Comment décide-t-on de financer via crowdfunding ? L’exemple des biotechs

L'information disponible sur les plates-formes ne suffit pas à forger la décision d'un investisseur. nmedia / Shutterstock

Comment les investisseurs décident-ils d’investir ou non dans tel projet innovant proposé sur une plate-forme de crowdfunding (financement participatif par la « foule » ? Sont-ils seuls à faire leur choix ou les investisseurs déjà présents influencent-ils cette prise de décision ?

La particularité du financement de l’innovation repose sur le contexte d’incertitude l’entourant, qui se définit par un manque notoire d’informations vraies ou objectives sur le potentiel de valeur des projets d’innovation précisément en amorçage. Ceci est particulièrement vrai dans le secteur des biotechnologies qui fait l’objet de nos recherches.

De l’apport de la foule dans la décision

La littérature met en évidence que la décision individuelle d’investissement dans ce contexte particulier repose notamment sur une faculté de jugement du financeur puisque celui-ci va chercher à créer une interprétation susceptible d’orienter sa décision d’investissement. Cette interprétation étant fondée sur des éléments subjectifs et partant incertains, il est nécessaire pour l’investisseur de conforter son jugement et sécuriser sa décision en recherchant tout moyen de les objectiver.

À mesure que l’incertitude augmente autour des projets entrepreneuriaux, un comportement grégaire peut également se développer comme stratégie d’investissement. Les acteurs se réfèrent alors aux comportements des autres afin d’en déduire ses chances de performance Face à un important volume d’informations difficilement compréhensibles et utilisables par les individus, les premiers participants dans une campagne de crowdfunding rassurent les autres contributeurs potentiels.

De surcroît, la foule distingue efficacement les premières contributions faites par les amis et la famille des contributions faites par des investisseurs plus professionnels et experts. Le comportement grégaire est ainsi plus important quand le signal – nombre de contributeurs et importance des sommes individuelles – vient des business angels, des capital-risqueurs ou d’autres catégories d’investisseurs qualifiés.

L’information quantitative insuffisante

Nous avons mené une étude exploratoire (à paraître) afin de vérifier le rôle que la foule peut effectivement jouer auprès de l’investisseur individuel. Ont été réalisées une netnographie, c’est-à-dire une analyse exhaustive des sites des plates-formes, et une série d’entretiens auprès d’une quinzaine d’investisseurs qui ont déjà participé à une campagne de financement participatif dans les biotechs santé, un secteur qui se prête bien au crowdfunding notamment car d’autres motivations que le strict retour sur investissement peuvent entrer en jeu.

Les plates-formes proposent une accessibilité différenciée aux informations selon les profils des récepteurs (sans/avec identification, avec un profil investisseur conforme aux exigences réglementaires). Celles-ci permettent de satisfaire à certaines dimensions de l’évaluation du projet. La foule émet en effet des informations via des éléments de validation externe du projet et en mobilisant toutes les formes d’interactions possibles sur les plates-formes (à destination des trois parties prenantes – foule, plate-forme, porteur de projet – par des témoignages, questions, commentaires, etc.).

Par ailleurs, la foule produit plusieurs catégories d’informations d’ordre quantitatif ou qualitatif. Pour les premières, on y trouve une gradation du marqueur de l’engagement de la foule allant des votes exprimés en phase de pré-soumission du projet sur la plate-forme jusqu’au niveau de la jauge en passant par le nombre de mentions j’aime, les personnes intéressées, les réservations effectuées et le nombre d’investisseurs.

Ceci concourt à une validation basique de l’intérêt du projet, qui constitue une première aide au jugement. Cependant, la seule information quantitative exprimée sur une plate-forme n’est pas un outil suffisant de fabrique de la décision d’investissement dans la mesure où les contributeurs en question sont la plupart du temps des proches.

Le rôle perfectible des plates-formes

Les secondes, d’ordre qualitatif, peuvent prendre notamment la forme d’interactions plus ou moins poussées. Elles se manifestent par le biais de forums permettant que la foule, le porteur de projet et/ou la plate-forme répondent à des questions posées par la foule elle-même. Elle peut aussi prendre la forme de rencontres terrains.

Bien qu’elle soit largement proposée sur l’ensemble des plates-formes, elle peut néanmoins être limitée. D’une part, toutes les réponses aux questions posées ne sont pas nécessairement publiques. D’autre part, les plates-formes jouent un rôle de modérateur en masquant certains commentaires qui auraient pu constituer une aide collective à la décision individuelle d’investissement.

Les résultats confirment que la foule intervient dans la prise de décision individuelle. Ils soulignent néanmoins que les plates-formes pourraient mieux mobiliser les informations créées. Les outils mis à disposition par les plates-formes ne permettent pas suffisamment d’optimiser la production d’information qualitative par la foule et pour la foule. L’incertitude inhérente aux projets biotechs, frein à l’investissement, ne peut être totalement levée dans ce système qui privilégie la non-identification de la foule émettrice.

La cocréation d’informations n’est ainsi pas optimisée malgré la dynamique collaborative propre aux plates-formes de financement participatif. Cette situation est à déplorer dans le cadre du financement de ces start-up très innovantes contraintes par un faible nombre d’investisseurs et une forte technicité. Les plates-formes pourraient pourtant augmenter le vivier de financeurs potentiels en favorisant la mobilisation de la ressource sociale incarnée par la foule.

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 111,000 academics and researchers from 3,643 institutions.

Register now