Au-delà de l’État et du marché, l’économie sociale et solidaire

L'économie sociale et solidaire en France en deux chiffres.

Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la Science 2017, qui se tient du 7 au 15 octobre, et dont The Conversation France est partenaire. Retrouvez tous les débats et les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


Le XXe siècle s’est terminé par la mise en évidence de ce que le rêve communiste s’était transformé en cauchemar. L’écroulement du mur de Berlin a conforté les approches d’Hayek et Friedman, assimilant l’État à la coercition et le capitalisme à la liberté. Un récit convergent a aussi bénéficié d’une grande audience, celui de Francis Fukuyama expliquant que l’histoire était finie puisque l’alliance de l’économie de marché et de la démocratie représentait un ordre social qui s’était définitivement imposé et ne pouvait connaître aucune alternative souhaitable.

Capitalisme, étatisme… rompre avec les vieux débats

Le début du XXIe siècle, avec ses crises récurrentes, montre à son tour que ce régime s’avère pourtant incapable de résoudre les problèmes environnementaux et sociaux. L’ampleur des dégâts engendrés par l’anthropocène et l’explosion des inégalités s’avère insupportable. Elle conduit en tout cas à ce que les populations déstabilisées se retrouvent au bord de la crise de nerfs comme l’ont illustré plusieurs élections nationales. Le gouffre se creuse entre ceux qui croient en l’avenir et ceux qui ont l’impression de ne plus avoir de futur. Ce qui frappe désormais c’est la fragilité préoccupante de la démocratie.

Si elle a été détruite hier par l’étatisme autoritaire, elle est aujourd’hui mise en danger par la guerre économique. La cohésion sociale ne saurait être rétablie ni par l’évocation réitérée d’un ennemi extérieur ni par de simples réformes de libéralisation des mœurs. La démocratie ne pourra subsister que si elle s’étend à l’économie.

Il devient donc nécessaire de rompre avec des débats économiques et politiques focalisés sur l’État et le marché. Les pouvoirs publics ne peuvent plus se contenter de restaurer l’autorité de l’État ou de répondre à l’injonction des marchés. Leur responsabilité inclut, face aux défis actuels, la prise en compte des initiatives de la société.

Pour aller dans ce sens, il convient d’abord de repérer la révolution invisible qui s’est opérée.

Une révolution invisible

Il existait depuis longtemps des entreprises non capitalistes (coopératives, mutuelles, associations) réunies dans l’appellation de l’économie sociale. Mais dans les dernières décennies du XXe siècle des initiatives se sont manifestées, dans le commerce équitable, la consommation alternative, les circuits courts, les services de proximité, les monnaies sociales, les finances solidaires… Se reconnaissant dans plusieurs continents sous l’expression générique d’économie solidaire, elles renouent avec une volonté de transformation que l’économie sociale avait pu oublier.

Puis se sont encore ajoutées diverses formes d’entrepreneuriat social arguant de nouvelles opportunités d’activités économiques à but social. S’est donc constitué un ensemble hétérogène le plus souvent désigné au niveau international comme économie sociale et solidaire (ESS).

Dans plusieurs dizaines de pays de tous les continents, le XXIe siècle a coïncidé avec la reconnaissance de l’ESS à travers de nouvelles lois-cadres ou politiques publiques. Il y a donc une perspective de débordement des débats du XXe siècle centrés sur le marché et l’État mais selon des modalités variées qui amène à dégager des scénarios contrastés.

Le scénario de la continuité de l’ESS

Le premier scénario, celui de la continuité, est particulièrement présent en Europe. Il confirme la séparation entre la partie valorisée de l’ESS, correspondant au modèle coopératif qui est central dans les théorisations de l’économie sociale, et la partie sous-estimée, correspondant aux associations. Ce sont donc les composantes marchandes de l’ESS qui sont visibilisées et les entités non marchandes qui sont négligées.

Ceci pose un problème grandissant puisque les associations représentent désormais une large majorité d’emplois au sein de l’ESS. L’instrumentalisation de ces dernières au service d’objectifs fixés par les tutelles publiques peut dans ce cas se coupler avec la mise en place d’un secteur public au rabais, les associations avalisant le désengagement de l’État. Dans ce scénario, la valorisation de la société civile cache une volonté de diminution de l’intervention publique.

La modernisation de l’État implique de rationaliser les associations par leur regroupement, ce qui va de pair avec leur confinement dans une fonction de prestataires de services, de plateforme technique. La baisse des coûts est l’objectif prioritaire et l’évaluation est rabattue sur la standardisation des résultats, ce qui n’autorise plus guère les associations à innover ou à co-élaborer l’intérêt général.

