Comment l’Union européenne est devenue un problème en Italie

Giuseppe Conte, le 31 mai à Rome, à la veille de sa nomination au poste de chef de gouvernement. Tiziana Fabi/AFP

En Italie, la crise politique aura été de courte durée : moins d’une semaine. Un violent clivage sur l’Union européenne en fut la cause : le président Mattarella refusait de nommer Paolo Savona, un économiste notoirement opposé à la monnaie unique européenne et germanophobe, à la tête du ministère de l’Économie au sein d’un gouvernement antisystème 5 étoiles–Ligue. Paolo Savona devrait finalement être chargé des Affaires européennes, sous la tutelle paradoxale d’un ministre des Affaires étrangères apprécié à Bruxelles : Enzo Moavero Milanesi. Le titulaire du ministre de l’Économie est finalement un autre universitaire proche de la Ligue mais qui ne prône pas la sortie de l’euro : Giovanni Tria.

Le président Mattarella a eu beau jeu de dire qu’un pays démocratique ne peut décider de sortir de l’euro sans en avoir débattu et sans l’avoir choisi de façon explicite.

L’Europe, un élément fédérateur en Italie… jadis

Ce faisant, cet épisode révèle sans fard combien le lien des Italiens à la construction européenne a changé. Car s’il y avait bien un État fondateur du Marché commun où l’adhésion à l’Europe était largement partagée, c’était l’Italie.

En 1957, au moment de l’élaboration du Traité de Rome. Wikimedia

Des années 1950 au début des années 2000, la société italienne, dans ses différentes composantes, a considéré la construction européenne comme une partie de la solution à ses problèmes et ses défis nationaux. Les agents économiques, entrepreneurs comme salariés, poussés à rompre avec le protectionnisme, ont particulièrement su tirer parti de la création de ce grand marché de consommateurs exigeants et prospères d’échelle continentale qu’était la CEE, devenue UE. À la différence de la France, l’Italie n’a pas connu la désindustrialisation.

Cette interdépendance, et la solidarité européenne (notamment la PAC et, depuis plus de trente ans, la politique régionale de l’UE), ont aidé l’Italie à faire face à la dichotomie historique entre son Nord industrieux et prospère et son Mezzogiorno économiquement moins développé et en proie à l’emprise mafieuse.

La construction européenne a aussi favorisé l’influence de l’Italie en Europe, car les acteurs italiens des sociétés civile, économique et politique ont su en faire avec efficacité un espace d’influence de leurs conceptions des politiques publiques. La PAC, comme l’euro, en sont les cas de figure les plus spectaculaires.

Mais on pourrait tout aussi bien mentionner le Fonds social européen (FSE), le Fonds européen de développement régional (Feder) et les programmes de coopérations régionales transfrontaliers de type Interreg, la Banque européenne d’investissement (BEI). Ou encore l’appui au financement de la recherche et développement (R&D), à l’innovation et à l’aéronautique ; le programme de mobilité étudiante Erasmus, élargi à l’enseignement professionnel avec Leonardo, et au processus d’Espace européen d’enseignement supérieur dit « de Bologne ».

La construction européenne a, enfin, été un élément fédérateur au sein d’une société italienne que la Guerre froide a traversé et secoué avec une intensité unique en son genre dans la CEE, jusque et y compris par la violence politique, qu’elle soit terroriste ou d’État.

Une préférence pour l’Europe qui s’est enrayée avec la crise

Depuis le début des années 2000, cette préférence italienne pour l’Europe s’est progressivement enrayée. En 2008 déjà, l’historien et politiste Antonio Varsori écrivait que

« rares sont les Italiens qui contestent le fait que l’appartenance à l’UE ait été un élément de stabilité économique, mais beaucoup se demandent si elle est un facteur de développement ».

Depuis, le doute s’est installé sur la pertinence de la construction européenne. Six jeunes adultes sur dix ne peuvent « décohabiter » – en Italie, « Tanguy » n’est pas une farce mais une tragédie –, notamment en raison des structures figées du foncier et de l’immobilier et, plus largement, du patrimoine.

Le chômage des moins de trente ans est particulièrement élevé. La compétitivité des entreprises et la productivité du travail se sont dégradées. La croissance des années de crise et de sortie de crise est une des plus faibles de l’UE. La dette publique de l’Italie est la deuxième plus élevée après celle de la Grèce. Le secteur bancaire italien est le maillon faible du secteur bancaire européen.

Et si l’UE, de solution, était devenue une partie des problèmes de l’Italie ?

