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Colin Powell ou la dualité d’un destin américain

Colin Powell et Dick Cheney
Colin Powell, ici au Pentagone en compagnie du secrétaire d'État à la défense et futur vice-président Dick Cheney en 1989 lors d'une conférence de presse sur l'intervention américaine au Panama, fut à la fois un haut gradé de l'armée multi-décoré et un responsable politique de premier plan au sein de l'administration de George W. Bush. Bob Pearson/AFP

Colin Powell savait quelle était sa place dans l’histoire américaine.

L’ancien secrétaire d’État (l’équivalent américain du ministre des Affaires étrangères en France) – qui est décédé le 18 octobre 2021, à 84 ans, à la suite de complications liées au Covid-19 – était un pionnier : il fut le premier conseiller à la sécurité nationale noir de l’histoire des États-Unis (1987-1989), le premier chef d’état-major interarmées noir (1989-1993) et, également, le premier noir à devenir secrétaire d’État (2001-2005).

Mais son « voyage américain » – titre de son autobiographie de 2003 – est plus que l’histoire d’un seul homme. Sa mort est l’occasion de réfléchir à l’histoire des hommes et des femmes noirs américains dans l’armée et à la place des Afro-Américains dans le gouvernement.

Plus profondément, il évoque aussi ce que signifie être un Américain, et les paradoxes auxquels Colin Powell – en tant que patriote et homme noir – a été confronté tout au long de sa vie et de sa carrière.

Je suis un spécialiste des études afro-américaines et j’écris actuellement un livre sur l’intellectuel des droits civiques W.E.B. Du Bois. Lorsque j’ai appris le décès de Powell, je me suis immédiatement souvenu de ce que Du Bois appelait la « double conscience » de l’expérience afro-américaine.

Comme le dit Du Bois dans un article de 1897 et plus tard dans son livre classique de 1903, Les âmes du peuple noir, cette « sensation particulière » est propre aux Afro-Américains :

« On sent qu’on est deux : un Américain, un Noir ; deux âmes, deux pensées, deux aspirations non conciliées ; deux idéaux en guerre dans un corps sombre, dont seule la force tenace l’empêche de se déchirer. »

Ce concept décrit avec force Colin Powell, que ce soit en tant que soldat, militaire de carrière ou homme politique.

Ce que servir signifie

À première vue, la vie de Colin Powell semble réfuter la formulation de Du Bois. Beaucoup voyaient en lui la preuve même qu’il était possible d’être à la fois noir et Américain à part entière, une double identité qui, selon Du Bois, impliquait une tension permanente.

Il existe un récit selon lequel Powell a su, grâce à sa carrière militaire, « transcender » la problématique raciale et devenir l’un des hommes les plus puissants du pays. De ce point de vue, il représente la success-story américaine ultime. Mais cette manière de voir les choses est pour le moins discutable. L’histoire de Colin Powell est exceptionnelle, mais il n’est pas l’avatar d’une Amérique « aveugle à la couleur » et post-raciale.

L’armée américaine a longtemps été considérée comme un moyen pour les Afro-Américains, en particulier les jeunes hommes, de sortir de la pauvreté. Beaucoup ont décidé, à l’issue de leur service militaire, de faire carrière dans l’armée.

Lorsque Colin Powell, fils d’immigrants jamaïcains élevé dans le Bronx, s’est engagé dans l’armée, les Afro-Américains y avaient déjà une longue histoire, depuis les « Buffalo Soldiers » qui ont servi dans l’Ouest américain, les Caraïbes et le Pacifique Sud après la guerre civile jusqu’aux Tuskegee Airmen de la Seconde Guerre mondiale.

Powell s’est engagé en 1958, dix ans après la déségrégation des forces armées. Mais l’armée était – et est toujours – une institution caractérisée par un racisme structurel. C’était vrai quand Powell l’a rejointe et c’est toujours le cas aujourd’hui.


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De ce fait, en tant que militaire noir Powell a sans doute été confronté à cette interrogation : que signifie servir un pays qui ne vous sert pas ?

