Au Venezuela, la grande fuite en avant de Maduro

Des activistes anti-Maduro dans les rues de Caracas, le 10 mai. Juan Barreto/AFP

Nicolás Maduro fait face à une situation politique inédite dans l’histoire démocratique vénézuélienne. Héritier désigné par Hugo Chávez avant sa mort en 2013, il dirige aujourd’hui une coalition d’intérêts qui contrôle les vastes ressources économiques et politiques que lui octroie la domination des institutions de l’État vénézuélien. Mais au regard de la terrible situation économique dans laquelle est plongé le pays, cette coalition paraît dans l’incapacité de garder la mainmise sur ces ressources par la simple voie électorale.

Pour conserver le pouvoir dans les mains de la révolution bolivarienne, le gouvernement socialiste de Nicolás Maduro a donc décidé de noyer les contre-pouvoirs démocratiques telle que l’Assemblée nationale – passée à l’opposition en 2015 – et, plus largement, toute forme d’expression électorale qui pourrait le léser. Cette dérive autoritaire – lente mais systématique – a abouti, en avril 2017, à la convocation d’une nouvelle Assemblée constituante dite « communale » qui se substituerait à l’Assemblée nationale actuelle et dont Maduro veut sélectionner lui-même les représentants.

Sur fond de manifestations de rue quotidiennes, qui ont provoqué en un mois plus de 39 morts et 700 blessés, l’actuelle situation de blocage politique et économique est bien le produit des dérives du système de gouvernement mis en place par Maduro. Ce système a certes permis au successeur de Chávez de se maintenir à la présidence de la république, mais au détriment des mesures économiques qui s’imposaient.

Cette dynamique pousse Maduro dans une contradiction politique qui ne trouvera pas de solution à court terme. Cette inaction se solde par une augmentation de la pauvreté et une dégradation des indices sociaux dans le pays. Ainsi le taux de mortalité à la naissance a récemment explosé, a reconnu le gouvernement.

Le gouvernement, une confédération de groupes en compétition

Lorsque Maduro a pris le pouvoir en 2013, les prix du pétrole n’avaient pas encore chuté. Il disposait de vastes ressources économiques ainsi que du soutien – symbolique – que Hugo Chávez lui avait donné lors d’une allocution nationale peu avant sa mort. La première tâche de Nicolás Maduro a donc consisté à préserver l’unité du mouvement révolutionnaire vénézuélien et de s’y installer comme président indiscuté. Il y est parvenu en gagnant les élections locales de décembre 2013 et en étendant le pouvoir de certains groupes au sein de la nébuleuse chaviste.

Sous son gouvernement, la sphère d’influence des militaires s’est élargie dans l’espace dollarisé du monde économique public. Maduro a permis aux forces armées de disposer de leur propre banque et autorisé les hauts gradés à investir directement sur le marché pétrolier – ce que même Chávez, militaire lui-même, s’était refusé de faire.

Il a aussi limogé les responsables économiques les plus puissants sous Chávez : d’abord le ministre de Planification Giordani, puis le président de l’entreprise pétrolière Ramirez, mais aussi le président de la Banque centrale Merentes. En définitive, Maduro a mis à l’écart du monde économique les représentants les plus actifs du chavisme radical.

Des partisans du Président Maduro à Caracas, le 9 mai. Federico Parra/AFP

Le gouvernement Maduro s’est ainsi transformé en une confédération de groupes de pouvoir en compétition pour tenter de s’accaparer une parcelle du budget de l’État vénézuélien. Cette nouvelle dynamique politique s’est imposée dans un contexte de contrôle absolu des institutions de l’État, d’un arbitre électoral soumis aux injonctions de la présidence et d’un pouvoir judiciaire noyauté par quinze ans de nominations favorables au gouvernement.

Mais ce système à l’équilibre instable a dû affronter une crise économique majeure, conséquence des dérives du modèle économique mis en œuvre par Hugo Chávez.

Un contrôle des changes à double tranchant

Le contrôle du taux de change a joué un rôle décisif dans l’accumulation de pouvoirs aux mains du gouvernement chaviste. Imposé en 2002, ce contrôle a en effet permis à l’État de s’adjuger une distribution discrétionnaire des dollars qui rentraient dans le pays. Malgré la propagande officielle qui insistait sur une répartition censée inclure les secteurs les plus démunis, cette manne a en réalité été attribuée prioritairement aux serviteurs (publics ou privés) les plus méritants du régime, autrement dit les plus zélés. Ainsi l’État s’est posé en arbitre ultime l’économie vénézuélienne.

