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De la sauce Worcestershire au fish and chips : des aliments-fétiches réconfortent les expats confinés

Cris et Erika Hodgson, deux restaurateurs d'origine anglaise, ont ouvert leur fast-food à Dinan et proposent le fameux “Fish and Chips” venu d'Outre-Manche THOMAS BREGARDIS / AFP

Avec le phénomène grandissant de la mondialisation, le développement des moyens de transport et de communication, il n’a jamais été aussi facile et rapide de se déplacer aux quatre coins du monde. Londres, Barcelone, Rome ou encore Dubaï, New York, Sydney n’ont jamais été aussi accessibles et plébiscitées pour le plaisir de voyager ou les affaires.

Selon l’un des derniers rapports sur la mobilité humaine, les déplacements transnationaux ont explosé. De plus en plus de personnes ont quitté leur pays d’origine pour s’installer à l’étranger, que ce soit pour un motif personnel ou professionnel, voire économique. Ainsi, plus de 214 millions de personnes ont tenté l’aventure de l’expatriation, un chiffre qui a triplé ces dernières décennies alors que la population mondiale n’a fait que doubler dans le même temps.

Expatriation et acculturation alimentaire

Quitter son pays d’origine, ses amis, sa famille n’est jamais facile ! Quand des personnes de cultures différentes entrent en contact de manière directe et continue, différents changements se produisent au niveau individuel et comportemental renvoyant au phénomène « d’acculturation psychologique », appelée également « acculturation individuelle ».

Celle-ci fait référence à la fois au processus d’adaptation des migrants au contact d’un nouvel environnement culturel d’accueil, mais également à l’ensemble des modifications au niveau individuel (comportements, valeurs, attitudes, etc.) qui résultent des contacts culturels prolongés avec les membres de la société d’accueil. Ces changements peuvent affecter tous les aspects de la vie des individus. Parmi eux, et non des moindres, figurent ceux liés à l’alimentation renvoyant au phénomène et au processus sous-jacent « d’acculturation alimentaire ».

Cette dernière peut être définie comme l’ensemble des modifications qui touchent les comportements alimentaires des individus au contact d’une autre culture. En outre, l’acculturation alimentaire englobe le processus d’apprentissage des comportements, des normes, des valeurs, des savoirs et savoir-être liés à la consommation alimentaire d’autres cultures.

Aux États-Unis, certains expatriés français décident de célébrer Thanksgiving pour montrer leur adaptation à la culture américaine.

Les spécialistes de l’anthropologie et de la sociologie de l’alimentation ont montré que le choix des produits alimentaires et les méthodes de préparation culinaire sont étroitement liés à la « culture ». Ils jouent notamment un rôle important dans un contexte d’acculturation dans la mesure où ils sont le miroir de l’identité culturelle.

Plus spécifiquement, la consommation alimentaire est un « instrument identificateur » qui permet de recréer l’identité des individus dans le cadre d’une migration. Selon Annie Hubert (2000), anthropologue de l’alimentation,

« Les habitudes alimentaires sont les dernières à disparaître et les préférences alimentaires se conservent plus que la langue maternelle. »

Les experts du domaine notent, en outre, un lien étroit entre l’alimentation et l’identité des migrants soulignant plus particulièrement son caractère persistant dans le temps.

Dans le domaine du marketing, des études en comportement du consommateur se sont intéressées à l’acculturation alimentaire de ces derniers. Ces études ont considéré les préférences alimentaires et les comportements d’achat et de consommation qui en découlent comme : soit la volonté de maintenir son identité d’origine, et/ou soit le désir de s’adapter à la culture d’accueil.

Dès lors, la consommation alimentaire représente un indicateur puissant et fécond pour appréhender les stratégies identitaires des consommateurs expatriés dans le cadre d’une migration.

Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es…

Au travers d’une étude que nous avons menée en 2018 auprès de 16 foyers d’expatriés professionnels hautement qualifiés d’origine américaine, britannique et allemande, temporairement installés en France, quatre positions identitaires ont été relevées à travers l’analyse de leurs habitudes alimentaires.

Elles ont donné lieu à l’élaboration d’une typologie de consommateurs expatriés :

1. Les « traditionnels »

Ces expatriés restent encore très attachés à leur identité culturelle qu’ils perpétuent en maintenant une grande part des habitudes alimentaires de leur culture d’origine durant le séjour d’expatriation. Néanmoins, l’ouverture vers les nouvelles pratiques alimentaires de la culture hôte est bien présente et se fait progressivement dans le temps.

Pete, expatrié britannique depuis une quinzaine d’années en France, reste encore très attaché à l’incontournable « English breakfast » qu’il ne remplacerait pour rien au monde tout comme son épouse Diana qui n’est pas prête de troquer son thé anglais contre du café français à l’heure du petit-déjeuner !

2. Les « expatriés dans leur bulle »

Ces personnes ont un réseau de socialisation très clanique (associations d’expatriés) et apprécient se retrouver entre concitoyens autour d’un verre ou d’une table avec des plats typiques du pays d’origine. Ils ont également tendance à consommer des plats emblématiques de leur culture d’origine lors de la célébration de fêtes culturelles ou religieuses. Quand l’occasion se présente, certains expatriés n’hésitent pas à revêtir leurs plus belles tenues traditionnelles affichant de manière ostentatoire leur identité culturelle !

