Bonnes feuilles : « Devenir SDF, ça peut arriver à tout le monde »

Personnes dormant dans les couloirs du RER Châtelet les Halles, Paris, 10 janvier 2020. Martin BUREAU / AFP

« Y’a pas que des anciens de la DDASS dans la rue ! Regarde le Munch, son père il est avocat et tout, ils ont de la thune, hein… Et le Papy à la gare, il paraît qu’il était philosophe avant ! » (Jeff, 38 ans, sans-abri « Zonard »)

Il est courant d’entendre dire que cela peut arriver à tout le monde de devenir SDF, comme un avertissement ou une dénonciation de l’insécurité sociale grandissante.

À vrai dire, connaître un épisode durant lequel on n’a pas de logement peut effectivement être considéré comme une expérience ordinaire à la suite d’une séparation, d’une crise familiale ou d’une expulsion locative. Mais cela ne signifie pas qu’on est sans-domicile au sens défini par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee).

Le plus souvent, la famille ou les amis hébergent alors la personne ponctuellement sans logement le temps qu’elle signe un bail locatif et reprenne son indépendance. En ce sens, cela peut effectivement arriver à tout le monde d’être ponctuellement sans logement, mais nous ne disposons pas tous des mêmes ressources (sociales, économiques, psychologiques…) pour faire face à des événements précarisants.

Des déterminants sociaux

Plus précisément, si l’on considère qu’être SDF signifie qu’on utilise les services associatifs d’alimentation et d’hébergement (ou qu’on est sans-abri, voire non-recourant à ces services), force est alors de constater que plusieurs déterminants sociaux favorisent la possibilité statistique de se retrouver à la rue, à tel point qu’il devient abusif de dire que cette situation peut arriver à tout le monde. Du moins n’a-t-on pas tous les mêmes risques de connaître cette expérience de survie. Il n’y a « ni fatalité ni hasard » dans le fait de devenir un jour sans domicile.

En effet, si on se réfère aux catégories sociales modestes auxquelles appartiennent majoritairement les SDF, à leur niveau d’étude (tendanciellement faible, inférieur au BAC), ou à leurs liens familiaux et amicaux (distendus voire rompus), il se dessine un portrait type des SDF, certes épuré, d’où se dégage une relative homogénéité.

Plusieurs caractéristiques semblent déterminer la probabilité de connaître la situation de sans-domicile. Ou, dites autrement, certaines caractéristiques sociales protègent les personnes contre la possibilité d’être sans-domicile, ce qu’on va appeler des « filets de sécurité » empêchant de se retrouver à la rue en se mettant à l’abri des incertitudes.

Steve, sans domicile fixe, documentaire, CESE.

43 % des SDF n’ont jamais eu de logement personnel indépendant

Rappelons que 43 % des personnes sans-domicile n’ont jamais eu de logement personnel indépendant. Cela suggère déjà la précarité endémique (héritée socialement) qui touche près de la moitié des SDF, c’est-à-dire la pauvreté socialement reproduite déterminant la probabilité d’être SDF.

Si l’on s’arrête ensuite sur la part de sans-domicile ayant été placé dans leur enfance dans un système de protection de l’enfance, de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) ou de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) – soit 23 % des sans-domicile nés en France contre 2 % à 3 % dans la population générale – il apparaît que cette expérience accentue fortement la probabilité de connaître plus tard une situation de rue.

On peut signaler que les femmes sont surreprésentées parmi les sans-domicile qui ont été placés durant leur enfance sous le giron de l’ASE ou de la PJJ (48 % des sans-domicile contre 30 % de ceux qui n’ont pas connu le placement).

Il apparaît aussi que 80 % des personnes anciennement placées ont dormi dans un lieu non prévu pour l’habitation au moins une fois dans leur vie (et pour deux tiers d’entre eux avant 21 ans) tandis que 98 % d’entre eux déclarent avoir déjà été sans-domicile, à la rue ou dans un service d’hébergement. Ces chiffres corroborent ceux présentés dans d’autres enquêtes.

« Un jour ça ira », documentaire sur Djibril, 13 ans, placé en hébergement d’urgence, film de Stan et Edouard Zambeaux, 2018.

