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Bonnes feuilles : « Derrière le niqab »

Karima à Montmartre en 2010, avant le passage de la loi d'interdiction. Agnès de Féo, Author provided (No reuse)

Qui sont les « niqabées » en France ? Pourquoi ont-elles choisi de se couvrir et dans quel contexte ? La sociologue Agnès De Féo a travaillé pendant dix ans auprès de ces femmes qui ont choisi le voile intégral, les a côtoyées pour comprendre leurs réflexions et motivations, y compris lorsque certaines ont décidé de le retirer. Son enquête, « Derrière le niqab », publiée chez Armand Colin, est marquée par une rupture importante : le 11 octobre 2010 une loi vient sanctionner la dissimulation du visage. À la suite de cette mesure, nombreuses sont les femmes qui vont revendiquer le port du voile. Publication de la préface par Olivier Roy, spécialiste de l’islam politique.


Le niqab est un phénomène individuel, détaché de toute tradition ou pression sociale ; les niqabées sont des solitaires qui passent leur temps à expliquer pourquoi c’est leur choix (ou ce n’est plus leur choix), et qui ont beaucoup de mal à avoir une vie sociale, même dans le micro-milieu salafiste.

Elles ne sont pas dans un modèle anthropologique musulman traditionnel : famille, enfants nombreux, femmes effacées. Un bon salafiste ne veut pas qu’on voie sa femme ni que celle-ci se mette en avant. Or les niqabées ne sont pas invisibles : au contraire elles veulent être vues, elles veulent sortir. Cette ambivalence profonde entre pudeur et exhibitionnisme est un élément clé, qui rebute par ailleurs bien des maris potentiels.

La rhétorique féministe qu’elles mettent en avant (mon corps c’est mon affaire, je veux me réaliser moi-même, non à la marchandisation du corps de la femme) est en opposition avec la culture traditionnelle à laquelle on associe le voilement.

De plus, et c’est une découverte intéressante faite par Agnès De Féo, la pratique religieuse des femmes niqabées est faible, même dans leur appartement privé.

Comme si le port du niqab absorbait tout ce qu’il pouvait y avoir de religieux chez elles. Leur dévotion tourne entièrement autour de la mise en scène de soi-même. Agnès De Féo note que la profession la plus représentée chez les niqabées est… esthéticienne.

Les niqabées tiennent les hommes à distance

On pourrait dire que le niqab c’est l’au-delà du voile, car la niqabée ne peut se réinscrire dans aucune tradition ni dans aucune socialisation, sinon avec quelques sœurs. Le nombre important de converties et de mères célibataires chez les niqabées est un bon indice de leur étrangeté. Du coup, il y existe un problème de marché matrimonial, mais le paradoxe est que justement en récupérant pour leur compte la répudiation, voire le principe du mariage temporaire, elles peuvent se permettre une vie sexuelle en dehors de toute perspective de construire une famille.

Soraya avant le vote de la loi de 2010. Elle apparaît dans le documentaire Sous la burqa (2010). Agnes De Feo, Author provided (No reuse)

Les niqabées tiennent les hommes à distance, souvent en avançant le prétexte qu’ils ne sont pas assez dévots (mais qui peut bien être suffisamment dévot ?), elles contrôlent ainsi leur éventuel époux en lui faisant la morale en permanence (je suis plus religieuse que toi) tout en jouant sur la casuistique salafi (forme d’argumentation en théologie morale) pour faire des mariages temporaires, c’est-à-dire s’offrir des aventures.

Les niqabées ne sont en rien des modèles de vertu, mais elles l’admettent facilement. On ne peut pas parler d’hypocrisie : elles sont sur un registre qui n’est pas celui de la « bonne sœur » catholique.

Un univers imaginaire

La burqa est leur dévotion et cette dévotion les coupe d’une société qu’elles récusent, mais elles ne la remplacent pas par une autre plus conforme à leur piété. Elles sont donc dans la provocation permanente et non dans l’humilité. Elles peuvent se permettre des choses que la tradition, voire la morale, condamne.

Les niqabées vivent donc dans un univers imaginaire : recherche d’un prince charmant sur Internet, rêve de faire la hijra (Hégire) dans un pays musulman et, pour une petite minorité, fascination pour Daesh qui leur offre la communauté imaginée dont elles rêvent, mais qui ne tient que par la guerre. Elles ne sont jamais adaptées à la société qui les entoure.

Alexia et Saliha, deux anciennes membres du groupe Forsane Alizza dissous en 2012. Agnès De Féo, Author provided (No reuse)

C’est pourquoi le niqab n’est souvent qu’un moment dans la vie de ces « born-again » ou converties. Elles ne basculent pas, en mettant le niqab, dans une contre-société salafisée et territorialisée. Elles se font leur « cinéma », d’où la véhémence de leur propos et la recherche de l’incident, ce qui les distingue des femmes voilées, version « foulard », qui cherchent l’insertion professionnelle, la reconnaissance et tout simplement la banalisation de leur voile. Une niqabée ne supporterait pas la banalisation de son geste.

Un passage

Le port du niqab n’est souvent qu’un passage après lequel on cherche de nouveau une forme d’intégration sociale, soit par l’absence de tout marqueur religieux ostensible, soit par le repli sur le foulard.

En mettant en avant la dimension profondément individuelle du passage à la burqa et la crise paradoxale de socialisation qu’il entraîne (car contrairement à une idée reçue beaucoup de pieux musulmans français n’ont guère envie de se singulariser par une compagne en burqa marchant sur leurs talons), Agnès De Féo contribue à mettre en cause cette idée d’une banlieue socialisée par le salafisme, où la burqa ne serait qu’un voile au carré.

Car les femmes en burqa ne s’intègrent justement pas dans les formes de socialisation recomposées sur des paradigmes islamiques. Elles font éclater toutes les coutures.

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