Crise sanitaire : nos trois réflexes pour dompter la peur de la mort

La culture constitue notamment un moyen de produire du sens pour affronter l'existence et réduire l’anxiété. Pedro Pardo / AFP

La crise sanitaire liée au coronavirus est incontestablement inédite, presque impensable, ineffable pour certains. Alors que le nombre de contaminations ne cesse d’augmenter, le virus constitue une menace qui pèse sur chacun d’entre nous. Il vient renforcer le sentiment de vulnérabilité de l’être humain, ébranle le sens et le contrôle de l’existence, et génère une anxiété existentielle plus ou moins forte que chacun se retrouve contraint de gérer.

Cette crise nous rappelle notre mortalité

La notion d’anxiété existentielle est au cœur des travaux d’Ernest Becker, anthropologue culturel américain et auteur de l’ouvrage primé The Denial of Death. Dans cet ouvrage, l’auteur s’intéresse notamment à la conscience de la mort propre à l’être humain et en quoi celle-ci est au cœur de nos troubles psychologiques mais également de notre volonté de vivre.

Les travaux d’Ernest Becker ont inspiré une théorie s’inscrivant dans le champ de la psychologie sociale nommée théorie de la gestion de la peur, en anglais Terror Management Theory. D’après cette théorie, le besoin inné de préservation de soi associé à la conscience de l’inévitabilité de la mort serait susceptible de provoquer cette anxiété existentielle propre à l’homme.

Mais cette théorie nous apprend également que l’homme, pour faire face à la peur de la mort, a su développer des mécanismes de défense. Ces derniers visent d’une part à valoriser sa culture d’appartenance qui permet à chacun de donner du sens à la vie, et d’autre part à renforcer l’estime de soi c’est-à-dire la conviction qu’en tant qu’individu nous contribuons à construire ce sens.

En réactivant la conscience de l’imprévisibilité et de l’inévitabilité de la mort, la crise sanitaire actuelle génère de l’anxiété et provoque l’apparition de ces mécanismes typiques de défense. Il convient de noter que le niveau d’anxiété est variable selon les individus notamment parce que chacun donne à la crise, et donc à la mort, une signification différente.

Nous avons cherché à démontrer l’existence de ces mécanismes de défense à l’occasion d’une analyse « netnographique » (méthode qui consiste à observer les actes communicationnels des membres d’une communauté virtuelle en cherchant à leur donner un sens) menée entre le 1er février et le 31 mars 2020 en France.

Outre les mécanismes de défense classiques axés sur l’adoption des « gestes barrière » face à la menace, l’analyse nethnographique des discours (publications et commentaires) sur les réseaux sociaux Facebook et Instagram montre notamment l’existence de trois formes d’ajustement :

  • le recours à sa culture d’appartenance ;

  • le refoulement psychologique ;

  • et le recours à un ensemble de croyances et d’illusions.

1. Le recours à sa culture d’appartenance

Le confinement imposé isole physiquement les individus mais semble les rendre symboliquement plus proches, plus intimes, plus connectés. Sur les réseaux sociaux, ils expriment d’ailleurs beaucoup le besoin et la volonté d’être connectés à l’autre et insistent sur les valeurs de « fraternité » et de « solidarité » qui leur sont chères.

« Paradoxalement, nous sommes tous enfermés chez nous. Mais j’ai l’impression que nous devenons très proches. C’est fou ». (Sarah, 52 ans)

L’isolement semble d’ailleurs renforcer la volonté d’exprimer et surtout de défendre ces valeurs collectives au profit d’une plus grande harmonie sociale. Dans la même perspective, le partage social des émotions positives et négatives est une stratégie très utilisée via les réseaux sociaux, qui permet notamment de créer du lien et de se sentir écouté et considéré.

« Nous sommes tous stressés, angoissés. J’ai pas mal de crises d’angoisse ces derniers temps. Et de lire tous ces témoignages me rassure. Je ne suis pas la seule ! » (Chantal, 47 ans)

Selon les chercheuses Michèle Barone et Magdalena Gajewska, la culture permet de transgresser ce qui est naturel en l’homme et lui permet ainsi de devenir un élément d’un ensemble plus fort et plus puissant, hors du temps et de la nature. La culture apporte du sens, de la stabilité, un ensemble de symboles permettant d’affronter l’existence et de réduire l’anxiété.

L’homme attribue individuellement des significations à l’existence qui restent fragiles et éphémères et qui peuvent être rapidement discrédités face à des catastrophes naturelles ou des événements historiques tels que la crise que nous vivons actuellement. La culture, elle, portée par la société, apporte un soutien et une sécurité bien plus grands que les seuls sens créés par l’homme : elle transcende la vie individuelle pour lui donner un sens collectif.