Ainsi, à l’occasion de la fête nationale américaine du 4 juillet, l’Independence Day, les expatriés américains n’hésitent pas à arborer les couleurs du drapeau national américain. Ils se retrouvent entre concitoyens pour partager un bon moment autour de grillades et de gâteaux traditionnels.

Célébration de l’Independence Day, fête nationale américaine, par les expatriés américains.

3. Les « intégrés voyageurs »

Durant leur séjour en France, ces expatriés plébiscitent et adoptent très vite les nouvelles habitudes alimentaires françaises. En outre, ils sont très friands de cuisines ethniques à l’image de leur profil cosmopolite. Ces personnes ne se définissent pas sur la base de leur identité culturelle d’origine, mais au travers de celle qui a été façonnée au cours de leurs voyages et rencontres interculturelles :

« Mes voyages en Italie, en Espagne et en Grèce ont beaucoup influencé mes habitudes alimentaires qui se sont diversifiées au fil du temps. J’adore cuisiner toutes sortes de plats méditerranéens. » (Margaret, expatriée britannique)

4. Les « intégrés nostalgiques »

Ces expatriés, bien qu’ils aient très largement adopté les habitudes alimentaires françaises et qu’ils soient pleinement intégrés à la société d’accueil, ressentent par moments un fort sentiment de nostalgie. Ce dernier leur rappelle souvent leur origine culturelle voire leur douce enfance au pays et déclenche la consommation de mets du pays d’origine qui apportent réconfort, à l’image de la fameuse madeleine de Proust :

« En hiver, j’ai souvent envie de manger des saucisses anglaises que ma maman me préparait, mais qui sont introuvables ici en France, alors je les cuisine moi-même… » (William, expatrié britannique en France depuis 20 ans)

Le « full English breakfast » : Toasts, œufs, bacon, baked beans, saucisses, tomates, champignons, pommes de terre. Acabashi/Wikimedia, CC BY-ND

Par ailleurs, les résultats de notre recherche montrent la volonté des parents expatriés de véhiculer auprès de leurs enfants une part de leur identité culturelle à travers la cuisine. Cela se traduit par la confection de plats typiques du pays d’origine et la perpétuation de recettes traditionnelles de famille transmises oralement de génération en génération :

« Avec mes enfants, le mercredi j’aime préparer des plats que faisait ma grand-mère en Allemagne, ça me rappelle mon enfance, les bonnes odeurs dans la cuisine… Les enfants cuisinent avec moi et ils adorent ça ! »

Par ailleurs, alors que la sphère publique est plus propice à consommer des mets du pays d’accueil, la sphère privée est marquée par la volonté de maintenir des habitudes alimentaires du pays d’origine :

« Le soir, à la maison, mon épouse et moi, nous continuons à proposer à nos enfants un dîner typiquement anglais, c’est important de garder ça et de le perpétuer ici pour nos enfants… »

D’autres parents vont au-delà et éprouvent le désir d’ouvrir leurs enfants aux cuisines du monde à l’image de leur identité cosmopolite :

« C’est également mon rôle en tant que parent d’ouvrir mes enfants à de nouvelles choses que soit à travers les voyages, l’apprentissage de nouvelles langues, ou encore leur faire découvrir de nouvelles cuisines… »

Crise sanitaire, frontières fermées et moi et moi… ?

Une seconde étude que nous avons menée au premier trimestre 2021 sur la base d’une netnographie et d’un questionnaire auprès d’une centaine d’expatriés révèle que le contexte sanitaire actuel a une incidence sur le processus d’acculturation alimentaire des expatriés.

En effet, les confinements à répétition depuis un an, la fermeture des frontières et le sentiment d’incertitude ont redessiné la dynamique globale de l’acculturation alimentaire des expatriés. L’éloignement du pays d’origine, accentué par l’impossibilité de s’y déplacer et de recevoir dans le pays d’accueil ses amis et ses proches, a exacerbé le sentiment d’appartenance culturel chez certains expatriés interrogés qui se reflète au travers de leur consommation alimentaire.

Sur les forums d’expatriés, les questions fusent pour trouver certains produits du pays d’origine notamment les condiments et sauces dont les expatriés américains et britanniques sont très friands en France à l’image des mythiques Hellmann’s sauces, la fameuse Frank’s red hot sauce, ou encore l’incontournable French’s yellow mustard

« We’re almost out of it ! No imminent chance to restock from UK. Has anyone seen it sold in the area ? Thanks ! »

Certaines associations organisent même des masterclass ou des apéros en ligne autour de la préparation de plats typiques du pays d’origine, parfois confectionnés avec les moyens du bord.

Atelier de cuisine en ligne organisé par l’association d’expatriés « American in Alsace ». Facebook

Ces événements sont également l’occasion de se retrouver entre expatriés d’ici et d’ailleurs et de créer des liens en partageant les mêmes préoccupations et besoins. Quand ça n’est pas les associations, ce sont les membres de la famille et les amis restés au pays qui prennent le relais pour organiser des « happy hours » ou « tea time » en ligne permettant ainsi de partager un moment de convivialité.

Autant de moyens de perpétuer son appartenance culturelle et le sens du « chez soi » au travers de la cuisine par-delà les frontières et malgré les contraintes.


Les données de la première étude mentionnées dans cet article ont été collectées dans le cadre de la thèse de l'autrice, dirigée par Sihem Dekhili, université de Strasbourg.

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