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Bonnes feuilles : « Votes populaires ! »

Dans l’ouvrage « Votes populaires ! Les bases sociales de la polarisation électorale dans la présidentielle de 2017 », récemment paru aux éditions du Croquant, les chercheuses et chercheurs du collectif Focale analysent les conditions du vote dit « populaire » en s’appuyant sur une enquête par questionnaire, réalisée en sortie d’urnes lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, dans deux villes populaires : l’une en banlieue parisienne, l’autre dans le bassin minier lensois. Extraits de l’introduction et de la conclusion.


Les classes populaires, assemblage pour le moins hétérogène, auraient quitté l’arène politique. On les regarde comme dépolitisées ou désenchantées, parfois unies dans un repli sur la sphère privée, ou dans la colère « populiste ». Le constat est dur. Il est asséné avec mauvaise conscience par les responsables politiques eux-mêmes, chaque soir d’élection, en constatant le taux d’abstention ou le niveau du vote pour le Front national (FN), devenu Rassemblement national (RN). Qui peut d’ailleurs nier l’ampleur de la désyndicalisation, du recul de l’ancrage des partis politiques, de la croissance de l’abstention, et surtout de l’abstention différenciée, qui alimentent les inquiétudes sur l’approfondissement de la crise démocratique ?

Le désengagement populaire apparaît si grand que le corps électoral semble désormais amputé d’une partie de ses membres. Certains sociologues en viennent ainsi à appeler à un « réencastrement des partis politiques de [gauche] » dans les classes populaires. Et pourtant, les classes populaires votent.

En tout cas, elles votent à l’élection présidentielle où une très large majorité des inscrit·e·s se fraie un chemin jusqu’aux urnes. Les ouvrier·e·s et les employé·e·s sont généralement plus nombreux que les autres professions et catégories socioprofessionnelles (PCS) à s’abstenir, mais l’élection présidentielle est traditionnellement celle où les écarts d’abstention entre PCS sont les plus faibles et la participation électorale des catégories populaires la plus élevée (76 % pour les ouvrier·e·s comme pour les employé·e·s, contre 79 % pour l’ensemble du corps électoral en 2017).

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Depuis au moins une dizaine d’années maintenant, les chiffres des instituts de sondages témoignent de la prégnance de l’ancrage de la candidate de l’extrême droite dans les catégories populaires. Et de fait, lors de la présidentielle de 2017, Marine Le Pen a recueilli les suffrages de 39 % des ouvrier·e·s et de 30 % des employé·e·s.

Toutefois, l’attitude électorale des fractions populaires est loin de se résumer à un soutien à l’extrême droite et demeure déterminante lors des présidentielles. En ce sens, l’électorat populaire constitue un terrain de luttes politiques important lors de ces élections. Lors de la présidentielle de 2017, on constate en effet que la progression du vote pour l’extrême droite n’est pas la seule dynamique caractérisant les comportements électoraux des catégories populaires.

Une polarisation de l’extrême droite à la gauche radicale

Si l’extrême droite réalise des scores élevés, la « gauche radicale » rassemble également une large part des suffrages populaires. Ainsi, l’élargissement du socle électoral de Jean-Luc Mélenchon par rapport à 2012 est surtout passé par une mobilisation de l’électorat populaire.

Alors qu’en 2012 la proportion du vote en sa faveur chez les employé·e·s est quasi identique à son score total (respectivement 11 % et 11,29 %), en 2017 le candidat de la France Insoumise (FI) obtient 24 % des votes des employé·e·s contre 19,6 % de l’ensemble des suffrages exprimés. Chez les ouvriers et les ouvrières, le vote pour J.-L. Mélenchon passe de 18 % à 25 % des suffrages exprimés entre les deux élections, et c’est parmi les ouvrier·e·s du secteur privé qu’il réalise l’un de ses meilleurs scores. Si l’on approche la condition de classe par le revenu, M. Le Pen obtient 32 % des suffrages chez les électeurs et les électrices qui gagnent moins de 1250 euros par mois contre 25 % pour J.-L. Mélenchon.

Discours de Jean-Luc Mélenchon à Méricourt en 2012.

Contre l’idée répandue d’un vote des catégories populaires principalement dominé par l’extrême droite, il semble donc plus judicieux d’analyser l’évolution des votes populaires comme une polarisation, entre un pôle d’extrême droite et un pôle de gauche radicale.

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Le discours médiatique sur « l’extrême-droitisation » des classes populaires, parfois relayé par des scientifiques, empêche le développement d’une analyse des fondements sociaux de la polarisation politique qui s’est exprimée dans le vote. L’élection de 2017 a certes marqué un intérêt nouveau des sociologues et des politistes pour les formes populaires de politisation à gauche, mais la compréhension fine des lignes de fracturation de l’électorat populaire reste encore largement à construire.

