Cachez ces questions migratoires que je ne saurais voir…

Au Centre d'accueil et d'orientation pour migrants de Saint-Brévin les Pins, en janvier 2017. Loïc Venance/AFP

On a oublié de parler de l’immigration dans la campagne présidentielle, constatent, avec satisfaction ou avec regret, les experts, les observateurs et militants associatifs qui suivent cette question. Les candidats ont-ils voulu éviter les débats susceptibles de donner des voix supplémentaires à l’extrême droite ou éviter les dérapages risquant de les affaiblir ?

La place des questions migratoires dans la campagne

Il est frappant de constater à quel point ces enjeux ont été absents des débats lors de cette campagne présidentielle. Pas un mot n’a été dit sur les questions liées à l’intégration. Sans évoquer directement les thèmes migratoires, le Front national (FN) a décentré les discussions sur des sujets connexes : la place de la France en Europe, la sortie de l’euro, etc. Sans doute parce que le parti de Marine Le Pen est en quête de respectabilité.

Les autres candidats n’ont quasiment rien dit non plus, hormis le duo Hamon-Jadot. Ces deux responsables ont notamment tenu des propos courageux sur le droit de vote des étrangers non communautaires aux élections locales, auxquels ils sont favorables. Jean-Luc Mélenchon est lui aussi très favorable à cette réforme, une vieille revendication du Parti communiste, où cette mesure a de fervents partisans.

De son côté, Emmanuel Macron se montre ouvert au dialogue sur la question (laïcité compréhensive, maîtrise de la langue française comme critère essentiel pour l’accès à la nationalité, traitement des demandes d’asile en moins de six mois, emplois francs dans les quartiers prioritaires de la politique de la Ville, lutte contre les discriminations comme priorité nationale), mais on serait bien en peine, hormis cette dernière proposition, de trouver une mesure phare à ce sujet dans son programme.

Le contraste est fort avec la campagne de 2012, durant laquelle Nicolas Sarkozy avait mis l’accent sur le thème de l’étranger, notamment lors de son discours de Villepinte. Cette discrétion s’explique, peut-être, par la vacuité des idées en la matière chez la plupart des candidats. Personne, en dehors peut-être de Mélenchon, ne dit mot sur le drame des migrants qui traversent la Méditerranée à leurs risques et périls. Rappelons qu’environ 30 000 personnes ont perdu la vie depuis le début des années 2000, dont 5 700 rien que l’an dernier.

Rappelons qu’en décembre 2015, la question migratoire avait pourtant été placée en tête des sujets de préoccupation des Européens dans l’enquête Eurobaromètre.

La France, terre d’accueil ?

Le candidat du PS, Benoît Hamon, a proposé d’instaurer un « visa humanitaire », sans entrer vraiment dans les détails. À qui cela s’adresse-t-il ? Aux réfugiés ? Aux déplacés environnementaux ? Dans les faits, ce « visa » existe déjà. Dans le sillage du conflit en ex-Yougoslavie, une directive de l’Union européenne, datant de 2001, prévoit une protection subsidiaire, autrement dit la possibilité de résider temporairement sur le territoire de l’UE.

Au cours des derniers mois, quelques initiatives ont émergé localement, comme à Paris, où un centre d’accueil a ouvert ses portes récemment. Plus généralement, les sociétés civiles apparaissent en avance par rapport aux pouvoirs publics sur ces thématiques.

Mais au-delà des questions purement humanitaires, il conviendrait d’aborder celle de la réouverture du marché du travail, notamment pour désengorger les profils de demandeurs d’asile par rapport aux migrants économiques et ainsi, les centres d’accueil de demandeurs d’asile (qui ne peuvent accéder à l’emploi qu’après neuf mois d’inscription comme demandeurs d’asile). Durant cette campagne présidentielle, la conquête de nouveaux droits sociaux a été totalement absente.

Le spectre du Front national

Cette très grande frilosité s’explique aussi sans doute par la crainte d’agacer les électeurs, et de faire ainsi le jeu du FN. Moins on en dit sur ces questions, mieux c’est ! Comme si on craignait de raviver le débat sur une possible sortie de l’Union européenne, d’ouvrir la boîte de Pandore et, tel un effet boomerang, de mettre sur la table le sujet du statut des Français installés à l’étranger.

Le contexte général – après le Brexit et l’élection de Donald Trump – n’aide guère. En revanche, contrairement à ce que l’on aurait pu redouter, le lien fallacieux entre terrorisme et migrations n’a pas été exploité durant cette campagne. Au tout début de sa campagne, François Fillon avait certes mis l’accent sur le « péril islamiste », mais c’était avant d’être rattrapé par les affaires. Rappelons que parmi les auteurs des attentats de novembre 2015, les terroristes venus du Proche-Orient sont très minoritaires.

Il est clair qu’après l’élection, la question de l’intégration va ressurgir dans le débat public. Ce sera même, très probablement, le problème numéro un à traiter pour le nouveau pouvoir. Il va falloir se saisir des inégalités qui se sont creusées entre les banlieues et les villes, de la question de la mixité dans les écoles et les logements sociaux, de celle des violences policières.

En 2007, Nicolas Sarkozy avait évoqué la mise en oeuvre d’un plan Marshall pour les banlieues, resté lettre morte. En 2017, plus personne ne dit quoi que ce soit à ce sujet. Finalement, durant cette campagne, la question fondamentale du vivre-ensemble n’a pas été évoquée.

La question de l’asile a occupé tout le débat sur l’immigration, couplée à celle du terrorisme depuis 2015. C’est pourquoi, la place des immigrés et des populations issues de l’immigration sont le parent pauvre de la campagne alors que les discriminations institutionnelles ont refleuri depuis 2016 et qu’une volonté politique manque pour que la France s’accepte enfin comme pays d’immigration, le plus ancien en Europe : le « vivre ensemble » peine à s’imposer dans l’agenda politique.

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