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Dans les campagnes, pourquoi les jeunes se détournent-ils des lieux publics ?

Dans les espaces ruraux, les jeunes se retrouvent de moins en moins dans les lieux publics comme les cafés, lieux associatifs, places de village… Shutterstock

Des bourgs vides, des lieux publics que les nouvelles générations ne fréquentent plus, un esprit de village qui se perd : si ces images sont loin de correspondre tout à fait à la réalité, elles sont très présentes dans les discours qui circulent sur les campagnes. Avec une telle représentation s’impose l’idée que les jeunes fuiraient ces espaces publics. Or les choses sont bien plus complexes et, pour les saisir, il faut se pencher sur l’incompréhension sur laquelle elles reposent.

Si la jeunesse animait, il y a plusieurs décennies, l’espace public des bourgs et des campagnes, on ne la verrait plus beaucoup dans les cafés ni dans les bars, très peu également dans les lieux associatifs ou lorsque sont organisés des évènements politiques. C’est le constat que partagent de nombreux élus et habitants rencontrés dans le cadre d’une thèse de sociologie portant sur les jeunes ruraux, menée entre 2017 et 2021. On peut certes faire l’hypothèse que la fragmentation du marché de l’emploi en milieu rural a contribué à cette évolution, néanmoins, tout un faisceau d’autres raisons entre en ligne de compte pour expliquer ce phénomène.


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Dans les politiques publiques actuelles, la jeunesse est envisagée comme une ressource nécessaire à la survie des campagnes. Sur ses épaules reposeraient l’avenir, l’emploi, la solidarité, le renouveau de « l’esprit de village » ; en bref, le domaine du possible. Dans cette perspective, leur non-implication dans la vie locale serait une problématique importante. Cependant, si la jeunesse est vue comme une promesse de jours meilleurs, elle n’est pas toujours accueillie à bras ouverts dans les campagnes et doit aussi faire face à une certaine méfiance. Elle serait synonyme de danger, de nuisances, soit d’un « ensauvagement » de la société et de ses mœurs.

Entre une ressource que l’on tient à garder « dans le coin » pour relancer ou pérenniser la vie locale et un groupe auquel on attache de nombreux stigmates négatifs, la jeunesse d’aujourd’hui doit faire face à une réelle restructuration des relations d’interconnaissances et à une mutation du sentiment de « chez-soi ».

La place de l’emploi

Le marché de l’emploi rural n’est plus celui d’une économie auto-centrée sur l’agriculture ou l’industrie. Au-delà des fermetures d’usines et de la technologisation d’une agriculture par conséquent moins demandeuse en main-d’œuvre, le secteur tertiaire, et plus particulièrement le domaine de l’emploi peu qualifié, se développe dans les espaces ruraux.

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Cette mutation de l’emploi implique plus de déplacements et limite l’entretien de relations au niveau local. Le rapport logique entre lieu de travail, lieu de résidence et lieu de sociabilité paraît de moins en moins évident. Le marché de l’emploi auquel accèdent les jeunes ne permet plus réellement de lier des relations « dans le coin » et de s’ancrer socialement dans son espace de vie.

Si les jeunes, et notamment les moins qualifiés, s’insèrent avec plus de facilité à la campagne qu’en ville, l’emploi disponible se précarise et est de plus en plus dominé par l’instabilité.

Or, la difficulté croissante d’accès à un CDI et l’enchaînement de plus en plus fréquent de petites missions d’intérim et de CDD courts limitent tout autant l’insertion professionnelle qu’elle rend complexe le tissage de réseaux amicaux. L’instabilité professionnelle croissante en milieu rural empêche – ou du moins restreint – l’insertion dans ces réseaux professionnels et amicaux.

Alors que l’emploi s’étiole et se parsème sur l’espace de vie local de ces jeunes, les relations sociales de proximité et d’intimité se restructurent à leur tour en des « îlots de sociabilités ». Le domicile parental garde alors une place centrale puisqu’il peut être un espace de repli face à l’espace public souvent perçu comme stigmatisant.

Des tensions générationnelles ?