De l’émigration à l’immigration

La Ligue comme le M5S ont fait de cette interrogation une certitude et de l’UE un bouc émissaire : affranchissons-nous des disciplines auxquelles contraint l’interdépendance européenne, et tout ira mieux ! La dégradation de la situation économique ne coïncide-t-elle pas avec l’entrée en vigueur de la monnaie unique ? La critique de la construction européenne est devenue un répertoire plus facile à décliner que celui de l’inventaire des difficultés intrinsèques à l’Italie dans une mondialisation qui rebat les cartes à grande vitesse.

La question démographique en est la plus emblématique. Depuis le milieu des années 1980, avec l’effondrement du taux de fécondité et l’allongement de l’espérance de vie, l’Italie est brutalement devenue un pays au taux d’accroissement naturel négatif, l’un des plus bas de l’UE. Pendant ce temps, les femmes ont toujours autant de difficultés à s’insérer sur le marché du travail.

Dans les dernières années du XXe siècle, l’Italie, d’émigration durant des décennies, est devenue en quelques années un pays d’immigration. Dans la décennie 2010, ce renversement de tendance est devenu spectaculaire. Le raccourci a vite été fait par la Ligue comme par le M5S comme quoi les flux migratoires étaient la cause du chômage, et de la criminalité, y compris mafieuse, au même titre que la concurrence des entreprises d’Asie est rendue responsable du moindre dynamisme des entreprises italiennes.

Des migrants en provenance de Libye à leur arrivée à Catane, en Sicile, le 10 mai 2018. Louisa Gouliamaki/AFP

Pour nationaliser son électorat, la Ligue, jusque récemment dite « du Nord », a, dans sa doctrine, remplacé la détestation de l’Italien du Sud, soi-disant pouilleux et assisté, par la haine du migrant, du demandeur d’asile et de l’étranger non européen.

Le dépit croissant vis-à-vis de l’UE a été alimenté par cette xénophobie et cette démagogie. En effet, les différents États membres de l’Union européenne n’ont manifesté aucune solidarité vis-à-vis de l’Italie au cours des dernières années durant lesquelles le pays a accueilli plusieurs centaines de milliers de demandeurs d’asile fuyant les guerres de « l’arc de crise » qui prend en écharpe une partie de l’Afrique subsaharienne et le Moyen-Orient.

Le refus d’européaniser la question migratoire

Cette dynamique s’est superposée et mêlée à l’inversion de la situation migratoire de l’Italie : entre 2002 et 2016, le nombre d’étrangers installés en Italie est passé de 1,3 à un peu plus de 5 millions. Ces derniers représentent un peu plus de 8 % des près de 61 millions habitants d’Italie, soit un taux presque identique à celui de la France (8,9 % de 67 millions).

Le refus des États membres de l’UE de réformer par le haut les conventions de Dublin – conventions qui obligent les pays par lesquels les ressortissants étrangers sont entrés dans l’UE à instruire les procédures de délivrance des permis de séjour ou de statut de réfugié –, comme le refus d’accueillir une partie des ressortissants étrangers ayant franchi la Méditerranée au péril de leur vie pour venir en Europe, ont nourri le sentiment que l’UE avait lâché l’Italie.

D’autant plus que, pendant ce temps, la Commission européenne a tenu un discours punitif sur l’état des finances publiques italiennes. Dans les faits, si Bruxelles ne l’a volontairement pas fait suivre d’effet, ménageant les gouvernements de la troisième économie de la zone euro, ce discours a été instrumentalisé par les deux partis antisystème.

Les partenaires européens de l’Italie, ainsi que la BCE et la Commission européenne, après avoir poussé les parlementaires italiens à retirer en 2011 leur confiance à un Silvio Berlusconi qui laissait filer le déficit et la dette, ont contribué à faire de Matteo Renzi, jeune leader réformiste de centre gauche, une alternative crédible et progressiste dans le cadre de l’interdépendance européenne. Lors des élections européennes de 2014, le Parti démocrate qu’il dirigeait tout en étant premier ministre a obtenu le score exceptionnel de 40 % des suffrages !

Mais, en refusant d’européaniser la question migratoire italienne, en surjouant le discours ordo libéral, et en ne luttant pas contre les inégalités, les partenaires européens de l’Italie n’ont pas mis en œuvre une logique de solidarité politique et de soutien au gouvernement Renzi. Ce choix politique aurait pourtant permis à une majorité d’Italiens de repasser du dépit à l’adhésion vis-à-vis de la construction européenne.

