Comment s’expliquent les attaques contre la communauté chrétienne au Burkina Faso ?

Depuis plusieurs années des attaques récurrentes attribuées à des djihadistes ciblent régulièrement des responsables religieux chrétiens. Ahmed Ouoba/AFP

Depuis 2015, les groupes djihadistes, auparavant surtout actifs au Mali, se sont progressivement implantés au Burkina Faso. Les attaques se sont multipliées dans le courant de l’année 2018 et plus encore depuis le début 2019, forçant l’exode de plus de 100 000 personnes.

Les groupes djihadistes, parmi lesquelles se trouvent la coalition Jama’a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin (JNIM, liée au réseau Al-Qaeda), l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) et le groupe proprement burkinabè Ansaroul Islam, sont ainsi parvenus à imposer leur vision de l’islam et leurs lois en expulsant, de facto, l’État de plusieurs secteurs ruraux du nord et de l’est du pays.

Les attaques visent principalement les symboles de l’État (militaires, écoles, centres de santé) ainsi que les personnalités locales (imams, chefs coutumiers, commerçants, élus, groupes d’autodéfense) qui sont perçus comme des collaborateurs de l’État ou représentent une autorité alternative. Depuis avril 2019, une série d’attaques a également touché l’église des Assemblées de Dieu de Silgadji (province du Soum), les églises catholiques de Dablo (Sanmatenga) et de Toulfé (Loroum) ainsi qu’une procession catholique à Zimtenga (Bam). Ces attaques, auxquelles s’ajoute l’enlèvement du curé de Djibo Joël Yougbaré en mars, ont fait 20 victimes (Nsaiba 2019).

Tester la solidité du « dialogue interreligieux »

Ces attaques viennent tester la solidité du « dialogue inter-religieux » pourtant fort vanté au Burkina Faso. En effet, le pays est souvent pris comme exemple de bonne entente et de dialogue actif entre les religions. Cela s’incarne d’abord dans la réalité vécue d’une société pluraliste où la majorité musulmane (60 %, INSD 2009) vit en contact quotidien, souvent au sein des familles, avec les minorités catholique (20 %), animiste (15 %) et protestante (5 %).

De plus, le dialogue est mis de l’avant par l’État et certaines organisations religieuses dans des forums officiels et des collaborations ponctuelles ou permanentes pour le développement, la santé ou pour promouvoir la paix sociale (Langewiesche 2011 ; Kaboré 2015). Malgré tout, ce dialogue interreligieux est plus fragile qu’il n’y paraît

Le déferlement de violence physique et sur les réseaux sociaux envers la communauté peule montre que l’arrivée des groupes djihadistes a enflammé des tensions communautaires déjà présentes. Les conflits autour de l’occupation des terres entre les éleveurs peuls et les agriculteurs sont fréquents depuis plusieurs décennies.

La force d’attraction de l’islam salafiste

Sur le plan religieux, le dialogue apparaît souvent comme une posture officielle qui cache une réalité moins harmonieuse. Le dialogue est en effet sérieusement remis en question au sein de certains mouvements en forte croissance. C’est le cas de l’islam salafiste, très populaire auprès des jeunes musulmans, qui prône une coupure symbolique avec les autres communautés et reste en retrait des activités de dialogue interreligieux.

Cette mouvance, regroupée principalement au sein du Mouvement sunnite du Burkina mais également autour de prédicateurs indépendants ou affiliés à la Communauté musulmane du Burkina Faso, se caractérise, en effet, par un rejet affiché des autres cultes

C’est aussi le cas dans les Églises évangéliques, où bon nombre de leaders et de fidèles voient les autres croyances comme des forces diaboliques à combattre et s’engagent dans un prosélytisme actif qui cible en particulier la communauté musulmane majoritaire

Dans le nord du Burkina Faso, où la population est à très forte majorité musulmane, ces initiatives de conversion déstabilisent les communautés locales. Quant à elles, les communautés catholiques du Sahel sont en grande partie composées de fonctionnaires originaires d’autres régions (Kaboré 2015).

Le Président Burkinabé Roch March Christian Kaboré rendant hommage aux victimes des attaques. Ahmed Ouoba/AFP

La communauté est donc localement perçue comme étrangère et comme étroitement associée à l’État, faisant des catholiques des cibles pour des groupes armés déterminés à saper toute autorité concurrente. En contraste, les groupes djihadistes de l’Est du pays ont pour le moment laissé les communautés chrétiennes, beaucoup plus nombreuses et intégrées dans le tissu social, tranquilles.

Plus qu’une amorce d’un conflit interreligieux, ces attaques s’inscrivent plutôt dans une escalade de la violence et une amplification des attaques contre les civils depuis 2018. Ces violences ont entraîné des réactions disproportionnées de l’armée et des massacres de la part de milices d’autodéfense. Ces réactions, qui visent de façon indiscriminée la communauté peule vue par plusieurs au sein de l’armée comme de la société civile comme complice des djihadistes, accélèrent le recrutement des groupes armés au sein de cette communauté.

Les Forces de défense et de sécurité et les milices d’autodéfense ont à ce jour causé plus de victimes civiles que les djihadistes (ACLED 2019b). L’attaque des communautés chrétiennes risque, par ailleurs, d’accentuer la répression devant l’indignation des communautés chrétiennes burkinabè, malgré les appels au calme de la hiérarchie catholique (Le Monde 2019).