Connaissez-vous les thérapies comportementales, cognitives et émotionnelles ?

Notre auteur, psychiatre et psychothérapeute, directeur d’enseignement à l’université Lille Nord Europe, n’est pas un comportementaliste radical ni un opposant farouche aux thérapies psychanalytiques. Pour lui, les thérapies comportementales, cognitives et émotionnelles (TCCE) représentent aujourd’hui le courant majeur de la psychothérapie, et le mieux adapté pour le traitement des troubles psychiques les plus fréquents (anxiété, phobies, troubles obsessionnels compulsifs, dépression, addictions, troubles de la personnalité…). Elles restent pourtant mal connues et sont parfois considérées à tort comme une simple méthode de changement des comportements.


Plus d’un siècle durant, des chercheurs en psychologie et des psychiatres cliniciens ont proposé de nouveaux modèles des troubles psychiques (anxiété, dépression) et de nouvelles psychothérapies. On peut schématiquement dire que trois courants se sont succédé : le béhaviorisme (ou comportementalisme), la thérapie cognitive et les approches centrées sur les émotions comme la méditation de pleine conscience.

À l’origine, le béhaviorisme

John Broadus Watson.

Le béhaviorisme est né aux États-Unis, peu après la psychanalyse. Et c’est John Broadus Watson (1878-1958) qui est considéré comme l’inventeur du terme et le père du béhaviorisme (ou comportementalisme), avec la publication en 1913 d’un article dans Psychological Review.

Le psychologue américain défend l’idée selon laquelle la psychologie ne peut devenir une science que si elle s’en tient à l’étude des comportements observables et teste ses hypothèses par des expériences réplicables. Le béhaviorisme se définit ainsi comme une science du comportement basée sur l’empirisme. En opposition avec la méthode de l’introspection psychologique et le courant psychanalytique pour lequel les phénomènes inconscients ne pouvant pas être observés, les démonstrations reposent sur des cas singuliers.

D’après John B. Watson, tous les comportements sont issus d’un conditionnement, et il donc possible de les désapprendre. Une hypothèse qu’il va tester avec son assistante Rosalie Rainer en menant une expérience peu éthique et peu concluante d’apprentissage suivie de déconditionnement d’une peur des rats blancs chez un enfant de 11 mois, le petit Albert. Et malgré les critiques justifiées, le béhaviorisme aura une influence très importante sur la psychologie américaine entre les années 1930 et 1950.

Le comportementalisme à visage humain

C’est le psychiatre américain Joseph Wolpe qui propose le premier traitement comportemental chez l’humain en 1962, par la méthode de désensibilisation systématique des phobies. Elle s’appuie sur le principe de « l’inhibition réciproque », qui consiste à induire une réponse antagoniste à la peur et l’anxiété non pas par la nourriture, comme chez l’animal de laboratoire, mais par la relaxation.

En pratique, il s’agit de s’exposer graduellement à la phobie en faisant appel à l’imagination, puis de contrer la réponse anxieuse au moyen de la relaxation. Une thérapie comportementale que Joseph Wolpe définit comme

« l’utilisation, dans le but de modifier un comportement, des principes de l’apprentissage établis expérimentalement. Les habitudes inadaptées sont affaiblies et éliminées, les habitudes adaptées sont installées et renforcées ».

Offrant une alternative à la psychanalyse dans la prise en charge des phobies et plus largement des névroses, une telle thérapie est aussi plus courte et dirigée vers le problème actuel, plutôt que sur le passé et l’inconscient. Reste qu’elle est critiquée non seulement par le courant psychanalytique dominant en psychiatrie jusqu’aux années 1970, mais aussi par la psychologie cognitive : on lui reproche d’avoir délaissé les états mentaux au profit des seuls comportements.

De la rationalité aux TCC

La thérapie cognitive est née aux États-Unis entre la fin des années 1950 et le début des années 1960 des travaux fondateurs de deux Américains : le psychologue Albert Ellis (1913-2007) et le psychiatre Aaron Temkin Beck (1921-).

Pour Albert Ellis, les problèmes psychologiques et émotionnels viennent de nos pensées illogiques et irrationnelles : nous pouvons donc les changer et tendre vers le rationnel. Et s’inspirant des philosophes grecs et des stoïciens, il met en cause notre interprétation des faits : dans le Manuel d’Epictète, n’est-il pas écrit que « Ce qui trouble les hommes ce ne sont pas les choses mais les jugements qu’ils portent sur les choses » ?

Aaron Beck. Slicata, CC BY-SA

Influencé par son compatriote, Aaron Beck part d’un constat : tous les patients déprimés expriment des pensées négatives sur eux-mêmes, sur le monde extérieur et sur l’avenir. Et d’après lui, cette façon négative de traiter les informations est inconsciente et sous-tendue par ce qu’il appelle le « schéma cognitif ». À savoir, une sorte de disque dur de notre psychisme, qui contiendrait l’ensemble de nos connaissances et se construirait tout au long de la vie au gré de nos expériences et de nos apprentissages.

Pour le mettre à jour, le psychiatre va d’abord chercher à connaître les monologues intérieurs – ou « pensées automatiques » – de ses patients. Puis, il leur proposera de les rendre plus réalistes et moins négatives. Il s’agira de substituer à une pensée du type « je suis nul(le), je ne m’en sortirai jamais, je suis un poids pour mes proches… » une autre du genre « être déprimé(e) ne veut pas dire que l’on ne vaut rien, avec le temps je vais guérir, ma famille me soutient comme je le ferai pour eux ». Car selon ses dires, c’est par la cognition que l’on accède à l’émotion et au comportement.