Soldat pendant la guerre du Vietnam, Powell se démarquait des nombreux leaders noirs qui condamnaient l’action des États-Unis en Asie du Sud-Est.

Alors que Mohamed Ali se demandait pourquoi il devait « revêtir un uniforme et partir à 10 000 miles de chez lui pour lâcher des bombes et des balles sur des “Brown People” » à une époque où « ceux que l’on nomme les “nègres” de Louisville sont traités comme des chiens et se voient refuser les droits de l’homme les plus basiques », Powell gravissait les échelons de l’armée.

Cela permet d’expliquer pourquoi, malgré ses incontestables succès, son héritage en tant que leader noir est paradoxal. Son identité soulève des questions sur ce que signifie être Afro-Américain, et sa carrière dans l’armée peut amener à se demander pourquoi il servait un pays qui a toujours été hostile aux personnes non blanches, en son sein et dans le monde.

Ainsi, en 2002, le militant et chanteur Harry Belafonte, s’interrogeant sur la loyauté de Powell envers le système américain, est allé jusqu’à le comparer à un « esclave de maison », en une déclaration particulièrement polémique.

Powell reconnaissait les réalités du racisme aux États-Unis, tout en estimant que celui-ci ne devait pas être vu comme un obstacle insurmontable ni amener les Afro-Américains à remettre en question leur américanité. Dans un discours prononcé le 14 mai 1994 à la cérémonie de remise des diplômes de l’université Howard, il enjoignait ainsi aux diplômés d’être fiers de leur héritage noir, mais de l’utiliser comme « une pierre sur laquelle nous pouvons construire, et non comme un endroit où se retirer ».

Et puis, il y a ses affiliations politiques. Il a été conseiller à la sécurité nationale de Ronald Reagan et chef d’état-major interarmées sous George H. W. Bush. Or les politiques intérieures conduites par ces deux présidents avaient un effet dévastateur sur les communautés noires du pays, se traduisant par l’incarcération massive d’hommes et de femmes noirs, et leurs politiques économiques supprimaient les services publics dans les zones à faibles revenus.

Mais, bien sûr, la plus grande controverse à laquelle Colin Powell a été mêlé s’est produite en février 2003. Ce fut sans doute l’un des épisodes les plus lourds en conséquence de sa vie politique.

Alors secrétaire d’État de George W. Bush, Powell a plaidé devant le Conseil de sécurité des Nations unies en faveur d’une action militaire contre l’Irak, affirmant à tort que Saddam Hussein avait accumulé des armes de destruction massive. Cette accusation était infondée, et la guerre dans laquelle l’homme d’État noir a contribué à engager les États-Unis a lourdement marqué son héritage.

Une existence compliquée

La « double conscience » de Colin Powell, pour reprendre l’expression de Du Bois, s’est manifestée plus tard, dans sa décision, en 2008, de soutenir Barack Obama comme candidat à la présidence plutôt que son ami républicain et militaire, John McCain.

En Obama, Powell voyait « une figure réformatrice » pour les États-Unis et sur la scène mondiale. En le soutenant, il a préféré la signification historique (doter les États-Unis de leur premier président noir) à la loyauté envers son ami et son parti politique.

Son éloignement vis-à-vis du parti républicain s’est accentué avec l’émergence de Donald Trump et il s’est opposé de plus en plus vivement à ce dernier, qui, de son côté et comme nombre de ses partisans, considérait Powell comme une sorte de traître.

Le considérer comme tel revient à ignorer l’histoire.

Powell était un patriote et il incarnait les « deux idéaux en guerre dans un seul corps sombre » évoqués par Du Bois. Pour qu’il puisse atteindre les sommets qu’il a atteints, il lui a fallu faire preuve d’une opiniâtreté sans faille et, peut-être, surmonter bien plus d’obstacles que n’ont dû le faire ses prédécesseurs blancs.

En Amérique, être Noir et patriote est – comme Du Bois l’a laissé entendre il y a plus d’un siècle, et comme la vie de Powell en témoigne – une affaire très compliquée, voire douloureuse.

This article was originally published in English

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