Biodiversité : quand l’oiseau fait de l’ombre à l’insecte

Les insectes constituraient plus de 70% de la biodiversité du règne animal. Pexels, CC BY

Biodiversité : quand l’oiseau fait de l’ombre à l’insecte

Cet article est publié en collaboration avec les chercheurs de l’ISYEB (Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité, Muséum national d’Histoire naturelle, Sorbonne Universités). Ils proposent chaque mois une chronique scientifique de la biodiversité, « En direct des espèces ». Objectif : comprendre l’intérêt de décrire de nouvelles espèces et de cataloguer le vivant.


Si l’on vous propose un voyage en forêt amazonienne pour y étudier une punaise (Augocoris gomesii), seriez-vous tentés d’accepter ? Imaginez à présent la même destination mais pour y observer un autre animal, le margay (Leopardus wiedii), petit félin arboricole et nocturne, lui aussi habitant des forêts humides d’Amérique du Sud. Seriez-vous plus enclin à partir en expédition ?

À moins que vous ne soyez féru d’entomologie, il y a fort à parier que vous choisirez le margay.

Suivant cette même logique, il est possible que les scientifiques fassent des choix similaires en étudiant les êtres vivants. Pourtant, le terme biodiversité recouvre l’ensemble des espèces. Est-elle donc observée dans son intégralité ? Malheureusement la réponse est non.

Leopardus wiedii à gauche et Augocoris gomesii à droite. Malene Thyssen/Julien Touroult, Author provided

Un déséquilibre aux conséquences fâcheuses

Dans les études scientifiques, on repère un « biais » en faveur de certains groupes d’espèces, appelés taxons, comme les mammifères ou les oiseaux. Cet aspect est connu depuis longtemps et a été dénoncé à de multiples reprises.

Non seulement certaines espèces sont mieux répertoriées, mais ce sont ces mêmes espèces dont les comportements et les répartitions géographiques sont les mieux connus. Autrement dit, il y a un « biais taxonomique » dans l’inventaire des êtres vivants mais également dans nos connaissances éthologiques et écologiques. Ces mêmes connaissances sur lesquelles nous nous appuyons pour définir des programmes de conservation de la biodiversité.

Nous pouvons cependant difficilement imaginer pouvoir protéger efficacement ce que nous ne connaissons pas. Sans parler des freins que cela engendre sur les études de bioprospection, la recherche de nouveaux produits naturels au sein de la diversité biologique, ou sur notre connaissance générale du fonctionnement des écosystèmes.

Étant donné l’impact majeur que suscite ce biais, il apparaît essentiel de l’étudier et de le quantifier. Le caractériser au mieux est une première étape indispensable avant d’entreprendre des mesures visant à le contrer. À cette fin, les données de biodiversité gérées par le Système mondial d’Information sur la Biodiversité (Global Biodiversity Information Facility ou GBIF) constituent un jeu de données fabuleux.

Ces données, ou occurrences, renseignent sur la présence d’un être vivant à un endroit et un moment donnés ; elles représentent les briques élémentaires utilisées dans tous les domaines de recherche en biodiversité (écologie, biogéographie, conservation, systématique). Le GBIF héberge quelques centaines de millions d’informations, fruits du travail de milliers de scientifiques et de citoyens à travers le monde.

Un déséquilibre qui s’accroît

L’analyse de plus de 600 millions de données animales et végétales confirme l’existence de ce biais taxonomique flagrant. Ainsi, plus de la moitié des informations concernent les oiseaux pour lesquels 13 000 espèces sont répertoriées dans le GBIF ; alors que les insectes, avec 350 000 espèces répertoriées, ne « pèsent » que 47 millions d’occurrences.

Ce gouffre peut s’exprimer autrement. On possède au moins 371 données par espèce pour la moitié des oiseaux, alors qu’on doit se contenter de 3 données ou moins pour la moitié des insectes ! Sans oublier les innombrables espèces d’insectes non répertoriées ou simplement non encore décrites. D’une manière générale, les Vertébrés et les plantes sont relativement bien référencés et étudiés, contrairement aux Invertébrés et aux algues.