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Une enquête dans deux villes « ouvrières »

Afin de comprendre le mécanisme de substitution des anciennes formes de segmentation socio-économique du vote par les nouvelles, nous avons sélectionné deux villes dans lesquelles la classe ouvrière possède historiquement un espace : l’une dans l’ancien bassin minier lensois, Méricourt, et l’autre dans la « banlieue rouge », Villeneuve-Saint-Georges (au sud-est de Paris). Nous les avons d’abord choisies parce qu’elles se situent dans deux territoires populaires cristallisant la polarisation politique présentée plus haut.

Dans ces deux communes appartenant historiquement à « l’archipel communiste », la gauche est traditionnellement très représentée, mais elle connaît des rapports de force très différents. À Villeneuve-Saint-Georges, en 2012, François Hollande domine nettement Jean-Luc Mélenchon (38 % contre 16 %), alors que leurs scores sont très proches à Méricourt (respectivement 25 % et 22 %). La pression électorale exercée par le FN est plus forte à Méricourt où Marine Le Pen passe dès 2012 le seuil des 30 %. Avec un score proche de la moyenne nationale, Villeneuve-Saint-Georges n’en reste pas moins une zone de force du FN en petite couronne puisque la candidate FN y réalise le meilleur score des départements de proche banlieue parisienne. Dans les deux villes, les forces d’extrême droite ont réalisé des percées importantes lors des élections municipales de 2014, avec des scores jusque-là sans précédents lors de scrutins municipaux dans ces deux communes.

L’élu « divers droite » Philippe Gaudin annonce rejoindre le FN en 2014 à Villeneuve Saint-Georges.

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Saisir les transformations de l’organisation du travail pour analyser la structuration du vote

[L’enquête montre que] les mutations de la composition professionnelle des territoires populaires ont produit un nouvel ordonnancement économique aux conséquences politiques en apparence entropiques. De façon très évidente, la capacité de négociation collective des travailleurs et travailleuses est beaucoup plus faible qu’au moment de l’hégémonie de la classe ouvrière. Les formes des conditions d’emploi se sont profondément diversifiées. La stratification professionnelle a vu croître, surtout à Villeneuve-Saint-Georges, la part du salariat qualifié.

Les rapports salariaux s’articulent en outre aux segmentations ethno-raciales et genrées du marché du travail, lesquelles se traduisent concrètement par des expériences de discrimination systémique sur le marché du travail.

Ces segmentations et les rapports profondément hétérogènes au travail qu’elles construisent, déploient des effets politiques puissants qui produisent des filières de vote singulières, que nous avons tenté de reconstruire. À cet égard, les institutions traditionnelles de la socialisation politique que sont les partis, syndicats ou associations, s’en trouvent largement débordées même si leur rôle de socialisation politique territoriale ne s’estompe pas totalement.

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Par ailleurs au sein du salariat populaire, les effets politiques de l’opposition entre personnes qu’on peut supposer racisées d’un côté et non-racisées de l’autre sont les plus évidents.

À Méricourt, comme à Villeneuve, ils organisent les mêmes types d’oppositions électorales. Les votants fils et filles de l’immigration postcoloniale se déploient sur un échiquier politique très largement centré sur la gauche. Mais à l’intérieur de cette expérience de la discrimination ethnoraciale, les expériences du salariat participent nettement à produire des orientations spécifiques.

Parmi les personnes racisées, les membres des groupes populaires votent plus souvent qu’aucune autre catégorie pour J.-L. Mélenchon. Chez celles et ceux qui ont un faible niveau de diplôme et qui ont l’impression de n’être pas reconnus au travail, les autres candidat·e·s disparaissent presque totalement, seul persiste le vote pour le candidat de la FI.

Ces relations sont valables dans les deux villes. Évidemment, il existe des différences territoriales dans le vote des personnes possédant des propriétés salariales proches. Les fils et filles de migrant·e·s maghrébins peu qualifiés à Méricourt apportent davantage leur soutien à J.-L. Mélenchon que ceux qui vivent à Villeneuve. Mais, là encore, les expériences salariales « héritées » jouent probablement. L’ancrage ouvrier par le père, spécifique à l’univers des mines et à sa pratique de la conflictualité sociale, explique en partie ces différences.

Prendre en compte la segmentation ethnoraciale des marchés du travail

À l’opposé de ce positionnement politique, on trouve des salarié·e·s ouvriers et, dans une moindre mesure, employé·e·s de la « main droite » de l’État, occupant des emplois peu reconnus et mal rémunérés, mais qui ne connaissent pas de discriminations racistes. Ils sont parfois, du point de vue du travail, dans des situations proches de celles des travailleurs et travailleuses racisés, pourtant ils constituent le monde social le plus mobilisé électoralement pour le FN. Dans les secteurs où la marchandisation du travail s’intensifie, la racialisation des rapports sociaux produit une différence de comportement électoral gigantesque entre ce groupe de salarié et celui issu des migrations récentes. L’expérience de la précarité, lorsqu’elle est associée à un faible niveau de diplôme, joue clairement en faveur de l’extrême droite.