La restructuration de l’emploi, si elle concourt à remodeler le sentiment d’appartenance à l’espace local, n’est pas la seule dimension à prendre en compte pour expliquer l’évitement par les 16-25 ans de l’espace public. Le regard qu’on porte sur eux a également un rôle à jouer.

L’accès massif à Internet et aux réseaux sociaux a permis à un nombre important de digital natives de partager des manières de sentir, de penser et d’agir plus ou moins formalisées. Le fait que la jeunesse rurale soit largement influencée par cette culture juvénile urbaine dominante pourrait fragiliser les relations avec les habitants plus âgés des espaces au sein desquels ils vivent.

Cependant, si l’introduction de la musique urbaine, rap ou hip-hop, a pu être perçue comme un marqueur de rupture générationnelle, cela ne fut-il pas également le cas par le passé avec l’arrivée des blousons noirs et des hippies chez les jeunes ruraux du quart de siècle des Trente Glorieuses ?

Valoriser les enquêtes ethnographiques dans la profusion des discours sur la ruralité (EcoSocio, Inrae).

Si rupture récente il y a, il faudrait plutôt la chercher ailleurs que dans ces marqueurs de « sous-culture ». Ce n’est pas tant que les jeunes ont changé, mais que la société entière mute, et donc avec elle les espaces ruraux, au sein desquels vivent ces jeunes en question. Dans l’ensemble, les jeunes ruraux déclarent plutôt bien vivre dans ces espaces : 92 % d’entre eux en ont une vision positive, 87 % voudraient y habiter et 72 % y travailler.

Ainsi, s’ils partagent des manières d’être, de se présenter et de consommer proches de leurs camarades urbains, ils partagent ce qu’ils considèrent être des valeurs communes à leurs aînés et portent bien souvent un discours fort dépréciatif envers les villes.

Si beaucoup évitent les espaces publics, ce n’est pas tant qu’ils s’en désintéressent, mais qu’une méfiance s’est installée. Cette défiance de l’espace public s’explique par crainte de ragots ou de commérages dans des espaces où l’interconnaissance est importante. Craignant d’être stigmatisés dans un espace où les réputations se font et se défont rapidement, les jeunes préfèrent rester dans le domaine privé. Les « débordements » de la jeunesse comme l’ivresse sur la voie publique, les fêtes ou bien encore les bagarres qui pouvaient autrefois être compris comme faisant partie de « l’ambiance » locale ou de « l’esprit du village » sont plutôt perçus aujourd’hui comme des marqueurs d’un « ensauvagement » de la jeunesse et des risques qui lui sont liés.

Les jeunes – dans un ensemble informe et parfois fantasmé – sont alors présentés comme fainéants, sans motivation alors que l’on se demande parallèlement pourquoi ils ne participent pas à la vie de la commune. S’écarter de l’espace public est compréhensible puisqu’ils préfèrent éviter une potentielle stigmatisation dans des espaces où tout le monde se connaît, ne serait-ce que de réputation.

Du public vers le privé

Est-ce à dire que les jeunes n’ont plus de vie sociale dans les villages ? Si les jeunes ont une tendance générale à éviter l’espace public, cela ne veut pas pour autant dire que les sociabilités rurales n’existent plus. En réalité elles se déplacent et se réorganisent autour de trois formes : « les uns chez les autres » ; autour du domicile familial et par l’utilisation large des réseaux sociaux et d’Internet.

Le domicile familial reste encore très largement l’espace où sont entretenues les relations amicales chez les jeunes. Les bars sont perçus comme « vieillots », voire stigmatisants, et les rencontres se cristallisent plutôt dans le cadre privé avec un groupe d’amis choisis plutôt qu’induit par la seule proximité géographique.

Peu de ces jeunes se trouvent être « des enracinés », attachés simplement à une terre et la population qui y vit. Le sentiment de « chez-soi » est vécu entre de petits îlots de sociabilité privée plutôt que dans l’espace public proche. L’accès à la voiture devient un enjeu essentiel tant pour l’insertion professionnelle que pour l’entretien et la pérennisation de son réseau amical.

Les jeunes n’ont pas disparu des campagnes, mais ce sont l’ensemble de l’espace public et des mobilités qui doivent aujourd’hui être repensés pour les aider à se réapproprier une place dans l’espace public.

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