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De la violence des propos aux actes

Les violences qui entourent la candidature du polémiste s'inscrivent dans une idéologie bien marquée. Joel Saget/AFP

Ce dimanche 5 décembre 2021 au parc des expositions de Villepinte (Seine-Saint-Denis), Éric Zemmour a tenu son premier meeting officiel en tant que candidat à l’élection présidentielle de 2022. Sans surprise, son discours a été émaillé d’incidents impliquant des militants, des journalistes et des sympathisants.

Une démonstration du renouveau de la violence militante dans un pays où elle n’avait cessé de reculer depuis plusieurs décennies. Les conclusions récentes d’une enquête menée au sein de l’ANR VIORAMIL (Agence nationale de la recherche, projet Violences et radicalités militantes en France), montrent qu’entre 1986 et 2017, il y eu 5 983 épisodes de violence militante – 9 199 si l’on calcule par faits de violence, une agression pouvant entraîner en même temps une dégradation de véhicule ou un affrontement se terminant par un homicide.

Selon ces mêmes conclusions, il est indéniable que la reprise apparente des faits de violence militante depuis 2014 est très en deçà de ce que le pays a connu à la fin des années 1980. Il y a un écho médiatique trompeur sur le retour présumé de la violence militante/politique depuis six ans qui est dû aux attentats terroristes et aux affrontements provoqués lors des manifestations des « Gilets jaunes » et des « black blocs ». Le meeting d’Éric Zemmour entre cependant dans le cadre de ce renouveau modeste (à l’heure actuelle) de la violence militante politique à partir du moment où deux éléments clefs sont réunis : idéologie violente et conditions permissives.

Un meeting émaillé d’incidents

Avant même le début du discours du polémiste, des journalistes de l’émission Quotidien ont été pris à partie par des sympathisants du candidat. Le service d’ordre a dû les évacuer pour assurer leur sécurité, bafouant au passage leur droit constitutionnel à l’information. À peu près au même moment, un individu hostile à Éric Zemmour l’aurait attrapé par le cou et légèrement blessé (poignet foulé, 9 jours d’ITT) avant d’être neutralisé par des membres du service d’ordre. Quelques heures plus tôt, des militants antifas ont été repoussés par les forces de l’ordre – aucune contre-manifestation n’a été déclarée légalement pour Villepinte – et une trentaine d’entre eux arrêtés.

Le moment le plus médiatisé a cependant été l’agression de jeunes militants de l’association SOS racisme par le public. Ces jeunes avaient prévu un happening qui s’est soldé en pugilat après qu’ils aient été agressés à l’aide de coups de poings et de chaises jetées, renversant des journalistes de BFMTV dans la foulée. Une réaction pour le moins excessive face à une action de perturbation pacifique – aucun propos injurieux ni geste violent de la part des contre-manifestants.

Contrairement à ce qu’affirme la chaîne d’information en continu, les militants d’Éric Zemmour ne semblent pas avoir pris part aux violences physiques. Il semblerait au contraire que le service d’ordre zemmouriste (des militants donc), conscient de l’enjeu médiatique, ait servi de tampon entre le public véhément et les militants antiracistes qu’ils ont exfiltrés, non sans remercier les agresseurs.

Plusieurs assaillants seraient issus des Zouaves de Paris et des membres de l’Action française (héritiers du Groupe Union Défense) et d’anciens de Génération identitaire. On recense au moins cinq blessés dont deux sérieux du côté des antiracistes.

Un véritable amateurisme du service d’ordre

Ces événements, qui ont été dénoncés par l’ensemble de la classe politique française (à l’exception notable de la droite la plus dure et de l’extrême droite), révèlent un véritable amateurisme du service d’ordre dans la préparation de la salle.

Les chaises n’ont pas été fixées entre elles pour éviter qu’elles ne servent de projectiles ; le contrôle à l’entrée n’a pas été réalisé avec sérieux, permet « l’infiltration » d’opposants venus perturber la réunion publique ; le service d’ordre ne s’est pas disposé le long des allées et de l’entrée (formation en « T »), etc.

Depuis au moins le début de la IVe République, les militants issus de tous bords politiques ont appris à organiser leurs salles de réunions publiques de sorte qu’ils puissent les « tenir » avec efficacité.

Prenant conscience que tout matériel présent dans la salle pouvait se transformer en arme de corps à corps ou en projectile, les militants avaient compris qu’il fallait disposer leur service d’ordre en des points stratégiques de la salle pour faciliter une intervention rapide en cas de dérapage. Ils attachaient chaises et bancs pour qu’ils ne se retournent pas contre le public et les organisateurs.

Les lampes au plafond étaient privilégiées aux lampes sur pied. Les spectateurs étaient brièvement fouillés et les personnes suspectes de faire partie de l’opposition étaient sciemment séparées en différents points de la salle pour s’assurer une maîtrise plus aisée de ces éléments isolés en cas de conflit.

Ces précautions étaient plus que justifiées puisqu’il n’était pas rare d’assister à des épisodes d’affrontement général en plein meeting par le passé. Parmi ces événements marquants on trouve le meeting du gymnase Japy le 2 septembre 1947 où le service d’ordre gaulliste avait laissé passer tous les contre-manifestants sans même les fouiller ni les séparer. En 1948, le meeting d’André Malraux à Toulouse le 20 mars avait également vu un déchaînement de violences : les bancs servaient de béliers, les chaises de gourdins et les boulons (amenés par des ouvriers communistes) de projectiles ! Dans ces deux exemples d’impréparation, le public et les journalistes étaient également pris dans la mêlée.

