Débat : Des étudiants connectés. Vraiment ?

Rester connectés ? wuestenigel on VisualHunt.com, CC BY

Sous l’impulsion de Jean‑Michel Blanquer, Ministre de l’Education Nationale, députés et sénateurs se prononcent sur une loi comportant un seul article, destinée à interdire les téléphones portables dans les lycées et collèges français.

Sans attendre la promulgation de la loi, les expérimentations ont montré que la mesure était acceptable pour les élèves (moins de 1 % de rebelles) et profitable : « les étudiants se parlent plus » dit une responsable d’établissement. La belle surprise !

« Accros » aux portables ?

Le récent colloque de la FNEGE a réuni des enseignants de l’enseignement supérieur, intervenant dans des écoles ou en faculté. Les constats sont identiques : les étudiants sont accros à leur téléphone portable, au point qu’un des défis pédagogiques devient de trouver des moyens de les sortir de leur addiction pour obtenir de leur part le minimum d’attention requise pour absorber le contenu de la séance.

Un élève interrogé répond « Nous sommes nés avec cette technologie dans la main ». Comprenez : il n’y a rien à faire, c’est comme si elle était greffée et partie de nous-mêmes. Sauf que ce n’est pas une technologie mais un usage, ou plutôt un ensemble d’usages, erreur sémantique communément commise. Ce qui revient, in fine, à laisser accroire qu’interdire le téléphone portable serait faire montre d’un coupable refus du progrès !

Alors, à quand l’interdiction dans l’enseignement supérieur ? La réponse à cette question repose d’abord sur l’analyse des usages.

Utiliser le mobile comme calculette n’est pas rédhibitoire, même si on peut regretter que de futurs managers n’aient pas plus de capacité au calcul mental, pourtant si utile pour mener une négociation ou un débat, et identifier en temps réel des marges de manœuvres ou des arguments spécieux.

Du bon usage de l’accès digital compulsif

Utiliser le mobile pour aller rechercher de l’information sur Internet fait partie aujourd’hui de l’incontournable immédiat, même si l’esprit critique est souvent trop peu développé ; à quoi sert-il d’apprendre puisque tout est disponible ? Notons au passage que l’accès digital compulsif laisse aussi certains exploiter des données sujettes à caution.

Utiliser le mobile pour des quizz dans un cours peut contribuer à ce que l’étudiant se positionne dans le développement personnel de connaissances et par là même de compétences, si l’enseignant ajoute la dimension réflexive, mais à dose raisonnable, l’interrogation (forcément réduite à une numérisation – la bonne réponse à une question) pouvant se transformer en succession de radars qui amènent à saturation et à l’abandon des règles.

Les experts, ou supposés tels, ajouteront qu’il n’y a pas lieu de se priver de la puissance d’un tel outil, à grand renfort de références au couteau suisse numérique, porte d’entrée à la société de l’information et de la communication, annoncée comme une alternative au Meilleur des Mondes.

Pour autant, faut-il laisser aux oubliettes les dimensions canoniques de l’enseignement fondées sur le respect de l’enseignant (et aussi des camarades de classe), sur l’attention portée au sujet en cours de traitement, et sur l’effort requis par l’apprentissage ? Le mobile est en effet utilisé pour tout autre chose qu’un apport à l’efficacité pédagogique du processus d’acquisition de connaissances et de réflexion. Les enseignants sont unanimes, les comportements sont les mêmes partout : les messageries instantanées et les réseaux sociaux sont massivement utilisés en classe.

Citoyens de la société de l’instant

Mais qu’y-a-t-il de si nécessaire dans cette pratique, pardon d’indispensable, peut-être même de vital qui justifie ainsi une sortie régulière et virtuelle de la salle de classe ? Comme si cette évasion était un synonyme de liberté, d’affirmation de soi, en réponse à une question existentielle informulée.

Il importe à ce stade de s’interroger sur la société de l’instant, que les étudiants ont vécu dès leur plus tendre enfance. Au-delà du mythe de l’enfant roi (c’est l’enfant qui décide ce que la famille va manger, confortablement assis sur le caddie dans la grande surface), le monde dans lequel les étudiants ont évolué est celui de la société de consommation, où tout est possible, où tout peut être acquis, et avec des délais d’attente (le fameux lead time de la Supply Chain) de plus en plus réduits.

Face à l’instantanéité, l’apprentissage et le relationnel

Les technologies numériques, et la dématérialisation qui y est associée permettent de disposer d’information (images, vidéos, musique, information) quasi instantanément, et souvent sans bourse délier. Comment s’étonner alors du désarroi des étudiants découvrant que le développement des compétences via l’apprentissage demande du temps, et de l’énergie sous forme d’effort mental et le cas échéant de contribution financière ?

Le rôle de l’enseignant est-il alors de rappeler le sens à donner au travail ? Au risque d’un rejet des préceptes de la République au nom d’une modernité où la technologie et ses usages bouleversent tout l’édifice social et organisationnel. Que dire alors des perspectives annoncées par certains de la fin du travail causée par la robotique et l’Intelligence Artificielle ?

Il y a plus encore. L’acquisition de compétences n’est pas seule à s’opposer à l’instantanéité. Le développement des relations affectives en est une autre. L’affect de la relation parents enfants demande du temps, et se construit sur la durée. Que dire alors des relations fondées sur l’amitié sinon sur l’amour ? Toutes deux éperdument désirées sans vouloir attendre. Ce qui conduit à la profusion « d’amis » sur les réseaux sociaux, dans une stratégie de marketing de soi, sans que cela représente autre chose qu’un élément profondément rassurant dans un monde de solitaires croyant vivre ensemble parce que connectés…

L’enseignant doit-il prendre une casquette de psychologue et aborder avec ses étudiants une réflexion sur leur comportement ? Au risque de se faire accuser d’être intrusif, et de sortir des rails habituels et convenus de l’enseignement ?

En résumé, ce n’est pas le téléphone portable le problème. Ce sont les étudiants eux-mêmes incapables de prendre le temps de se regarder vivre. Alors, pour faire simple, l’enseignant doit-il se transformer en miroir ?

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