Plus inquiétant encore, cette tendance s’accroît malgré de précédentes mises en garde. L’examen des occurrences du GBIF montre qu’il y a 50 ans déjà, les données de biodiversité recueillies étaient biaisées taxonomiquement. L’analyse de ces mêmes informations révèle que les taxons les plus étudiés au milieu du XXe siècle sont aussi les taxons les plus étudiés aujourd’hui (et inversement). Pire, l’écart entre les espèces les plus et les moins observées s’accroît, et ce à un rythme s’intensifiant.

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Évolution dans le temps du biais taxonomique pour chaque classe étudiée. Plus le cercle est grand, plus l’écart est élevé par rapport à une répartition « équilibrée » d’occurrences par classe. Les points rouges indiquent des écarts négatifs (c.-à-d.. un déficit d’occurrences = classes sous-représentées) ; les points verts indiquent des écarts positifs (c.-à-d.. une abondance d’occurrences = classes hyperreprésentées).

Les citoyens ont un rôle à jouer

Le biais taxonomique caractérisé, nous pouvons alors nous pencher sur ses causes pour espérer pouvoir y remédier. Malheureusement ses origines sont multiples. Les acteurs de l’étude de la biodiversité sont nombreux et ils interagissent de manière complexe : scientifiques, naturalistes amateurs ou citoyens s’impliquant dans des programmes de sciences participatives.

Cette esquisse du réseau des acteurs montre que le grand public y occupe une place non négligeable. En conséquence, une hypothèse dite sociétale a été formulée, suggérant que les organismes les plus étudiés seraient ceux préférés par la population. En effet, une corrélation a été mise en évidence entre les préférences des citoyens pour certains êtres vivants – mesurées via le nombre de pages web qui leurs sont consacrées – et la quantité de données pour ces mêmes organismes.

Autrement dit, les espèces les plus mentionnées sur Internet disposaient en général de plus de données dans le GBIF. Ainsi, on recense 1 020 occurrences et 113 000 résultats dans un moteur de recherche pour le margay, contre 144 occurrences et 963 résultats pour la punaise Augocoris gomesii.

Bien que cette corrélation ne constitue aucunement une preuve, il est possible que les préférences des citoyens influent sur la quantité de données recueillies par taxon. De tels liens doivent être mis à jour car ils constituent les maillons sur lesquels jouer pour corriger le biais taxonomique et ainsi permettre à des espèces négligées d’être mieux considérées.

Le grand public préfère certains groupes d’organismes plutôt que d’autres. Cette préférence peut se propager à la sphère scientifique. Author provided
La population a un rôle à jouer (UnescoFrench/YouTube,2012).

Promouvoir les espèces moins charismatiques

Cette volonté d’embrasser au mieux la diversité biologique n’est nullement une lubie de chercheurs. Nombre d’espèces délaissées remplissent des rôles essentiels pour le bon fonctionnement des écosystèmes, lesquels nous fournissent des biens et services primordiaux. L’importance des insectes pollinisateurs par exemple, a été maintes fois mise en avant du fait du rôle clé du service écosystémique rendu par ces organismes.

Cependant, d’autres groupes taxonomiques ont une utilité moins médiatisée mais tout aussi importante. Les vers de terre consolident les sols ; les insectes, arthropodes et champignons recyclent la matière organique ; certains champignons peuvent détruire nos cultures alors que d’autres les aident à pousser.

Connaître les Invertébrés peut aussi bien nous aider à identifier et lutter contre une nouvelle espèce invasive de plathelminthe en France, des vers plats, ou nous renseigner sur l’histoire et le fonctionnement d’un point chaud de biodiversité tel que la Nouvelle-Calédonie.

Promouvoir les espèces moins charismatiques est une tâche qui incombe aux chercheurs mais il revient également au grand public de s’ouvrir à leur charme tout particulier et aux récits passionnants les concernant. Alors, partants pour aller étudier les punaises ?

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