En agissant comme il l’a fait, le service d’ordre d’Éric Zemmour a mis à bas plus de soixante-dix ans de gestion de salles. L’absence de préparation est d’autant plus surprenante et regrettable que des débordements étaient prévisibles : les risques d’incidents étaient plus qu’élevés en envoyant des jeunes antiracistes « racisés » à un rassemblement d’extrême droite.

Le zemmourisme, un agrégat de courants d’extrême droite

Surfant sur la vague décliniste, Éric Zemmour affiche des positions néopétainistes convaincues. Il défend une vision nostalgique du régime de Vichy qui aurait réalisé la politique du « moindre mal » face à l’occupant nazi, en dépit des travaux historiques unanimes sur la question et les écrits du maréchal Pétain.

Éric Zemmour reprend également l’antienne pétainiste élaborée lors du procès du maréchal Pétain en 1945 qui voudrait que de Gaulle ait été l’épée de la France et Pétain son bouclier. De Gaulle n’est utilisé dans le discours zemmouriste qu’à des fins de légitimation de ses propos : qui oserait contester la figure mythique du libérateur de la France ? Un véritable paradoxe lorsque l’on sait que le gaullisme s’est construit en opposition au communisme ET au fascisme.

Des théories violentes alimentées par des écrits anciens

Développée et défendue par les milieux néonazis européens et nord-américains, la théorie du « grand remplacement » prétend que les musulmans venus du Maghreb et d’Afrique Subsaharienne (mais aussi du Proche et du Moyen-Orient) auraient pour objectif de coloniser l’Europe et l’Amérique du Nord afin d’éradiquer les Blancs et la culture chrétienne.

Ce mythe de l’islamisation de la France est porté avec force par Éric Zemmour. Le « grand remplacement » n’a rien d’original puisqu’il reprend des thèses similaires d’avant-guerre : Édouard Drumont, Maurice Barrès et Charles Maurras accusaient les juifs de faire de la France une colonie de peuplement, tandis que les Maghrébins ont été accusés de porter ce projet à partir des années 1960/1970 avec les thèses racialistes de Maurice Bardèche (1960). A la même époque, le roman de Jean Raspail Le camp des saints défend lui aussi le besoin d’« espaces vitaux » propres à chaque « races ».

La présence de l’une sur le territoire de l’autre serait une provocation voire une volonté de nuire à la population indigène. Aussi, pour le bien de tous, il faudrait, à en croire certains tel René Binet (trotskiste ayant rejoint le néofascisme), s’assurer que chaque « race » reste sur le continent qui lui aurait échu naturellement.

Ces thèses promeuvent directement l’idée de recourir à la violence pour « défendre » son territoire. Ainsi,l’historienne Valérie Igounet précise que le roman de Jean Raspeil est devenu un livre de référence dans les mouvements d’extrême droite, presque un livre de chevet. En jouant sur la peur du déclin démographique, les partisans de la théorie du « grand remplacement » développent une vision raciste et pessimiste du monde qui les entoure, accusant les « élites » de soutenir cette immigration pour exploiter une main-d’œuvre à bas coût.

Le jeu des émotions favorise la violence

A la peur de « l’Autre » se mêle aussi le mépris de « l’Étranger » : tout ne serait plus que guerre biologique entre des « races » ou « cultures » différentes qui ne peuvent, à terme, que s’entretuer. Une vision darwiniste semblable à celle des nazis en leur temps.

Or ces vecteurs de mobilisation par l’émotion augmentent les risques d’agressions. La rhétorique de survie – « c’est eux ou nous » – explique en partie l’augmentation des projets d’attentats d’extrême droite en France et ailleurs en Europe ces dernières années.

Cette rhétorique puise aussi dans les expériences passées. Ainsi des mouvements comme [Occident](https://fr.wikipedia.org/wiki/Occident_(mouvement_politique), où ont milité un certain nombre d’hommes politiques de droite, ont donné naissance à des groupes plus radicaux comme Ordre nouveau.

En 1973 ce mouvement, qui arbore la croix celtique en blason est en partie responsable d’une vague d’agressions racistes ayant marqué l’Hexagone durant l’été dans un contexte déjà tendu.

Affrontements à Assas le 30 mars 1973.

Le 21 juin 1973, le mouvement organise un meeting pour dénoncer l’immigration maghrébine en France. Un rassemblement antifasciste vient perturber l’événement qui se solde par des affrontements : plus de 70 policiers et plusieurs dizaines de militants antifascistes sont blessés.

La dissolution d’ON donne naissance au Front national (FN).

L’héritier et la violence

Héritier habile de différentes tendances d’extrême droite, Éric Zemmour a su former un courant à part entière en marquant de son empreinte et en réactualisant le néopétainisme. Il est parvenu à s’insérer sur l’échiquier politique à la droite d’un Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen en quête de respectabilité. Le zemmourisme se veut volontairement cru dans sa rhétorique, rejetant le « politiquement correct » du RN, et ne craint pas d’abuser de propos violents.

Pourtant seuls ses militants semblent partager l’ensemble des valeurs mises en avant par le polémiste. Comme le souligne une enquête récente de l’Ifop, c’est bien la peur du « grand remplacement » qui rassemble les supporters d’Éric Zemmour.

Si peu partagent pour l’instant sa vision politisée de l’Histoire, la violence de ses propos ou celle de ses soutiens, les mois à venir montreront comment les agressions continues et la violence politique feront évoluer la situation.

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