Dans The Denial of Death, Ernest Becker, précisait d’ailleurs que la civilisation humaine dans son ensemble est finalement un mécanisme de défense élaboré et symbolique face à la conscience de la mort. Il est d’ailleurs intéressant de voir que de nombreuses personnes évoquent la crise actuelle comme une opportunité pour la civilisation humaine de se remettre en question et de faire évoluer ses comportements néfastes notamment envers la nature.

« Nous n’avons pas de liberté, mais la fraternité, oui ! Que d’entraide et de bonnes actions depuis le début de ce confinement ! Plein d’espoir pour les années à venir, je l’espère ». (Gérard, 30 ans)

2. Le refoulement

Le psychologue et philosophe américain William James définit le refoulement comme « le pouvoir étrange de vivre dans l’instant, le pouvoir d’ignorer et d’oublier ».

Le refoulement consiste non seulement à déplacer et oublier le problème, mais également à essayer de maintenir un effort psychologique constant pour contrôler et ne jamais relâcher son attention. Les routines quotidiennes et diverses distractions y contribuent. Face au caractère oppressant de la situation, l’individu se protège, et ce notamment en réduisant le monde à des choses insignifiantes, banales et en développant une inconscience liée à ses propres anxiétés.

« Toute cette ambiance est trop anxiogène. Je travaille, je travaille et je travaille encore pour occuper mon esprit et éviter d’y penser ». (Gwenael, 32 ans)

Les discours numériques analysés mettent en évidence cette volonté de se détacher de l’actualité anxiogène de la crise et ainsi de se sentir moins vulnérable et plus en sécurité. Se concentrer sur le moment présent, créer et conserver des routines permettent un détachement vis-à-vis de la situation et apportent un sentiment de stabilité et de sécurité.

« Moi j’ai décidé de ne plus regarder les informations. C’est trop angoissant. Je reste chez moi et je fais des choses que j’aime ». (Isabelle, 64 ans)

Pour le psychologue américain Abraham Maslow,

l’homme se protège via le refoulement ou d’autres techniques similaires qui lui permettent d’éviter d’être conscient de vérités déplaisantes ou dangereuses.

Depuis le début des mesures de confinement, le nombres d’utilisateurs de la plate-forme de streaming Netflix a bondi, provoquant une réduction du débit et du recours à la très haute définition. Olivier Douliery/AFP

3. Le recours à des croyances et des illusions

Les discours partagés sur les réseaux sociaux montrent que les individus se rattachent à un certain nombre de croyances qui les aident à affronter la situation.

Selon le psychologue et psychanalyste autrichien Otto Rank, l’homme a besoin d’illusions : non seulement des illusions externes telles que l’art, la religion, la philosophie, la science, ou l’amour, mais également des illusions internes, qui conditionnent les premières, telles que la croyance sécurisante en ses capacités et en la possibilité de compter sur les autres. L’homme utilise des illusions, un ensemble de croyances pour réduire l’anxiété ressentie.

En particulier, l’analyse des verbatim permet de retrouver différents types d’illusions étudiés par le philosophe français spécialiste de métaphysique Marcel Conche :

  • Tout d’abord, une illusion morale qui consiste à penser que le fait d’agir moralement permet à l’homme d’acquérir des mérites et un droit sur les événements. De plus, les croyances religieuses apparaissent comme un moyen de faire face à la crise et au risque sanitaire et de s’en détourner.

« Essayons avant tout de bien agir ! L’homme a une responsabilité derrière tout ça, il est peut-être temps de se remettre en question ». (Paul, 67 ans)

  • Une illusion sociale également pour laquelle l’individu tente d’acquérir un nom, une notoriété, de la considération, de la reconnaissance. Les réseaux sociaux sont largement utilisés à ces fins, en particulier pendant cette crise sanitaire.

  • Et enfin, une illusion pratique qui s’appuie sur le divertissement et la distraction pour éviter la réalité et vivre dans l’insouciance.

« Dès que je commence à penser à ce qui se passe dehors, je mets un film, je passe un coup de fil. Essayez, ça marche ». (Éric, 33 ans)

Première édition de The Denial of Death écrit par Ernest Becker. Scan de la couverture

Si les stratégies de défense évoquées plus haut dans cet article ont pu être observées dans les discours, la capacité d’adaptation et les ressources à disposition restent très variables selon les individus et notamment selon l’âge et les traits de personnalité.

En fonction de ces ressources, il reste alors à s’interroger sur l’efficacité relative de ces stratégies et leur réelle capacité à réduire l’anxiété pour affronter au mieux la situation en temps réel, et en sortir grandi pour l’avenir.

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