Le scénario du « social-business »

Le deuxième scénario,celui du social business, est fréquent dans les pays anglo-saxons. Il autonomise l’ESS de l’État social et la mobilise comme un social business pouvant contribuer à un capitalisme d’« intérêt général ». Dans ce modèle, l’ESS serait en retard en matière de management par rapport aux entreprises privées, il faudrait qu’elle adopte toutes leurs techniques ce qui lui permettrait de mieux assurer sa fonction sociale.

Cette option traduit une croyance dans la gestion grâce à laquelle les associations arriveraient à remplir un nouveau rôle. Cette conception est très séductrice pour un certain nombre de responsables qui se sont engouffrés dans ce « managérialisme » pour améliorer leur fonctionnement. À cela s’ajoute la théorisation d’une nouvelle philanthropie, une venture philanthropy comme on dit aux États-Unis. C’est-à-dire une philanthropie plus soucieuse de résultats. Un ensemble de méthodes s’y ajoutent depuis les social impact bonds jusqu’au marketing « bottom of the pyramid ».

Le scénario d’une socioéconomie plurielle

Le troisième scénario, plus répandu au Sud, est celui d’une socioéconomie plurielle. À l’évidence, dans celui-ci l’économie sociale et solidaire ne constitue pas un secteur à part. Elle n’a de portée que si elle est en mesure de peser sur la conception même de l’économie : après une période où la société a été sacrifiée au capitalisme dérégulé, l’enjeu est le rééquilibrage en faveur d’une économie au service des populations, ce qui suppose des alliances avec des composantes de l’économie marchande plus territorialisées, plus attentives aux besoins locaux et moins obnubilées par la maximisation du retour sur investissement.

Dans une perspective pluraliste, l’économe sociale et solidaire peut s’articuler avec une économie marchande régulée mais elle peut aussi contribuer à une reconfiguration du social. Dans cette option, les associations ne pallient pas le désengagement de l’État, au contraire elles questionnent le service public dans le sens d’un renouvellement de ses modalités d’intervention, garantissant la professionnalisation des emplois mais faisant plus de place à l’expression des usagers et à l’engagement des bénévoles.

Néanmoins, c’est l’autre exigence de ce scénario, toutes ces transformations de l’économie et du social ne peuvent advenir que si les initiatives citoyennes se revendiquent comme espaces publics de la société civile.

L’architecture institutionnelle qui a cloisonné économie et social en privilégiant le capitalisme marchand et l’étatisme non marchand ne peut évoluer sans que des forces sociales ne contrecarrent les clientélismes et les lobbies qui confortent les inégalités sociales et les atteintes à l’environnement. Les entités de l’ESS ont une activité économique.

Mais elles ne sont pas seulement des entreprises. Elles sont aussi des lieux d’expression à travers des forums, des arènes au niveau territorial pour rentrer en dialogue avec les pouvoirs publics. L’idée est qu’une politique publique ne se construit pas uniquement à partir du sommet, elle se construit dans un dialogue à la fois conflictuel et constructif avec les associations de la société civile.

De Barcelone à Quito, tout un ensemble d’expériences permet d’aller dans le sens d’une co-construction des politiques publiques à partir d’actions solidaires dont l’activité délibérative est assumée. Il s’agit qu’elles se rassemblent et prennent la parole plus fortement pour un nouveau dialogue avec les pouvoirs publics. Leur expression peut alors rencontrer les interrogations des responsables publics concernant les incertitudes démocratiques.

Une hybridation des approches du Sud et du Nord

Depuis la loi de 2014, on parle souvent en France de changement d’échelle pour l’ESS. L’ouverture au troisième scénario qui en fait un vecteur de transition écologique et sociale est toutefois lié à une nouvelle hybridation entre les démarches du Sud et du Nord. C’est une attitude moins occidentalo-centrée qui peut permettre des synergies pour donner plus de place à une économie au service de la société.

Les chercheurs ont des choix à opérer de ce point de vue.

Alors que beaucoup voient dans l’ESS uniquement des entreprises souffrant d’amateurisme ou un service public au rabais, d’autres envisagent de façon moins conformiste l’étude des expériences dans leur complexité.

En analysant les ambivalences des processus d’institutionnalisation ils mettent en évidence que les débats économique et politique au XXIe siècle ne peuvent être enfermés dans la dualité entre marché et État.

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