In fine, traduisant la confluence de deux courants plus complémentaires qu’opposés, le terme de thérapie comportementale et cognitive (TCC) (en anglais, cognitive behavioral therapy) fait son entrée au début des années 1980 dans la littérature scientifique anglophone. De nombreuses études vont alors montrer l’efficacité de ces TCC, principalement dans la dépression, le trouble panique et les phobies, l’anxiété généralisée, les troubles obsessionnels compulsifs, ou encore les addictions. Au point d’en faire en psychothérapie l’approche de première intention pour ces pathologies très fréquentes (environ une personne sur cinq touchée au cours de sa vie), et un bon moyen de diminuer la consommation d’antidépresseurs et d’anxiolytiques.

Se comprendre pour changer sa vie

On reproche parfois au TCC d’être centrées sur les symptômes et les troubles psychiques actuels, sans prendre en compte le passé et l’histoire de l’individu. C’est ignorer la thérapie des schémas, une approche développée par Jeffrey Young (1950-), ancien étudiant d’Aaron Beck.

Ce sont aux schémas constitués très précocement dans l’enfance, à l’occasion de traumatismes et de carences affectives, que s’intéresse ce psychologue. La prise en charge qu’il propose, plus longue que la thérapie cognitive, s’attelle donc à chercher les origines du problème ciblé (par exemple, la dépression) dans les schémas de l’enfance, c’est-à-dire des traits de personnalité comme la dépendance, la peur de l’abandon, l’isolement, la peur de perte le contrôle, le sentiment de ne pas être à la hauteur…

S’il utilise les principes de la thérapie cognitive, Jeffrey Young y incorpore le passé : les événements et les émotions anciennement vécus sont réactualisés par visualisation mentale ou jeu de rôle – s’inspirant alors de la Gestalt-thérapie. En ce sens, son approche est centrée sur la personne, et non sur les syndromes ou les troubles. Elle prend en compte l’histoire et les blessures de l’enfance, et propose de changer la structure psychologique et les traits de personnalité à l’origine de souffrance : il s’agit de modifier sa façon d’être et d’agir, comme l’indique le titre de son ouvrage grand public Je réinvente ma vie.

Troisième vague

À la fin des années 1990 des chercheurs en psychologie cognitive pointent le rôle central des émotions pour expliquer les troubles psychiques. Et s’ils remettent en cause certains principes fondamentaux des TCC, c’est sans les renier totalement, d’où l’appellation « 3e vague ».

Au lieu de vouloir changer pensées et émotions, ces psychologues s’intéressent au rapport qu’une personne entretient avec elles. Chez l’anxieux par exemple, le fait de s’inquiéter sans cesse sur les risques de l’existence (peur d’avoir un accident, une maladie) est vu comme une vaine tentative pour empêcher la survenue des imprévus. Plutôt que de chercher à modifier le contenu de son discours de façon rationnelle, ce qui est somme toute difficile le danger étant bien réel et l’avenir imprévisible, il s’agit d’accepter l’émotion irrationnelle d’anticipation et de revenir au moment présent.

De fait, cette 3e vague de thérapies se réfère à deux concepts du bouddhisme zen : la pleine conscience et l’acceptation. La souffrance (dukkha) y est vue comme inévitable car inhérente à l’existence humaine, mais voulant être accueillie, plutôt que rejetée, en s’ancrant dans le moment présent. Cette manière de voir les choses rappelle la philosophie stoïcienne. Il ne s’agit pas cependant de se soumettre, mais bien de s’extraire de la souffrance des émotions, à travers différentes approches.

Parmi elles, on peut citer la méditation de pleine conscience, la dialectique qui invite à reconnaître et accepter les opposés et rechercher le juste milieu, l’acceptation des émotions, l’observation et la prise de distance, l’action dirigée vers son bien-être et ses valeurs personnelles plus que ses souffrances. Mais on recense aussi des méthodes comportementales et cognitives classiques, d’où l’appellation de thérapies comportementales, cognitives et émotionnelles (TCCE).

Une psychothérapie efficace

A l’origine, le béhaviorisme s’écartait de la conscience, de l’insight et des conflits intrapsychiques qui trouvent leurs racines dans l’histoire du sujet. Il se décrivait comme une thérapie du présent délaissant le passé, centrée sur les comportements réflexes, et non sur l’affect ou le subjectif. Or sans trahir ces fondements, les approches cognitives puis émotionnelles ont enrichi la compréhension des troubles psychiques et apporté de nouveaux et efficaces outils thérapeutiques.

Ainsi, les TCC ont fait leurs preuves tant sur la phobie que sur un manque d’affirmation de soi ou sur des troubles psychiatriques caractérisés (dépressifs, anxieux, addictifs, psychotiques…) où elles semblent faire mieux que des médicaments. Des approches plus récentes, comme les thérapies des schémas ou de 3e vague ont ensuite ciblé davantage la souffrance que le trouble psychiatrique. Et elles ont acquis une certaine reconnaissance dans la prise en charge des stress et des traumatismes, des histoires personnelles et familiales douloureuses, ou encore des troubles de personnalité marqués par l’impulsivité et les émotions négatives et destructrices.

Ces TCCE ne cherchent pas à démontrer qu’elles sont plus efficaces que les autres psychothérapies. Elles revendiquent simplement le fait d’être ouvertes à différents modèles de psychologie et en constante évolution. Et elles peuvent se prévaloir de bienfaits reconnus, tant pour soulager la souffrance que pour traiter de nombreux troubles psychiques.


Pour en savoir plus :

- dans « Les thérapies comportementales, cognitives et émotionnelles en 150 fiches », Clément Lecomte et Dominique Servant nous révèlent l’étendue et la diversité des TCCE et proposent aux psychothérapeutes un ouvrage de référence pour leur pratique.

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