Dans l’Amérique de Trump, les immigrés prennent la place des « Indiens sauvages »

A la frontière entre le Mexique et les États-Unis, vu côté mexicain. Guillermo Arias / AFP

« L’une des raisons pour lesquelles nous sommes à la tête du monde libre, c’est que nous sommes une nation d’immigrés ».

Ces mots ont été prononcés par le Président Truman devant le Congrès en 1952, au sujet de l’aide aux réfugiés qui fuyaient « les pays opprimés de l’Europe de l’Est ». Depuis lors, les Présidents américains, quelle que soit leur couleur politique, ont largement défini les États-Unis comme « une nation d’immigrés ».

Donald Trump a mis fin à cette longue tradition en se présentant à l’élection présidentielle avec un programme clairement anti-immigrés. Le ton a été donné dès son discours de candidature dans lequel il a associé les immigrés mexicains à la drogue, au crime et au viol.

Sa posture anti-immigrée se reflète également dans la politique du gouvernement depuis son accession à la Maison Blanche. En février 2018, l’agence fédérale chargée de gérer les immigrés a ôté de sa déclaration de mission un passage évoquant « la promesse de l’Amérique en tant que nation d’immigrés ».

De façon encore plus significative, Donald Trump a complètement transformé la rhétorique présidentielle sur ce sujet en faisant des immigrés le nouveau visage d’un « Autre » menaçant, un sauvage primitif qui présente de nombreuses caractéristiques avec les Indiens du mythe de la Frontière.

Des chercheurs comme Robert Ivie, Richard Drinon, Mark West and Christ Carey, Richard Slotkin ou encore Mary Stuckey ont, certes, largement démontré l’importance de l’image de « l’Autre sauvage » dans la rhétorique présidentielle sur des « ennemis de l’Amérique » – que ce soit pendant la guerre du Vietnam, de la Guerre froide ou de la Guerre contre la terreur (sous George W. Bush), pour ne parler que des plus récentes.

Mais c’est la première fois qu’un Président américain contemporain décrit les immigrés comme des ennemis d’une Amérique en guerre sur son propre sol.

Confusion identitaire

Tout comme le mot « Indien » dans le mythe de la Frontière, le terme « immigré » regroupe des réalités très différentes qui, au final, forment une masse indifférenciée constamment associée au crime, à la drogue et à la violence.

Le professeur Mary Stuckey, de l’université de PennState, relève que durant les guerres indiennes, tous les peuples autochtones étaient traités comme des ennemis. Il en va de même, aujourd’hui, pour les immigrés dans l’Amérique de Trump.

Cinq jours après son investiture, dans l’un de ses tous premiers décrets présidentiels, Donald Trump a assimilé l’immigration à « une menace significative sur la sécurité nationale et la sécurité publique ». Il a notamment évoqué la menace d’« un danger manifeste et immédiat pour les intérêts américains ».

Peu importe que ce lien ne soit pas confirmé par les statistiques locales. Aux yeux de Trump et de nombreux républicains, il n’y a pas de distinction entre les crimes de sang et les autres crimes, tel le « crime fédéral d’entrée illicite » sur le territoire américain.

Cette vision reflète une idéologie conservatrice qui associe droit et moralité : des lois déficientes (« weak laws ») seraient le signe d’une moralité déficiente. Cette criminalisation n’est pas limitée aux immigrés illégaux, elle s’étend aux demandeurs d’asile réguliers. Cette confusion est entretenue par le Président lui-même, comme le montre ce document vidéo :

Un ennemi racialisé

Tout comme l’Indien de la Frontière, l’immigré d’aujourd’hui fait d’autant plus peur à l’Amérique blanche qu’il représente un Autre racialisé. Trump, qui a été baptisé par certains le « premier Président blanc », a derrière lui une longue liste de commentaires racistes.

Le sous-entendu raciste de sa politique migratoire est tout à fait compris par sa base, d’autant que ce racisme est également souvent explicite. Ainsi en janvier 2018, lors d’une réunion avec des membres du Congrès, Trump s’est demandé pourquoi les États-Unis devraient accepter des immigrés d’Haïti, ou d’autres « pays de merde » plutôt que des immigrés venant de pays comme la Norvège.

Cette vision traduit un retour au système d’immigration du XIXᵉ siècle qui appréhendait les phénomènes migratoires par le prisme de la hiérarchie des races.

Guerre intérieure et héros solitaire

Tout comme les Indiens de la Frontière, mais aussi les communistes ou les terroristes à une époque plus récente, les immigrés représentent une double menace : ils sont à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du territoire d’un pays qui serait, selon Trump, gangrené par la guerre qui se déroule sur son sol.

Du « carnage américain » (évoqué dans son discours d’investiture) à ses nombreuses références aux villes et communautés assiégées (« under siege ») par « un gang sans pitié qui a violé nos frontières », le Président délivre une vision terrifiante d’un pays en conflit sur son propre territoire. Comme c’est généralement le cas avec les métaphores employées par Trump, celle de la guerre n’est pas des plus subtiles.