L’impact des études et des codes culturels

Par ailleurs, si on ne dispose pas de données récentes concernant les catégories sociales d’origine des sans-domicile, leur niveau d’étude général et les problématiques familiales qu’ils ont très majoritairement connues indiquent leur appartenance aux catégories sociales défavorisées, ou du moins modestes. Qui plus est, les enquêtes ethnographiques confirment cette prégnance des classes sociales défavorisées parmi les sans-domicile, parfois même décrits comme « sous-prolétaires ».

Les codes culturels du monde de la rue (langages, valeurs, comportements…) correspondent à ceux des catégories sociales populaires.

Il importe donc de remarquer que l’origine sociale des individus favorise ou défavorise la probabilité de se retrouver à la rue : c’est que les capitaux scolaire, culturel, social, symbolique et économique constituent soit des protections contre la déréliction et l’exclusion, soit des fragilités sociales favorisant potentiellement la perte de logement et l’absence de « filets de sécurité ».

On dispose en revanche de données relatives au niveau de diplôme des sans-domicile. Il ressort que 47 % d’entre eux sont sans diplôme ou possèdent seulement le brevet des collèges (contre 39 % dans la population générale), 29 % déclarent être détenteurs d’un CAP ou d’un BEP tandis que seuls 23 % ont le baccalauréat (contre 52 % dans la population générale) dont 10 % détiennent un diplôme supérieur au bac. La maîtrise du français écrit et oral pose également problème pour plus d’un tiers des sans-domicile francophones déclarant éprouver des difficultés dans la vie quotidienne pour lire ou écrire le français ou encore pour le calcul.

Il va sans dire que ces caractéristiques scolaires favorisent indirectement la probabilité d’être en situation de rue dans la mesure où elles ne facilitent pas l’employabilité ni la mobilisation de ressources intellectuelles et culturelles pour faire face aux crises biographiques.

Le filet de sécurité familial

Cependant, l’élément qui semble le plus déterminant concerne les problématiques familiales vécues pendant l’enfance et les liens qui subsistent avec la famille.

La solidarité familiale étant généralement un levier primordial de protection contre l’exclusion, l’absence ou la faiblesse de ce filet de sécurité augmente fortement la probabilité de se trouver un jour en situation de rue (et d’y rester un temps).

En s’intéressant aux événements graves vécus durant l’enfance, on constate que parmi les sans-domicile francophones, plus de 50 % déclarent que l’un de leurs parents a connu une maladie, un accident grave ou est décédé.

Campagne de la Fondation Abbé Pierre en mars 2019 pour sensibiliser l’opinion à la fin de la trêve hivernale et les quelques 30,000 expulsions potentielles en région parisienne. Stephane de Sakutin/AFP

40 % déclarent que leurs parents se sont séparés ou étaient en conflit, 35 % des sans-domicile nés en France indiquent des problèmes d’alcool ou de drogue dans la famille et plus de 30 % d’entre eux ont subi des violences ou des mauvais traitements.

Ces chiffres font écho aux événements marquants vécus par les jeunes sans-domicile chez leurs parents ou en institution : 24,6 % auraient subi des violences psychologiques ou morales, 23,2 % des violences physiques marquantes, 19 % des violences sexuelles tandis que près d’un quart des jeunes déclare que ses parents ont connu des difficultés matérielles (problèmes de logement ou d’argent).

Même si les sans-domicile gardent majoritairement des contacts avec leur famille, il reste que ces liens sont distendus et ne donnent pas nécessairement lieu à des formes d’aides matérielles. Ainsi 17 % des sans-domicile indiquent avoir reçu une aide financière de leur famille ou de leurs amis au cours des 12 derniers mois, 10 % une aide matérielle et 38 % une aide morale.

Il convient donc de noter que les rapports entretenus avec la famille et les amis influencent la possibilité de se retrouver à la rue ou de s’y maintenir après la perte du logement.

Gardons à l’esprit qu’il reste possible pour tout un chacun de connaître un épisode de sans-abrisme, en fonction de ruptures biographiques et de difficultés (psychiatriques ou addictives par exemple) façonnant le déclassement social.

Toutefois, nous ne disposons pas tous de ressources sociales égales pour lutter contre les événements qui mènent à la rue : les catégories sociales favorisées possèdent en effet un certain nombre de compétences, de relations et supports qui leur permettent le plus souvent d’éviter la rue ; ce qui, inversement, est moins le cas des catégories sociales défavorisées, qui plus est lorsque les personnes ont connu des événements traumatiques durant l’enfance.


L’auteur vient de publier « Idées reçues sur les SDF. Regard sur une réalité complexe », éditions Le Cavalier Bleu.

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