Après le Covid-19, quelle énergie pour la reprise ?

Au large du Croisic et de La Turballe, Floatgen est la première éolienne offshore en France. SEBASTIEN SALOM GOMIS/AFP

Au-delà de ses effets catastrophiques sur la santé, le coronavirus provoque aussi d’importants remous dans l’économie mondiale et les finances publiques. La durée et l’ampleur de cette crise restent aujourd’hui inconnues.

Peu de secteurs sortiront victorieux de cet épisode inédit : il s’agit d’un choc négatif important, inattendu et persistant qui modifiera les facteurs fondamentaux du marché pour les années à venir.

Le besoin de fonds de relance a également exercé une pression sans précédent sur les budgets des gouvernements. Les banques centrales ont dû imprimer des milliards pour répondre à la crise. Ce « pansement fiscal » est malheureusement loin d’être suffisant.

Quelles doivent être les prochaines mesures ?

En Europe, comme ailleurs, des voix se sont élevées pour faire de cette période l’occasion de s’attaquer de front au changement climatique. L’affectation de fonds de relance à la transition énergétique représente désormais une proposition populaire parmi les décideurs politiques… qui ne fait toutefois pas l’économie de nombreuses interrogations.

Parmi ces questionnements : comment le Covid-19 affectera-t-il la transition énergétique ? Comment les fonds devaient-ils être mis en œuvre pour promulguer cette relance verte ?

Moins d’activités, moins d’émissions

Cette crise sanitaire est à l’origine de mouvements contraires affectant la transition énergétique en France et dans le monde. En premier lieu, on observe que le ralentissement économique réduit les émissions de gaz à effet de serre. Une étude scientifique récente montre que les émissions mondiales par habitant ont chuté de 17 % au mois d’avril, alors que les émissions de l’ensemble de l’année 2020 ne devraient être inférieures que de 4 à 7 %.

Pour atteindre l’objectif de 1,5 °C de l’Accord de Paris, une telle baisse annuelle serait nécessaire pendant des décennies.

En France, les émissions ont chuté jusqu’à 34 % pendant le confinement, notamment du fait du ralentissement observé dans le secteur du transport routier.

Par le passé, ce type de baisse momentanée a cependant été suivie d’un rebond rapide. Par exemple, les émissions mondiales et françaises de gaz à effet de serre ont mis moins de deux ans à repartir à la hausse après la baisse provoquée par la crise de 2008.

Un marasme économique de longue durée pourrait certainement conduire à des réductions d’émissions durables. Mais une telle récession pourrait aussi absorber les ressources nécessaires pour atteindre les objectifs climatiques, pouvant nécessiter des investissements allant jusqu’à 75 000 milliards de dollars au niveau mondial jusqu’en 2050

Un scénario plus optimiste souligne l’avènement de changements structurels qui pourraient mettre l’économie sur une voie différente, plus verte. Mais cela peut-il vraiment être le cas ?

Covid-19 et transition énergétique

Pour mieux appréhender ces questions, le récent Baromètre de l’énergie de Grenoble École de management a interrogé, courant mai 2020, une centaine d’experts en France.

Ce groupe d’experts est composé d’universitaires, de décideurs politiques et d’entrepreneurs. Nous avons recueilli leurs points de vue sur les impacts de la crise sanitaire vis-à-vis de la transition énergétique en France.

En l’absence d’interventions politiques spécifiques, près de la moitié des experts (44 %) estiment que la crise sanitaire renforcera la transition énergétique dans son ensemble. Pourtant, 33 % d’entre eux s’attendent au contraire : le Covid-19 ralentirait les actions en faveur de la transition énergétique ; 23 % des experts s’attendent enfin à ce qu’il n’ait aucun effet.

Des comportements en évolution

Les experts prévoient des évolutions de comportement à court (1 an) et long terme (5 ans), pouvant accélérer les changements structurels vers une économie faiblement émettrice en carbone (voir la figure ci-dessous).

Bien que les citoyens soient souvent prompts à reprendre leurs habitudes, une crise peut offrir l’occasion d’adopter, puis de conserver, de nouveaux comportements.

En ce sens, les experts du Baromètre de l’énergie estiment que certains changements de comportement observés actuellement – comme la diminution de l’utilisation des transports publics ou les programmes de partage de véhicules par crainte d’infection – seront transitoires.