Un alliage de deux phobies

Le résultat est qu’aujourd’hui, une partie des élites économiques et politiques du pays, qui ont joué un rôle si important dans cette adhésion durant un demi-siècle, ne voit plus cette construction européenne comme un levier de développement et d’intégration économique et sociale – c’est bien ce dont témoigne pour partie le vote pour la Ligue dans l’industrielle Italie du Nord et celui pour le M5S dans la « troisième Italie », celle du Centre doté d’un tissu dense de PME exportatrices.

Dans le même temps, ce qui a été vécu comme un lâchage de l’Italie par l’UE a ouvert un espace au souverainisme et à une critique simpliste, voire démagogique, de l’Europe par la Ligue comme par les 5 étoiles. On voit le résultat aujourd’hui : les deux mouvements populistes concurrents ont fini par marginaliser les partis de droite comme de gauche, et à cimenter leur rapprochement postélectoral par l’alliage de deux phobies, celle des étrangers et celle de l’UE. De façon très significative, le leader de la Ligue, Matteo Salvini, devient aujourd’hui ministre de l’Intérieur : il mettra lui même en œuvre la nouvelle politique migratoire du gouvernement de Giuseppe Conte.

Le Président Mattarella s’adresse aux journalistes, le 31 mai 2018, pour annoncer un accord sur la formation du gouvernement. Tiziana Fabi/AFP

La fermeté du président Mattarella a donc eu le mérite de provoquer une clarification sur les contours précis des politiques proposées dans ces deux registres phobiques par les deux formations antisystème qui ont le vent en poupe, la Ligue et le M5S.

Européanisation en vue de la xénophobie

L’une des deux – ou les deux – iront-elles jusqu’à proposer noir sur blanc une sortie de l’euro ou, a minima, un référendum sur celle-ci ? Rien n’est moins sûr, car rien ne dit qu’une telle option soit de nature à rallier une majorité de suffrages.

Pour l’instant, la coalition des deux partis populistes va être amenée à préciser comment elle compte mettre en œuvre son programme de baisse des impôts, d’augmentation des dépenses publiques et de non-respect des critères de Maastricht, sans sortir de la zone euro. En effet, sa mise en œuvre engagera non seulement les économies des Italiens qui en ont, mais aussi l’économie de chaque État membre de l’Union économique et monétaire (UEM). Nombreux seront les gouvernements, y compris ceux auxquels participent déjà l’extrême droit (comme le Danemark et l’Autriche), qui s’y opposeront.

Comme on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens, le plus probable est que les deux formations politiques en question biaisent sur cette question de l’euro et des finances publiques. Pour donner le change, elles vont vraisemblablement durcir davantage encore leur position et leurs exigences sur la question migratoire, notamment en proposant que l’État de droit et les libertés constitutionnelles ne régissent plus le droit des personnes étrangères et des personnes migrantes. Une Italie gouvernée par des souverainistes populistes est assurément un risque pour l’UEM. Elle déclenchera plus sûrement encore une européanisation de la xénophobie d’État.

Dans la phase qui s’ouvre, les deux formations antisystème accédant au pouvoir chercheront à utiliser les capacités politiques et institutionnelles de l’UE pour fonder un nationalisme européen. Cette politique suscitera beaucoup moins d’opposition des autres États membres que sur l’euro, quand ce n’est pas de l’adhésion.

La crise en Italie : une opportunité pour l’Europe ?

La fermeté du président Mattarella donne donc aux autres États membres de l’UE qui ne sont pas encore sur cette ligne xénophobe une opportunité : la possibilité de montrer aux Italiens qu’ils ont entendu leur colère et leur frustration, et de proposer sur les questions d’accueil des migrants, de politique migratoire et d’asile, de politique de croissance et d’endettement public une alternative à la xénophobie et au nationalisme européen du M5S et de la Ligue.

Le jeu en vaut d’autant plus la chandelle que le corps électoral italien est aujourd’hui divisé en deux, et que nombreux sont les Italiens à rejeter cette xénophobie, à se mobiliser pour l’hospitalité et à douter du bien-fondé d’une sortie de l’euro ou d’un creusement des déficits.

L’avènement d’un pouvoir populiste en Italie pourrait-il être l’enjeu et le moteur d’une relance de la construction européenne ? Ce ne serait vraiment pas la première fois que l’Italie contribuerait de façon décisive et imaginative à celle-ci, quand bien même ce le serait cette fois par une ruse de l’histoire.

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