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La Chronique des Bridgerton nous raconte les amours et le mariage de Daphné Bridgerton avec Simon Basset, Duc de Hastings. ( Liam Daniel/Netflix)

« Bridgerton » sur Netflix : un portrait romancé de l’Angleterre à l’aube de la modernité

La Chronique des Bridgerton, la nouvelle série romantique de huit épisodes lancée le jour de Noël sur Netflix, se retrouve déjà en tête du classement dans plus de 75 pays.

Inspiré de la collection de romans d’amour de l’auteure américaine Julia Quinn, ce drame d’époque se déroule en Angleterre au début du 19e siècle. Aux mains de la productrice Shonda Rhimes, déjà connue grâce au succès de son émission télévisée Grey’s Anatomy, et en collaboration avec l’auteur Chris van Dusen, La Chronique des Bridgerton repousse les limites dans sa représentation des races, des genres et du rapport entre pouvoir et consentement.

La série nous raconte les amours et le mariage de Daphné Bridgerton avec Simon Basset, Duc de Hastings, et les conséquences de leur relation sur leurs familles, leurs amis, les colporteurs de potins et les sympathisants qui papillonnent autour d’eux.

Des acteurs noirs tiennent la vedette dans des rôles principaux, en particulier Regé-Jean Page dans le rôle du Duc de Hastings, ainsi que Golda Rosheuvel qui incarne la reine d’Angleterre.

Le scénario soulève un débat sur la possibilité d’une ascendance africaine de la famille royale, tout en passant complètement à côté des horreurs colonialistes, de la pauvreté et du racisme, alors que ces éléments étaient centraux à l’époque, et perdurent à la nôtre, comme je l’explique dans mon livre, The Regency Years, During Which Jane Austen Writes, Napoleon Fights, Byron Makes Love, and Britain Becomes Modern.

Résultat : La Chronique des Bridgerton est une fantaisie profondément séduisante (certains commentateurs noirs ont suggéré qu’elle plairait tout particulièrement à un public blanc…) où l’on nous présente une société sans racisme, élégante et passionnée. Dans la diversité de son casting, elle nous propose de nouvelles pistes pour remettre en cause des scénarios eurocentriques et ceux qui en profitent.

Mais l’émission ne nous dit pas grand-chose sur la réalité de l’Angleterre en 1813 : c’est plutôt un conte de fées qui, à certains niveaux, abolit les préjugés raciaux, genrés, ou sexuels. Elle est à mi-chemin entre une romance à l’eau de rose et un appel à l’action.

La bande-annonce de La Chronique des Bridgerton.

Un temps fort de l’histoire

1813 fait partie de l’époque de la Régence, c’est-à-dire la période comprise entre février 1811 et janvier 1820. Il s’agit peut-être de la décennie la plus spectaculaire de toute l’histoire britannique, et elle signale l’aube des temps modernes.

On pense souvent à la Régence en termes de meubles, d’art, d’architecture et de mode. Mais il s’agit à l’origine d’une notion politique utilisée lorsqu’une personne de substitution est nommée afin de gérer les affaires de l’état durant la jeunesse d’un souverain, l’absence du souverain, ou encore son incapacité. Il y a eu quantité de régences à l’échelle des monarchies de la planète : l’Angleterre, à elle seule, en a connu plus d’une douzaine.

Cependant, la plus célèbre est celle qui sert de toile de fond à Bridgerton, au moment où la démence du roi George III atteint son paroxysme, ce qui ouvre le chemin à la mise en régence de son fils aîné, George le débauché, prince de Galles, jusqu’à la mort de George III, lorsque le régent deviendra roi sous le nom de George IV.

Ce fut pour l’Angleterre une période marquée par des événements majeurs, comme la guerre de 1812,les émeutes des Luddites et le massacre de Peterloo durant lequel 11 manifestants ont été massacrés à Manchester alors qu’ils réclamaient des réformes politiques et le droit de vote.

Plus importante encore fut la victoire de l’Angleterre et de ses alliés sur Napoléon lors de la bataille de Waterloo en juin 1815.

Ce fut aussi une époque de création artistique et littéraire : c’est alors que Jane Austen publia six de ses romans d’amour et de mariage, dont Orgueil et préjugés paru en 1813.