Le récit de guerre selon Trump inclut des éléments classiques du mythe de la Frontière : la captivité et les secours. Dans la version du Président américain, les services fédéraux de l’immigration (the Immigration and Customs Enforcement, ICE) jouent le rôle des soldats de la cavalerie héroïque qui libèrent les captifs, la figure du héros solitaire étant Donald Trump lui-même.

Le récit de la Frontière et le portrait que fait Trump de l’Amérique sont également caractérisés par l’absence de zones sécurisées : l’ennemi est perçu comme étant fluide. Une sensation illustrée par les nombreuses métaphores de liquide utilisées par le Président : les immigrés illégaux « se déversent dans notre pays », les réfugiés « inondent » l’Amérique et leur « flot » continiu doit être stoppé – ce qui justifie, bien entendu, la construction d’un mur et la mise en œuvre d’une politique de l’immigration restrictive.

Invasion et tromperie

Les immigrés ressemblent aux Indiens également par un autre aspect : ils sont considérés comme inférieurs sur le plan technologique. Ce ne sont pas leurs armes qui constituent une véritable menace mais leur nombre. Sans fermeté à la frontière, prévient le Président, « des millions et des millions de personnes vont inonder notre pays avec tous les problèmes que cela causera au niveau du crime et des écoles »

Ces chiffres élevés, qui ne sont pas fondés, augmentent l’effet de peur en assimilant les immigrés à une masse considérable, indifférenciée et menaçante. Tout comme les Indiens américains, les immigrés ne peuvent réussir que par la sournoiserie et par la simulation.

Le peuple américain, prévient le Président, doit être sur ses gardes vis-à-vis des ces immigrés qui ont l’air « si innocents mais ne le sont pas » Donald Trump avertit, par exemple, qu’« un seul immigré peut faire entrer potentiellement un nombre illimité de parents éloignés » et « mettre à rude épreuve les aides sociales fédérales ».

Sauvagerie et déshumanisation

Mais la similitude la plus importante entre les Indiens du mythe de la Frontière et les immigrés d’aujourd’hui réside, avant tout, dans leur sauvagerie et leur violence supposées, racontées dans d’innombrables récits de massacres, de tortures, de viols et de mutilations. Le Président américain se montre ainsi particulièrement féru des descriptions terrifiantes du gang MS-13, dont les membres sont principalement d’origine d’Amérique centrale.

En donnant les détails explicites sur leurs meurtres, en exagérant leur nombre, en restant vague sur leur origine, et en les associant à tous les immigrés illégaux, Donald Trump rend la déshumanisation l’ensemble des immigrés acceptable par une grande partie de la population. Il en parle comme d’une « infestation », et évoque des « animaux » qui « attaquent (prey on) les enfants ». Si la brutalité du gang MS-13 est une réalité, on est très loin de l’infestation évoquée par Trump. Selon le New York Times, ils ne représentent qu’environ 1 % des gangs aux États-Unis et leur nombre serait stable. Par ailleurs, les immigrés commettent, en moyenne, moins de crimes que le reste de la population.

Le Président a également plusieurs fois utilisé la chanson d’Oscar Brown, « The Snake » pour illustrer la nature maléfique, selon lui, des immigrés. La chanson, écrite par un chanteur noir activiste, parle d’un serpent qui, mourant de froid, convainc une femme de l’emmener chez elle mais finit par la mordre, en expliquant que c’est sa nature. Trump utilise cette allégorie pour suggérer que les immigrés – et pas seulement les sans-papiers – finiront par causer du tort à leur pays d’accueil parce qu’ils sont comme un « reptile arborant un large sourire ».

Victimisation

Le processus de déshumanisation n’est qu’une étape, importante mais insuffisante, dans la promotion et l’acceptation par l’opinion publique de politiques immorales. La victimisation est également nécessaire. Dans le récit héroïque de la Frontière, la victimisation des colons blancs a servi à atténuer le sentiment de culpabilité par rapport au traitement des immigrés. C’est ce même processus qui se dessine dans les discours de Donald Trump.

Deux jours seulement après avoir signé un décret interdisant finalement la séparation des familles d’immigrés, le Président a organisé un meeting pour les familles des victimes tués par des immigrés illégaux. Leur victimisation est doublement tragique, selon le Président : non seulement ils sont séparés à tout jamais de leurs êtres chers, mais ils sont également victimes des médias qui n’ont pas parlé de leur tragédie.

En opposant une douleur à une autre, Donald Trump minimise l’importance de la tragédie des enfants séparés de leurs parents. En même temps, cette victimisation peut expliquer le soutien majoritaire dont bénéficie sa politique envers les immigrés, y compris concernant la séparation des familles.

Ce qui précède met en lumière l’ironie cruelle de cette lecture racialisée : la couleur brune de la peau de ces immigrés d’Amérique centrale est le signe visible que leurs ancêtres font partie des mêmes peuples amérindiens. Dès lors, le traitement qui leur est réservé fait écho à celui qu’ont subi leurs lointains cousins dans le passé, notamment le traumatisme de la séparation des familles.

Ils avaient, eux aussi, été empêchés de se déplacer librement sur leur continent d’origine où s’étaient installés leurs ancêtres bien avant l’homme blanc, et surtout bien avant que le grand-père de Donald Trump émigre aux États-Unis.

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