Au sein des votant·e·s les plus précarisés, elle fait même disparaître toute autre option politique que le FN. À Méricourt, cette tendance est très forte. Le groupe des précaires peu diplômés n’a pas à proprement parler d’« échiquier politique » : il soutient massivement la candidate FN. Les secteurs du salariat avec une plus forte solidité contractuelle et des activités tournées vers l’éducation et la santé continuent volontiers de soutenir la gauche.

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Pour le salariat moyen et supérieur, nos résultats souffrent, spécifiquement, du niveau de non-réponse sur la question du vote. Cependant, la polarité politique, dans cette fraction de classe semble se déplacer d’un affronte- ment Mélenchon-Le Pen vers un affrontement Mélenchon-Macron. Dans cet espace social, les rapports de racialisation continuent d’organiser l’affrontement politique. Les votant·e·s racisés choisissent plus souvent J.-L. Mélenchon, même si au sein de chaque grande zone géographique d’origine (Maghreb, Afrique Subsaharienne, Asie) des distinctions nettes de comportement apparaissent.

Par exemple, concernant les personnes ayant un parcours migratoire familial lié à l’Afrique subsaharienne, très présentes à Villeneuve-Saint-Georges, le vote pour J.-L. Mélenchon est plus présent chez les employés et les ouvriers, ainsi que les moins diplômés (CAP/BEP ou bac) de ce sous échantillon. À l’inverse, le vote Macron apparaît surreprésenté chez les cadres et les professions intermédiaires, ainsi que chez les diplômés post-bac du groupe. L’affrontement Mélenchon-Macron chez les Villeneuvois ayant une histoire migratoire familiale en lien avec l’Afrique subsaharienne semble donc s’ordonner autour d’une opposition entre stables dans l’emploi et précaires d’une part, et selon la stratification sociale d’autre part.

De ce point de vue, les filles et fils de migrant·e·s ne se distinguent pas des votant·e·s n’ayant pas d’ascendant étranger : plus on est installé au sein du salariat supérieur, plus on vote Macron.

On décèle en revanche le rôle spécifique joué par le sentiment de vexation au travail pour les personnes racisées, lequel alimente un vote J.-L. Mélenchon chez celles et ceux qui se rendent aux urnes. Ce sentiment ne semble pas jouer de rôle parmi les votant·e·s dont la famille est installée depuis longtemps sur le territoire. Ainsi, les résultats obtenus dans les groupes populaires pour le candidat de la F.I., comme dans le salariat supérieur, montrent que l’opposition entre personnes racisées et personnes non-racisées ne fonde pas une orientation politique indépendamment de l’expérience du travail.

Un effet de « composition »

La façon dont chaque territoire structure ces résultats électoraux semble d’abord se présenter comme un effet de « composition » directement lié aux caractéristiques sociologiques de son marché du travail. La construction d’une analyse de l’encadrement social du vote implique de saisir d’abord les expériences de subjectivation produites par le travail et les rapports discriminatoires. Celles-ci débordent la question de l’influence politique des pairs et des proches tant elles semblent fondées par une position dans des rapports de valorisation/dévalorisation du travail, antérieure à toute médiation de sociabilité. De ce point de vue, l’analyse territorialisée révèle, tout autant que celle par échantillon national, la force des « variables lourdes » organisées par les rapports salariaux.

Elle permet de saisir le rôle politique joué par les trajectoires ou les positions particulièrement présentes dans les villes étudiées – de profession ou de pays d’origine. Elle permet également de préciser l’action de certaines propriétés salariales dans des contextes de marché de l’emploi particulièrement durs – par exemple les contrats très précaires – qui jouent un rôle particulièrement fort dans l’organisation des filières politiques quand le risque de discontinuité du salaire est important.

De ce point de vue, l’analyse électorale n’est pas victime du remplacement de la question sociale par une question territoriale, elle est victime de « déséconomisation » de l’analyse des mondes populaires que sont les banlieues et ou l’ancien bassin minier ; et à laquelle il s’agit – avec d’autres – de se donner les moyens de pallier.


Le Collectif Focale est composé de Zakaria Bendali, Antoine de Cabanes, Lucille Dupréelle, Maxime Gaborit, Cécile Harari, Yann Le Lann, Amélie Marissal, Claire Miot, Samuel Pinaud, Hugo Touzet, Daniel Veron

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