Crapauds, plantes et cerveau : la drogue n’est pas forcément là où on l’attend

Crapaud du Colorado, célèbre car sa peau contient de la DMT. Wikimedia Commons, CC BY-NC-SA

Aussi étonnant que cela puisse paraître, le premier trafiquant de drogue de la planète n’est autre que la nature. Sans sortir de la ville, on peut trouver dans les fossés, les terrains vagues et les parcs des espèces de plantes toxiques ou vénéneuses comme le pavot, la pomme épineuse (le datura, herbe toxique et puissamment hallucinogène) ou l’opium lui-même. La liste s’allonge si on s’intéresse aux champignons et aux animaux, et s’allongerait encore plus si nous voyagions en Amazonie. Tandis que vous lisez ce texte, des substances que nous ne connaissions pas encore ont disparu du fait de la déforestation. Une opportunité perdue…

Lors d’un cours que je donnais sur la transmission synaptique, j’ai été surpris que mes élèves ignoraient totalement l’existence de ces plantes pourtant si proches d’eux. Quand je leur ai fait remarquer que toutes ces espèces les entouraient, cela a suscité de grands éclats de rire. Et lorsque je leur ai donné des exemples réels d’accidents, parfois mortels, provoqués par le mauvais usage ou la méconnaissance des espèces vénéneuses, les ricanements se sont tus.

La classe s’est calmée en réalisant que les molécules « toxiques » leur étaient familières pour leurs applications dans la pratique médicale. Des substances comme la morphine, l’atropine et l’escopolamine sont extrêmement utiles, à une juste dose.

Les termes « toxiques » et « vénéneux » font froid dans le dos, au point de nous faire penser qu’il vaudrait mieux éradiquer toutes ces espèces de la face de la Terre. Il y a encore peu de temps, il nous paraissait totalement absurde d’utiliser la diéthylamide de l’acide lysergique (le LSD) ou la psilocybine, issue des espèces d’une famille de champignons hallucinogènes, pour traiter la dépression.

De même, beaucoup ignorent que nos neurones eux-mêmes synthétisent de la diméthyltryptamine (la DMT, drogue très puissante), et que ce même composé (ou son dérivé méthylé) est présent dans de nombreuses espèces végétales issues d’Amazonie, ainsi que dans certaines espèces de crapauds.

Nombre d’entre nous seraient étonnés de découvrir qu’aux balbutiements de l’anesthésie, un projet scientifique fut organisé pour trouver les plantes avec lesquelles les aborigènes préparaient le curare, une substance mystérieuse que seuls les chamanes pouvaient et savaient préparer. Et que ce curare fut effectivement utilisé comme anesthésique, avec des conséquences désastreuses qui provoquèrent paralysie respiratoire et asphyxie. De grands scientifiques de l’époque, comme Claude Bernard, furent d’ailleurs de grands promoteurs de son usage médical.

DMT sur la peau des crapauds

Que cela nous plaît ou non, notre espèce est dans une relation permanente d’amour-haine avec les drogues et avec les espèces qui les produisent. L’acteur porno espagnol Nacho Vidal est actuellement visé par une enquête pour homicide involontaire après avoir participé à un rituel au cours duquel il a fait inhaler au photographe de mode Jose Luis Abad de la poudre contenant un venin, présent sur certaines espèces de crapauds et de plantes, et analogue de la DMT. Le photographe en est mort.

Le DMT et ses analogues constituent de puissants agonistes des récepteurs de la sérotonine de type 5-HT2A, qui sont largement distribués dans le système nerveux central. De nombreuses substances connues sous le nom de psychotropes agissent en se liant à ces types de récepteurs et en les activant. Nos neurones synthétisent un composé appelé 5-hydroxytryptamine (5-HT), plus connu sous le nom de sérotonine. Ce composé est l’un des nombreux neurotransmetteurs que synthétise notre système nerveux. Il remplit une fonction basique : transmettre l’information entre les cellules. Le plaisir que nous ressentons lorsque nous mangeons ou lorsque nous faisons l’amour, tout comme la tristesse qui nous étreint lorsque nous perdons un être cher, sont dû aux neurotransmetteurs que libèrent nos neurones dans des réseaux neuronaux spécifiques.

De nombreuses substances toxiques peuvent substituer, bloquer ou moduler les récepteurs auxquels nos neurotransmetteurs s’unissent habituellement. Selon la dose, leur effet est parfois similaire, parfois opposé.

Quand la dose est élevée, ces composés peuvent activer différents types de récepteurs, comme s’il s’agissait d’une clé capable d’ouvrir toutes les portes possibles d’un labyrinthe. La DMT peut alors agir sur les récepteurs de sérotonine de type 5-HT21, produisant un effet psychotrope renforcé par l’environnement dans lequel se trouve l’individu (chants, tambours, lumières, sons).

Cette même DMT peut agir sur les récepteurs auxquels se fixe l’adrénaline dans le cœur. Si la concentration d’adrénaline dans le sang augmente, notre cœur bat plus vite et plus fort, produisant de la tachycardie. Cet effet est d’autant plus puissant dans certains rituels chamaniques car dans le mélange de plantes connu sous le nom d’ayahuasca, on ingère également un type de composé appelé bêta-carbolines. Ce ne sont pas des neurotransmetteurs, mais ils permettent que le neurotransmetteur (la clé) agisse beaucoup plus longtemps, non seulement sur les récepteurs de sérotonine, mais aussi sur ceux de l’adrénaline.

Chacun de nous est une boîte de Pandore avec les mêmes principes biochimiques, mais avec des formes légèrement différentes de nombreuses protéines réceptrices, ainsi que des enzymes, ce qui explique pourquoi l’expérience hallucinatoire du DMT peut durer de quelques minutes à des heures. Dans les préparations traditionnelles de ces composés, on ne peut par ailleurs pas contrôler la dose.

Protection mutuelle

Devrait-on pour autant massacrer toutes les espèces qui contiennent de la DMT, comme les carpeaux et de nombreuses plantes ? Eh bien, non. La vie a une valeur intrinsèque et une utilité pharmacologique très intéressante pour nous.

La DMT, à la différence de nombreux composés psychotropes, ne semble pas avoir un potentiel addictif, et ce parce qu’elle n’active pas la route mésolimbique corticale, un circuit nerveux dont l’activation libère de la dopamine dans le cerveau et produit du plaisir. La majorité des drogues comme la cocaïne, les amphétamines, l’ecstasy et l’héroïne fonde leur capacité addictive dans l’activation de ce circuit.

Sans être drogués, nous libérons nous-mêmes de la dopamine dans ce circuit lorsque nous jouons de l’argent dans une machine à sous, à la bourse, devenons accrocs au travail ou faisons l’amour. L’activation de la voie mésolimbique corticale libère des tonnes de dopamine produisant du plaisir lors de comportements comme ceux mentionnés ou lors de l’ingestion de certaines drogues.

Le monde des drogues peut sembler excentrique, mais il contient des milliers de clés qui nous aideront à mieux nous connaître et sûrement de nombreuses armes thérapeutiques.

This article was originally published in Spanish

Want to write?

Write an article and join a growing community of more than 108,800 academics and researchers from 3,572 institutions.

Register now