Ces trois « jeunesses » qui se mobilisent pour le climat

Le vendredi 15 mars 2019 à Paris. Thomas Samson/AFP

Les manifestations pour le climat sont l’occasion d’un retour sur la scène médiatique et dans le champ politique d’un acteur social majeur, « la jeunesse ». Celle-ci est racontée comme une force homogène porteuse d’un message consensuel : la préservation de la planète au bénéfice des générations futures.

En ce vendredi 15 mars, jour de grève scolaire mondiale pour le climat, il convient de revenir sur l’implication de la jeunesse dans les mobilisations en faveur d’une transition écologique, afin de saisir, dans sa complexité, cette entrée en scène d’un acteur protéiforme dont l’analyse sociologique est traditionnellement ardue.

Trois groupes identifiés

Si les médias dépeignent l’opposition classique entre « une jeunesse » idéaliste et « des adultes » inconséquents sur la question climatique, il convient de réaffirmer que LA jeunesse, en tant que groupe social homogène et uniforme, est une illusion.

Pierre Bourdieu affirmait de la jeunesse qu’elle n’est « qu’un mot », assemblant artificiellement des réalités disparates. Il est illusoire d’unifier les jeunes sous une seule et même bannière, omettant ainsi leurs différences sociales, économiques, culturelles et idéologiques.

Quelle est la genèse de cette implication massive des jeunes générations dans les luttes climatiques ?

Pour y répondre, nous proposons un panorama idéal-typique des différentes formes de mobilisation reflétant la diversité des groupes impliqués. Elles diffèrent par leur plate-forme revendicative, leur répertoire d’action, ainsi que les profils socio-économiques mais aussi politico-démographique des personnes y participant.

On peut distinguer un premier pôle identifié lors des marches pour le climat ; un second relatif au manifeste des étudiants pour un réveil écologique ; un troisième, enfin, concernant l’implication de « jeunes » dans des grèves scolaires.

Bien entendu, il ne s’agit nullement de nier la possibilité cumulative de ces trois formes de mobilisation, pas plus que d’y réduire l’engagement des jeunes sur la question climatique. Cette typologie est néanmoins indispensable pour saisir de façon pertinente la pluralité de « la jeunesse » engagée pour le climat.

Les « jeunes » des marches

Notre collectif « Quantité critique » a mené une enquête à l’occasion de la manifestation du 13 octobre 2018 puis de l’agora « Action climat » du 27 janvier 2019, toutes deux à Paris.

Il ressort que la jeunesse, au regard des tranches d’âge, était déjà massivement présente au cours des marches pour le climat qui ont débuté suite à la démission de Nicolas Hulot. Le 13 octobre, 31 % des manifestants étaient âgés de moins de 25 ans et 23 % avaient entre 25 et 35 ans, contre seulement 9 % de plus de 65 ans. L’agora du 27 janvier fait apparaître des résultats similaires, avec 29 % de manifestants de moins de 25 ans et 29 % de 25-34 ans.

À rebours des présupposés sur l’implication uniforme de toute cette classe d’âge, il convient de mettre en exergue la similarité du profil de ces « jeunes » avec celui des manifestants plus âgés, et ainsi de l’homogénéité des participants aux marches pour le climat, laquelle transcende les disparités en termes d’âge.

Comme ces derniers, ils se positionnent à la gauche de l’échiquier politique, adhèrent aux mêmes valeurs (anticapitalisme, soutien à l’accueil des réfugiés et à l’indemnisation des chômeurs), approuvent les mêmes modes d’action (soutien aux actions de désobéissance civile) et sont également issus des classes supérieures (72 % ont au moins un de leurs parents qui appartient à la catégorie des cadres et professions intellectuelles supérieures).

À l’occasion de l’agora du 27 janvier, nous avons également constaté un fort soutien aux gilets jaunes, à l’image de ce que l’on retrouve chez le reste des manifestants. À l’instar des autres générations, ils sont également fracturés politiquement par les différences sociales : les jeunes dont aucun parent n’est issu des cadres et professions intellectuelles supérieures ont davantage voté pour Jean‑Luc Mélenchon au 1er tour de la présidentielle de 2017 et sensiblement moins pour Benoît Hamon et Emmanuel Macron.

Ainsi, plus que la dimension générationnelle, c’est l’appartenance à une catégorie socio-économique délimitée qui semble expliquer le positionnement politique et la plate-forme revendicative des jeunes ayant participé aux marches pour le climat et aux actions annexes depuis septembre.

L’agora pour le climat a rassemblé 8 500 personnes à Paris le 27 janvier 2019. (LCI/Youtube).

Les « jeunes » du manifeste

Le manifeste des étudiants pour un réveil écologique, initiative lancée en octobre 2018 par des étudiants des grandes écoles, compte aujourd’hui près de 30 000 signatures.