En revanche, ils s’attendent à ce que certaines tendances observées – adoption de comportements plus sobres en énergie, réduction du transport aérien pour les déplacements personnels, augmentation des déplacements à vélo – se maintiennent. Dans plusieurs villes françaises, comme Paris, Lille ou Roubaix, les collectivités locales ont pris des mesures en urgence pour renforcer ces changements.

Dès le déconfinement, ces villes ont ainsi aménagé des pistes cyclables provisoires pour répondre au besoin de circuler de manière sécurisée et non polluante ; aménagements qu’elles n’excluent pas de rendre définitifs selon le succès rencontré.

• Le Baromètre de l’énergie (juin 2020) : Dans votre esprit, quels seront les effets du Covid-19 dans 1 an et dans 5 ans ?

Baromètre de l’énergie juin 2020, Grenoble École de management, CC BY-NC-ND

De tels changements ne suffiront cependant probablement pas à susciter une transition énergétique soutenue. Les politiques publiques ont ici un rôle essentiel à jouer ; et la manière dont les fonds de relance de l’après-crise seront dépensés pourrait bien faire la différence.

Une récente enquête conduite auprès de plus de 200 économistes et responsables économiques mondiaux a montré un consensus sur le fait qu’une relance « verte » contribuerait à une meilleure reprise économique.

Pour encourager la transition vers une économie à faible intensité carbone, trois grandes catégories de politiques sont concernées : la promotion des investissements dans la recherche et développement et les nouvelles technologies ; l’investissement dans la modernisation et le développement des infrastructures énergétiques ; les investissements visant à réduire l’empreinte carbone des bâtiments.

Investir dans les bâtiments basse consommation

Les experts du Baromètre interrogés selon ces mêmes catégories estiment que les fonds de relance devraient être affectés en priorité à l’amélioration de l’efficacité énergétique du secteur du bâtiment (voir le tableau ci-dessous).

On estime en France que 7 à 8 millions de bâtiments ont un besoin urgent de rénovations profondes en matière d’efficacité énergétique, offrant au pays un fort potentiel d’économie d’énergie.

Les investissements dans les technologies et les infrastructures énergétiques existantes à faible teneur en carbone ont également été mis en avant.

Ces deux options joueront en effet un rôle particulièrement important si les investissements privés dans le secteur des technologies durables se tarissent en raison de la combinaison d’une récession induite par le Covid-19 et de la faiblesse des prix du pétrole et du gaz.

• Le Baromètre de l’énergie (juin 2020) : Selon vous, parmi les mesures politiques suivantes, lesquelles aideraient au mieux ?

Baromètre de l’énergie juin 2020, Grenoble École de management, CC BY-NC-ND

Si l’efficacité énergétique est une priorité pour nos experts concernant le plan de relance de la France, elle l’est aussi pour les citoyens ayant pris part à la récente Convention citoyenne pour le climat.

Dans son discours du 14 juin, le président Emmanuel Macron qualifiait pour sa part le secteur du bâtiment de « catalyseur de changement », créateur de nouveaux emplois verts rendus possibles grâce à la « reconstruction écologique », concentrée aujourd’hui sur l’activité de rénovation thermique.

En plus de réduire les émissions de gaz à effet de serre, une rénovation thermique étendue peut également remplir une mission d’équité sociale : en diminuant la facture énergétique des personnes les plus démunies et en apportant des avantages réels en matière de santé ; le tout en mettant au travail les petits et plus gros entrepreneurs du secteur de la construction.

Il faut cependant rappeler qu’il n’est pas aisé de rénover les bâtiments. Et l’on sait depuis longtemps que les aspects économiques de l’efficacité énergétique semblent souvent plus avantageux que ce qu’ils n’y paraissent en pratique. Des problèmes de qualité, une mauvaise conception et parfois même des comportements frauduleux peuvent aussi rendre cette mesure moins attrayante.

L’épidémie de Covid-19 a suscité des demandes pour un changement radical de notre système. Les fenêtres à triple vitrage, les pompes à chaleur efficaces et les pistes cyclables ne semblent peut-être pas aussi radicales qu’on pourrait l’espérer. Mais peu d’autres mesures, ciblant les activités les plus émettrices, ont à la fois des effets secondaires socio-économiques immédiats et souhaitables, et obtenus un large soutien. Si ce n’est pas maintenant, alors quand ?

This article was originally published in English

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