Biodiversité en ville : verdir n’est pas tout

La biodiversité urbaine se joue au-delà des frontières de la ville. Laurent Peignault/Unsplash

Des territoires où les oiseaux et les insectes se font de plus en plus rares, des disparitions d’espèces inquiétantes et très rapides que de nombreuses études qualifient de « sixième extinction de masse »… Ces derniers mois, les rapports scientifiques relayés par la presse se sont multipliés pour tirer la sonnette d’alarme sur l’état de la biodiversité.

Si l’accent est souvent mis sur les espèces en danger, il faut souligner que la notion de biodiversité implique aussi (surtout ?) l’idée des relations entre espèces ; et entre ces espèces et leur environnement. L’ampleur du phénomène dépasse donc leur seule survie et concerne tout autant les fonctionnements écologiques sous-jacents et les « services » que la nature rend à l’homme (comme la pollinisation, la santé physique et mentale, la régulation des pollutions, etc.).

En dehors des grandes causes animales emblématiques, soutenir les actions de végétalisation les plus utiles aux hommes paraît tentant ; mais cela se fait la plupart du temps sans prise en compte de la biodiversité. Nombre de municipalités affichent ainsi le souhait de développer la nature en ville en y rattachant la sauvegarde d’une biodiversité en déclin à plus grande échelle… en se contentant d’un simple verdissement.

Il y a pourtant une différence de taille entre opérer un verdissement urbain et favoriser la biodiversité.

Pour un vert qui dure

Depuis le Grenelle de l’environnement de 2007, le développement d’une écologie urbaine a fait florès. Essentiellement ciblées sur les régulations des pollutions et sur la réduction des dépenses énergétiques, les gestions municipales et l’urbanisme en ont oublié les grands processus dévastateurs pour la biodiversité, comme l’étalement urbain et la destruction des habitats.

Les politiques de verdissement intramuros sont évidemment une bonne chose, à la fois pour la qualité du cadre de vie et pour la reconnexion des citadins avec la nature. À ce titre, le succès de la plate-forme Plante & Cité – qui vient de dépasser les 520 adhérents, dont près de 200 collectivités territoriales – est un exemple de cette recherche d’innovation et de méthodologie pour mieux conduire le végétalisation en ville.

La notion de biodiversité implique cependant une dimension plus fonctionnelle : il faut tendre vers davantage de diversité spécifique et de relations entre les espèces. Et l’enjeu de favoriser la biodiversité – par rapport à un verdissement que les paysagistes et les municipalités savent déjà bien faire – permet surtout d’envisager la notion de durabilité. Ainsi, les grandes pelouses, les alignements de platanes ou les toitures de sedum constituent autant de monocultures qui pourront se révéler fragiles face aux aléas climatiques ou sanitaires.

Une diversité d’espèces ayant des relations entre elles s’avère bien plus résistante ; elle apporte une certaine stabilité aux chaînes alimentaires, aux systèmes, aux paysages urbains. Une ou des espèces peuvent disparaître sans que toute la plantation soit détruite.

Le sedum, plante succulente dont on se sert pour les toitures végétalisées. Jane Dickson/Flickr, CC BY-SA

Bien choisir les espèces

Quand on essaye de créer de nouvelles biodiversités en ville, on observe qu’elles sont composées d’espèces horticoles plus ou moins gérés et de quelques espèces spontanées qu’on laisse se développer. Mais ces dernières sont néanmoins composées essentiellement d’espèces sauvages très mobiles et très communes ; comme des passereaux, des araignées, des fourmis ou des pissenlits qui réussissent à s’affranchir des barrages de bâtiments et des voiries.

Une biodiversité urbaine est dépendante à la fois de sources d’espèces (par exemple, une forêt près de la ville) et des continuités qui permettent à des espèces moins mobiles de se disperser aussi dans l’espace urbain. S’il existe encore trop peu de résultats sur le fonctionnement de nouvelles communautés écologiques fabriquées de toutes pièces en ville, plusieurs travaux récents ont montré que des corridors écologiques peuvent être efficaces aussi en milieu urbain. Petites et moyennes espèces animales utilisent ces continuités, d’autant plus qu’elles fournissent des ressources d’abris, d’alimentation, voire des sites de reproduction.

Une action favorisant la biodiversité urbaine impose donc non seulement de privilégier un choix d’espèces locales mais aussi de prendre en compte les territoires environnant la ville et les connexions entre ville et campagne. Il s’agit bien de deux échelles complémentaires.

Penser « grands territoires »

On l’aura compris, si dans les grandes agglomérations le développement d’un verdissement comme support de biodiversité est une action indispensable pour une ville durable, elle demeure insuffisante pour une biodiversité durable.

La ville peut contribuer à la conservation de la biodiversité de façon directe (restauration et création d’habitats) ou indirecte (sensibilisation des citadins) mais ne peut, en aucun cas, se substituer à une politique générale d’aménagement des espaces intégrant les problématiques écologiques.

Les actions politiques sur la biodiversité doivent d’abord se focaliser sur les grands territoires et les paysages périurbains. Prendre en compte de vraies échelles de territoires est essentiel pour agir efficacement. En se limitant, par exemple, à Paris, on risque de faire fausse route : car il s’agit là d’un centre-ville et non une ville, coupée qu’elle est de son environnement rural par une ceinture suburbaine.

Dans l’attente du Grand Paris

Se pose ici l’organisation des prises de décision sur ces territoires complexes. La multiplication des niveaux administratifs (jusqu’à 6 sur le Grand Paris !) ne facilite certainement pas les cohérences de fonctionnement. Certains outils en place – comme les projets de pays ou les schémas de cohérence territoriale œuvrant pour des métropoles – apparaissent à ce titre plus efficaces que les anciens départements.

On attend l’émergence du Grand Paris en tant qu’unité administrative de décision pour favoriser des actions d’aménagement, comme de rendre possible les continuités écologiques depuis les grands massifs forestiers d’Ile-de-France jusqu’au cœur de la ville… ce que ne peut pas faire un centre-ville comme Paris ! Pour faciliter l’intégration de la biodiversité, il faut la considérer comme un processus transversal, ce qui conduit à questionner l’organisation administrative actuelle.

Une ville aussi verte soit-elle ne peut toutefois que rarement être une source d’espèces pour la région ; dans tous les cas, elle aura une action faible sur les dynamiques régionales des populations végétales et animales. La ville verte ne sauvera pas à elle seule la biodiversité, mais pourra agir en sa faveur. Il faudra pour cela dépasser les seuls objectifs esthétiques et la tentation du greenwashing, et prendre en compte les bonnes échelles d’actions. Verdir les espaces urbains n’est qu’un aspect du maintien de la biodiversité en ville.

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