Prenant acte des conséquences dramatiques du réchauffement climatique et de l’inaction à son encontre, ce manifeste promeut une forme de « boycott des employeurs ». Conscients de leur position privilégiée sur le marché de l’emploi, ces étudiants se déclarent prêts à sortir de leur « zone de confort » en se refusant à travailler pour des entreprises ayant un impact néfaste sur l’environnement, tant que celles-ci n’auront pas pris de mesures pour endiguer ce phénomène.

Ils optent ainsi pour le dialogue avec les grandes entreprises et l’État afin de les contraindre à se conformer aux exigences environnementales. En parallèle, ils réclament des évolutions dans les maquettes pédagogiques de leur cursus afin d’y intégrer les enjeux environnementaux.

Au vu des établissements d’origine des signataires – HEC, Agro Paris Tech, Sciences Po, ENS, Polytechnique notamment – et de la composition sociologique du corps étudiants de ces établissements, on peut affirmer que les participants à cette action sont dans leur quasi-totalité issus des classes supérieures.

Cette extraction sociale est par ailleurs perceptible jusque dans les modalités d’action choisies, qui témoignent de l’assurance produite par le capital social, économique et culturel accumulé.

C’est la force du capital scolaire objectivé (un diplôme d’une grande école) que de générer une forte employabilité et ainsi de donner à ces étudiants la possibilité de choisir leur employeur en fonction de leurs convictions. On assiste donc à la mobilisation d’une frange élitaire de la jeunesse, qui décide de mettre à profit ses ressources relationnelles, sa sécurité économique et son potentiel médiatique dans l’établissement d’un dialogue avec l’État et les grandes entreprises.

Les « jeunes » des grèves scolaires

En parallèle du manifeste, certains étudiants et lycéens ont opté pour la reconduite chaque vendredi d’une « grève climatique ».

Au lieu d’aller en cours, ces « jeunes » tiennent des assemblées générales dans les lycées et établissements d’enseignement supérieur portant sur les solutions à la crise climatique. Ces assemblées servent aussi de lieu d’organisation pour des actions ainsi que de point de départ pour les manifestations.

Cette grève climatique émane de l’appel lancé par Greta Thunberg, à la suite duquel ont émergé des grèves scolaires hebdomadaires pour le climat accompagné de manifestations, notamment en Suisse et en Belgique. Pour l’instant parisienne, la mobilisation va s’étendre à plusieurs dizaines de villes en région ce vendredi 15 mars. Elle se distingue du manifeste dans son contenu comme dans son mode d’action.

Tout d’abord, elle interpelle directement le gouvernement en insistant sur le rapport de force avec le politique au détriment de la négociation avec les grandes entreprises. Elle revendique en outre l’incompatibilité d’une société écologiquement viable avec le capitalisme, affirmant que celui-ci « ne sera jamais vert », et associe justice climatique et justice sociale en appelant à la convergence avec les gilets jaunes chaque samedi.

Enfin, elle adopte le répertoire d’action traditionnel des mouvements sociaux lycéens et étudiants, avec la forme de l’assemblée générale et de la manifestation couplée avec la grève. S’y ajoutent des actions de désobéissance civile, illustrant une action bien plus « radicale » que le manifeste des étudiants grandes écoles et reproduisant en cela la dichotomie au sein de l’enseignement supérieur entre grandes écoles et « facs ».

Et les jeunes des classes populaires ?

L’image d’une jeunesse unifiée s’engageant pour le climat à la faveur de la grève mondiale du 15 mars est donc doublement trompeuse.

On aurait, tout d’abord, tort de penser que la mobilisation des jeunes est un phénomène récent. Au contraire, une partie de cette tranche d’âge, fortement engagée et se revendiquant de gauche, est présente depuis les premières manifestations pour le climat à l’automne dernier. Ensuite, à rebours d’une « fracture générationnelle » mise en scène, les jeunes présents dans ces manifestations depuis septembre ressemblent, en réalité, fortement à leurs aînés. Enfin, bien que ces différentes mobilisations regroupent des populations hétérogènes, il convient de noter l’absence d’une jeunesse : celle issue des classes populaires.

Leur faible présence dans ces mobilisations ne signifie cependant pas qu’ils sont inconséquents sur les questions climatiques. Au cours de nos enquêtes successives, nous avons montré que le mode de vie des classes populaires est bien plus écologique que celui des catégories aisées et ce pour des raisons budgétaires (elles prennent, par exemple, beaucoup moins l’avion et surveillent leur consommation d’énergie).

L’enjeu de ce vendredi 15 mars pour le mouvement climatique sera ainsi d’agréger la « jeunesse » issue des catégories populaires à la base sociale existante afin de poursuivre son élargissement. C’est l’articulation des demandes sociales et environnementales qui rendra possible une éventuelle convergence, avec d’autres mouvements porteurs de ces mêmes demandes de justice sociale.


Gauthier Delozière, assistant de recherche à Espaces Marx, membre du collectif Quantité critique, étudiant en sciences politiques à l’École doctorale de Sciences Po, est co-auteur de cet article.