Une femme visite le musée du quai Branly-Jacques Chirac où quelque 300 000 œuvres originaires d'Afrique, du Moyen-Orient, d'Asie, d'Océanie et des Amériques sont exposées le 15 mars 2018, à Paris. Ludovic Marin/AFP

Appropriation culturelle : peut-on « voler » une culture ?

Nouveau rebondissement en février 2020 dans l’affaire des frises du Parthénon d’Athènes, qui avaient été emportées par Lord Elgin en 1802 et depuis sont exposées au British Museum en Angleterre : le gouvernement grec pourrait demander la restitution de ces œuvres lors des négociations du Brexit entre l’Europe et l’Angleterre.

Depuis moins de dix ans, des polémiques sur l’appropriation culturelle sont de plus en plus souvent relayées en France, depuis les mondes anglophones. Il est reproché à des artistes blancs et occidentaux de tirer profit de l’art et de la culture de minorités ethnoraciales et de populations non occidentales. Il existe bien, dans le monde de la culture, de véritables violences et inégalités socioéconomiques et ethnoraciales. S’il faut les analyser et les critiquer, on ne peut pas pour autant considérer la culture comme la propriété privée de certaines communautés que s’approprient d’autres. Des échanges culturels se sont toujours produits dans l’histoire de l’humanité et se poursuivent. Comment reconnaître cette fluidité culturelle tout en gardant un point de vue critique sur ce qui est décrié comme de l’appropriation ?

Des cultures spoliées par les Occidentaux

En 1976, l’historien de l’art Kenneth Coutts-Smith parle de colonialisme et d’appropriation culturelle pour mettre en avant le lien entre production artistique, exploitation de classe et colonialisme en Occident. Il estime que le capitalisme a imposé une conception élitiste, bourgeoise et eurocentrée de l’art et de la culture et rappelle que l’art occidental se nourrit d’appropriations d’objets et de pratiques d’autres cultures, représentées de manière stéréotypée.

Depuis, dans le débat public, l’appropriation culturelle désigne le plus souvent deux ordres de phénomènes. Le premier concerne les objets acquis par les pays européens dans leurs colonies dans des circonstances troubles et qui sont encore aujourd’hui la propriété de certains grands musées.

La seconde question, le plus souvent médiatisée, a trait à l’utilisation, par des artistes ou quidams catégorisés et/ou s’identifiant comme blancs, de pratiques culturelles (vêtements, coiffures ou musiques et danses) ayant émergé au sein de populations non occidentales et de minorités ethnoraciales, ou qui leur sont, en tout cas, attribuées.

La restitution de la culture matérielle et immatérielle des populations autochtones préconisée par les Nations unies vise à restaurer le dommage causé par une acquisition qui s’est produite et se poursuit parfois dans un contexte de domination (post)coloniale.

Cette logique ne peut cependant être complètement transposée aux transferts, emprunts et autres imitations de pratiques culturelles. Cela reviendrait à dire que chaque population constitue un groupe bien délimité qui a sa culture propre. Ce que l’on appelle culture renvoie à des mécanismes beaucoup plus complexes.

Dépasser les frontières culturelles pour penser les échanges

À la fin du 19e siècle, les anthropologues commencent à parler de culture pour se référer aux manières de faire et de penser des populations. Ils invalident ainsi les approches qui invoquent l’hérédité et la race pour hiérarchiser les sociétés. Ces travaux en venaient parfois à considérer les cultures comme des blocs isolés sans toujours tenir compte du rôle essentiel des contacts et des échanges.

Aujourd’hui certains considèrent qu’imitations, emprunts et réinterprétations sont à l’origine de toutes cultures et en garantissent la vitalité. Ces emprunts, tels que l’utilisation du cheval par les populations autochtones des Amériques, ou celle de la hache en métal en Mélanésie, sont d’ailleurs loin d’être à sens unique et de ne se produire qu’entre Occidentaux et non-Occidentaux.

Néanmoins, les définitions de la culture et les utilisations politiques qui en sont faites nous poussent encore à la considérer comme un objet appartenant à une population. C’est le principe de base des nationalismes de tous bords qui considèrent qu’un État représente un peuple et que chaque population détient une culture bien distincte de celle des autres.

