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Jacques-Louis David, Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard, 1801. Wikipédia

Bicentenaire de la mort de Napoléon : des commémorations qui font débat

Napoléon Bonaparte a beau nous avoir quittés il y a deux siècles, les répercussions de son règne se font encore sentir, et pas seulement en France. Cette année, qui marque le 200e anniversaire de sa mort, est le dernier bicentenaire d’une série commencée en 1969, mais cette nouvelle occasion de faire nos adieux au plus célèbre empereur de l’histoire française s’avère franchement épineuse, et pas seulement à cause des restrictions dues à la pandémie de Covid-19.

Ce n’est pas la première fois que la commémoration de Napoléon ou des événements qui ont émaillé son règne pose problème. En 2005, Jacques Chirac et son Premier ministre, Dominique de Villepin, par ailleurs historien de l’époque napoléonienne, avaient jugé bon de ne pas célébrer le bicentenaire de la victoire française sur les Autrichiens à Austerlitz. D’après les éditorialistes, cette décision s’expliquait en grande partie par la controverse liée à l’héritage de Napoléon, notamment en lien avec le rétablissement de l’esclavage dans les colonies françaises en mai 1802.

En 2015, le bicentenaire de Waterloo et la commémoration de ces batailles ont pris un tour nettement moins nationaliste en Europe. Traditionnellement présentées comme un duel anglo-français, les expositions sur Waterloo ont mis l’accent sur le rôle des soldats prussiens et, plus largement, le contexte sociopolitique de la bataille.

Cette année, baptisée « Année Napoléon », constitue une étape compliquée. C’est habituellement au président que revient l’organisation des commémorations officielles. Mais, confronté à une série de réactions hostiles, Emmanuel Macron a décidé que de telles commémorations devaient être « pacifiées ».

Depuis le mois de janvier, c’est la section « France Mémoire » de l’Institut de France qui supervise la sélection des personnages historiques à commémorer, dont Napoléon cette année. « France Mémoire » insiste sur la nécessité de débattre, démocratiser la mémoire et disposer de données historiques précises.

D’autres sont moins optimistes quant à la tenue de débats constructifs. Récemment interviewé, Thierry Lentz, historien spécialiste de Napoléon et directeur de la Fondation Napoléon, a estimé que commémorer Napoléon aujourd’hui, c’était soulever deux problèmes récurrents : sa décision de rétablir l’esclavage et sa misogynie.

Dictateur ou personnage historique bien-aimé ?

Le rôle de Napoléon dans la réintroduction de l’esclavage n’a rien de nouveau, mais le mouvement Black Lives Matter et la statue de Joséphine déboulonnée en Martinique ont donné une autre dimension à ce débat très médiatisé.

Bien que la France ait aboli l’esclavage en 1794, le rôle tenu par Napoléon dans sa réintroduction est explicité dans l’une des expositions phares liées à la célébration de ce bicentenaire, « Napoléon » à La Villette. Les visiteurs y verront, exposés pour la première fois, les originaux des ordonnances des 20 mai et 16 juillet 1802 qui ont réintroduit l’esclavage dans plusieurs colonies françaises.

Cette année, la misogynie de Napoléon fera peut-être moins débat. Dans le code civil de 1804 (également connu sous le nom de « Code Napoléon »), les femmes étaient asservies à leur mari, et les époux qui souhaitaient divorcer n’étaient pas soumis aux mêmes critères.

Une multitude des propos de Napoléon sur la place des femmes dans la société ternissent également son image dans le contexte actuel. En dehors du monde universitaire, le sujet semble s’être déplacé des ramifications du code civil aux relations qu’il entretenait avec les femmes de son entourage, et aux mandats politiques d’importance accordés à certaines de ces femmes. Si des lectures plus favorables à l’héritage de Napoléon atténuent certaines tensions, il y a de fortes chances que les accusations de misogynie fleurissent une fois encore.

Et si l’on regarde la situation dans son ensemble ? La philosophe Germaine de Staël, contemporaine de Napoléon dont elle était une farouche opposante, est souvent citée comme le modèle même de la femme indépendante à son époque. Plus bas dans l’échelle sociale, il existe de nombreux exemples de femmes ayant réussi à avoir une vie publique en dépit des lois répressives. Des comédiennes et des directrices de théâtre, entre autres, étaient financièrement indépendantes. Caroline Branchu, une métisse franco-haïtienne, était l’une des plus célèbres interprètes du légendaire Opéra de Paris et aurait été courtisée par Napoléon.

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Illustration de Germaine de Staël, écrivaine et adversaire publique de Napoléon, dont elle dénonçait le régime tyrannique. Morphart Creation/Shutterstock

Dans le même temps, les gens de couleur étaient exclus de la vie contemporaine, comme l’a montré l’auteur et historien Tom Reiss en relatant la vie héroïque de Thomas Alexandre Dumas. Père de l’un des plus célèbres écrivains français, celui qui s’est illustré comme général pendant la Révolution a assisté aux prémices des inégalités raciales sous Napoléon.

Passé, présent et futur

Ces exemples n’ont pas vocation à nier l’héritage de Napoléon, mais permettent de rappeler, entre autres, le nombre phénoménal de victimes qu’ont fait ses campagnes militaires et la façon dont ces conflits ont attisé le nationalisme dans toute l’Europe.

Les débats récents sur Napoléon montrent que cet héritage est loin d’être réglé. À ce titre, il est intéressant de noter qu’un grand nombre de canaux officiels soulignent l’importance de la discussion lorsque l’on parle de lui. L’exposition qui lui est consacrée à La Villette s’est même dotée d’un manifeste. Mais il suffit de jeter un coup d’œil aux réseaux sociaux et aux journaux pour constater que le débat autour de son héritage est toujours d’une actualité brûlante.

Soyons réalistes : les querelles autour de la mémoire de Napoléon ne sont pas près de s’éteindre. Mais les commémorations et les débats qui les accompagnent vont façonner l’image de Napoléon pour les générations à venir. Nous ne changerons pas la réalité des faits qui ont émaillé son règne, mais le choix des personnes à qui nous donnons une tribune, des sujets sur lesquels nous nous penchons et la façon dont nous en débattons peut nous conduire à mieux comprendre la complexité d’une époque… voire notre propre complexité.


Traduit de l’anglais par Catherine Biros pour Fast ForWord

This article was originally published in English

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