Ce système de contrôle de change, qui a enfanté un système de taux de change parallèle – ceux qui ne pouvaient se pourvoir sur le marché public le faisaient dans le « marché noir » –, s’est effondré en 2014 : la différence entre le taux du marché noir et du taux légal est passée de 1 à 4 à 1 à 100. Cette dévaluation de fait a renchéri considérablement les prix des produits, et a obligé le gouvernement à soutenir la consommation interne avec la planche à billets. Et ce, au prix d’une inflation terrible et d’une chute annuelle du PIB de 0 point, puis 5, puis 10 et enfin 17 points entre 2013 et 2016.

À chaque tentative de réforme, un des secteurs de la coalition d’intérêts du chavisme a crié à la trahison, se sentant plus lésé que les autres. Et en 2014, lorsque les prix du pétrole ont chuté, l’État devenu le principal importateur du pays a dû approvisionner le pays avec des revenus diminués.

Surenchère autoritaire

L’unité du mouvement révolutionnaire s’est faite au prix d’un processus de sclérose politique. Face à un système économique en déliquescence, le gouvernement a payé le prix de son inaction lors des élections législatives de 2015 : l’opposition a remporté les deux tiers des sièges. Le gouvernement s’est alors évertué à énucléer l’Assemblée nationale et à casser les initiatives de l’opposition. Le gouvernement Maduro a ainsi prohibé le référendum révocatoire du chef de l’État pourtant prévu dans la Constitution. Il a également repoussé les élections régionales aux calendes grecques.

Dans les rues de Caracas, le 10 mai 2017. Juan Barreto/AFP

Le processus de dialogue entamé en 2016 n’a servi qu’à diviser l’opposition et à asseoir la position de Maduro à la tête du pays, théoriquement jusqu’en 2019, terme de son mandat. En mars 2017, sous la pression du gouvernement, la Cour suprême a prononcé deux décisions rendant illégale toute décision de l’Assemblée nationale.

Ce coup de force a finalement incité l’opposition à l’unité. Le consensus s’est imposé autour d’une stratégie de protestation dans la rue, avec une mobilisation presque quotidienne. Dans sa surenchère autoritaire, Maduro a sévèrement réprimé ces manifestations et rendu inéligible le principal leader d’opposition du Venezuela encore libre, Henrique Capriles, le gouverneur de l’État de Miranda.

Face à une mobilisation qui, malgré la répression, ne faiblit pas, Maduro a choisi l’option de la fuite en avant en convoquant une Assemblée nationale dite « communale ». Ses leaders seront choisis selon un modèle corporatiste (de classes et de métiers). Son but sotto voce est de marginaliser l’Assemblée nationale pour récupérer par la force le semblant de légalité que lui a ôté la victoire de l’opposition aux élections législatives de 2015.

Un avenir incertain

La situation économique tragique qui alimente les manifestations ne devrait pas s’améliorer sur le court terme. Si Maduro réussit son coup politique avec la mise en place d’une Assemblée constituante – ce qui semble improbable vu la faible adhésion que son projet génère –, il aura encore à faire face à la pire érosion de PIB qu’un pays en paix ait subi depuis 1945 : -30 % de PIB en 4 ans. Maduro ne dispose plus de fonds propres et les bailleurs de fonds refusent d’investir dans un pays dont le gouvernement a assujetti le pouvoir judiciaire.

Nicolàs Maduro, en pleine surenchère autoritaire. Hugoshi/Wikimedia, CC BY-SA

Cette stratégie de Maduro peut apparaître suicidaire, mais sa maîtrise des deniers publics et de l’appareil répressif – menée conjointemement par l’armée et par des groupes civils armés – lui a déjà permis de tenir quatre ans à la tête du pays.

Reste que le maître absolu des institutions est aussi perçu comme le principal responsable du chaos et la cible de tous les mécontentements. Plus il accumule de pouvoir par une voie sans cesse plus autoritaire et plus il risque de susciter la grogne sociale. Mais Maduro semble prêt à tout pour conserver le pouvoir, même en rognant les conquêtes sociales mises en œuvre par son prédécesseur.