En Europe et aux États-Unis, les mouvements ultranationalistes se réfèrent encore à une culture et à des origines occidentales chrétiennes et blanches pour exclure les minorités. Dans une tout autre logique, comme le remarquait le psychiatre et militant anticolonialiste Frantz Fanon, afin d’en découdre avec la domination politique et culturelle européenne, certains mouvements de décolonisation ont cherché, de manière parfois stratégique, à définir des identités nationales pures.

Aujourd’hui, c’est une conception similaire de la culture que mobilisent certains critiques de l’appropriation culturelle. À titre d’exemple, l’auteure afro-américaine Sierra Mannie reprochait il y a quelques années aux gays blancs de s’approprier la culture des femmes noires. De la dénonciation des représentations stéréotypées et de l’exploitation commerciale des cultures minoritaires par des populations dominantes ou privilégiées, on passe à une rhétorique de guerre des « civilisations « . Comme si, aux États-Unis, les femmes noires et les hommes gays blancs appartenaient à des groupes/cultures si différents.

Comment penser et critiquer les emprunts et imitations insultantes et opportunistes tout en se débarrassant de cette définition injuste et politiquement dangereuse de la culture ?

L’art face aux inégalités et préjugés raciaux

Au cœur de polémiques sur l’appropriation culturelle, le wax est un tissu hybride dont l’identité est multiple. De l’Indonésie au Ghana en passant par les Pays-Bas, découvrez les différentes vies de ce tissu chatoyant, porté dans la quasi-totalité de l’Afrique subsaharienne et depuis peu sur les podiums des défilés parisiens, le 26 novembre 2018.

Reconnaître que l’appropriation d’éléments culturels issus d’autres cultures est une constante de l’histoire humaine, ne signifie pas que ces appropriations ne peuvent pas être inégalitaires ou prendre la forme de domination et d’exploitation. Dans les sociétés issues de la traite et de l’esclavage, de nombreuses pratiques culturelles sont le fruit de la créolisation d’apports africains, européens, autochtones, asiatiques et autres.

De la langue à la musique en passant par l’usage de la pharmacopée, ces pratiques sont souvent partagées par les différentes composantes de ces sociétés. Ces dernières sont pourtant très inégalitaires en termes de classe et de race. Métissages ou transferts culturels ne riment donc pas forcément avec relations sociales harmonieuses. Des personnes et populations blanches ont ainsi pu tirer profit de la commercialisation ou de l’utilisation politique de pratiques culturelles marquées par l’apport de populations minoritaires, notamment d’ascendances africaines, sans leur être exclusive.

Aux États-Unis et au-delà, le rock and roll est-il bien plus souvent associé au nom d’Elvis Presley qu’à celui de ses prédécesseurs et contemporains noirs. À Cuba, en Colombie ou encore en Argentine, la salsa, la cumbia et le tango ont été transformés en symboles nationaux par des élites blanches qui minimisaient voire occultaient dans le même temps la présence noire dans leur pays.

Plus généralement, y compris dans les cas où des éléments sont empruntés à des populations étrangères dans le cadre de rapports sociaux inégaux, ce ne sont pas l’imitation et les emprunts qui posent problème en soi, mais plutôt la domination sur laquelle elle se fonde. Qu’il s’agisse de récupération politique ou d’usage marchand, cette utilisation participe à la reproduction d’inégalités matérielles, mais aussi de stéréotypes ethnoraciaux.

Dans le cadre de la production capitaliste de l’art et de la culture, des tenues, coiffes et autres styles musicaux sont détachés de leur contexte socioculturel. Ils sont alors considérés comme des objets marchands qui servent à étoffer un style vestimentaire ou musical ou encore une autre pratique artistique afin de le rendre innovant.

L’enjeu principal n’est donc pas de tracer des frontières culturelles imperméables, mais de combattre la reproduction de ces inégalités ou, au moins, d’en limiter le plus possible l’impact. Un premier aspect concerne la protection des populations autochtones historiquement exposées à l’utilisation commerciale peu scrupuleuse de leurs pratiques culturelles. Il s’agit également de décoder et de condamner systématiquement la popularisation de représentations stéréotypées voire racistes des cultures extraoccidentales et minoritaires ou l’invisibilisation de ceux qui participent à leur création.

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 108,500 academics and researchers from 3,563 institutions.

Register now