Un portait posthume du Major Général Sir Isaac Brock, parJohn Wycliffe Lowes Forster, circa. 1883. Brock périt le 13 octobre 1813 lors de la bataille de Niagara Queenston Heights, bataille critique de la guerre de 1812 qui défendait les intérêts britanniques au Canada. Wikimedia

Rêves de liberté, adoption du consumérisme et du culte des célébrités, manifestations de masse en faveur de la justice sociale, réponses complexes à l’accélération des avancées scientifiques et techniques : la Régence, c’est à la fois une rupture décisive d’avec le passé, et le commencement d’aspirations démocratiques, commerciales et laïques d’une société opportuniste dans laquelle, pour la première fois, nous pouvons nous reconnaître.

Passe-temps meurtriers et conquêtes

Une bonne partie du scénario de Bridgerton est consacrée aux préoccupations, pressions et privilèges de l’aristocratie durant la régence.

Les duels étaient monnaie courante, et quelquefois mortels. Des gens issus de diverses classes sociales se ruaient au théâtre. La société semblait obsédée par la mode et l’apparence. La manie du jeu était omniprésente. Et le sport faisait partie intégrante de la vie de bien des femmes et des hommes.

Dans la série, le Duc de Hastings se bat fréquemment avec Bill Mondrian, boxeur noir et confident du Duc, dont le personnage s’inspire peut-être de Thomas Molyneaux, esclave américain affranchi et boxeur professionnel extraordinaire.

La bigoterie était fort répandue sous la Régence et a servi de combustible à la violence et à la cupidité coloniale de la soi-disant « mission civilisatrice » britannique autour de la terre.

C’est en 1807 que l’Angleterre a interdit la traite des esclaves, et que des abolitionnistes comme William Wilberforce et Thomas Clarkson ont travaillé sans relâche afin d’assurer le respect de la nouvelle législation. Et c’est finalement en 1833 que l’abolition de l’esclavage est devenue loi.

Robert Wedderburn, auteur de The Horrors of Slavery. Wikimedia, CC BY

Robert Wedderburn, né en Jamaïque et fils illégitime de Rosanna, une esclave noire africaine et de James Wedderburn, était l’auteur noir le plus important de l’époque.

En pleine période de répression envers les pauvres et les marginaux, Wedderburn a déclaré en 1817 que « la terre appartient aux enfants des hommes, peu importe leur couleur ou leur nature ».

Débauche et sexe sans consentement

Le sexe était souvent en évidence sous la Régence. Cette époque a vu culminer la tradition libertine du 1VIIIe siècle et le dernier hourra des débauchés – ces hommes qui entretenaient des relations sexuelles avec plusieurs femmes- avant de céder la place à la sobriété et aux mœurs beaucoup plus strictes de l’ère victorienne.

Bridgerton présente les conflits sexuels de manière à refléter l’énorme emphase sur la chasteté imposée aux femmes de l’aristocratie. Un fardeau devenu apparent sous la Régence grâce en grande partie aux écrits de Jane Austen et de Mary Shelley, entre autres.

La scène la plus controversée de Bridgerton soulève une question d’actualité. Daphné et son mari, le Duc de Hastings, se livrent à une séance de sexe non consenti, mais l’agresseur, c’est Daphné.

Avant de l’épouser, le Duc avait prévenu Daphné de son incapacité à se reproduire. Mais elle découvre rapidement que le Duc peut, mais ne veut pas. Voulant absolument tomber enceinte, elle se venge. Dans le livre, le Duc est saoul pendant l’amour, mais pas dans la version télévisée.

Ni le roman ni le film n’examinent les implications de ce geste. Mais la question du consentement est mise au premier plan dans les deux cas.

Selon l’auteure canadienne Sharon Bala, « en proposant une vision plus nuancée des événements que celle qui est généralement livrée dans la culture populaire, Bridgerton nous impose un débat sur les zones grises où s’épanouissent tant de véritables interactions ».

Au moment où Meghan Markle (l’épouse du Prince Harry) a dû s’enfuir en Californie à la suite d’une campagne de harcèlement à connotation raciste et sexuelle (plus de 5000 gazouillis sur Twitter), et des retombées des révélations de #MeToo ainsi que des procès qui continuent de faire les manchettes, Bridgerton soulève des questions assez pointues sur comment nous voulons nous comporter.

This article was originally published in English

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