Débat : Et si on arrêtait de lutter contre le dopage dans le sport ?

Le président de l'Agence mondiale antidopage, Craig Reedie, le 21 mars 2018, à Lausanne (Suisse), lors de l'ouverture de son symposium annuel. Fabrice Coffrini/AFP

La situation calamiteuse dans laquelle se trouve la lutte antidopage n’est pas le fruit du hasard. Comme tout phénomène social, elle résulte d’un rapport de forces entre toutes les parties impliquées, et on doit constater que les véritables défenseurs de cette noble cause sont en bien mauvaise posture. Alors que l’on pouvait s’attendre à une forte résistance de la part du plus grand nombre devant le fléau qu’est le dopage, il n’en est rien dans les faits.

Comment expliquer l’acceptation de ce statu quo par la force des choses ? Y-a-t-il encore des raisons d’espérer un retournement de situation ? Ne devrait-on pas finalement abdiquer et autoriser les pratiques dopantes dans le sport ?

Quelques éléments de résignation

En raison de la complexité et de l’évolutivité du dopage et de la lutte antidopage – les deux faces de la même pièce –, il s’avère impossible pour le grand public de comprendre ses tenants et ses aboutissants. Face à cette impasse, les gens sont dans l’obligation de penser par procuration et s’en remettent ainsi aux médias et aux leaders d’opinion.

Ces derniers donnent deux sons de cloche dominants. D’un côté, ils font croire que le dopage n’existe pas dans les sports non-exposés en émettant un message qui peut être résumé de la manière suivante : « circulez y’a rien à voir ». De l’autre côté, ils font croire que le dopage est une fatalité dans les sports sous le feu des projecteurs en émettant une fin de non-recevoir.

Deux personnalités éminentes du monde sportif ont récemment tenu un discours consternant à cet égard. Consternant dans la mesure où elles rendent légitime l’existence du dopage ad vitam aeternam. Fin août, le président du Comité international olympique (CIO), Thomas Bach, a déclaré sur CNN que « le dopage aura toujours lieu. C’est l’une des guerres que vous ne pouvez pas gagner ». Début octobre, Jean‑Claude Killy entonne le même refrain et va plus loin en essayant de minimiser la sévérité de ce fléau de manière inqualifiable : « Le harcèlement sexuel dans le sport, c’est pire que le dopage ».

Entre ces deux sons de cloche, les cœurs du grand public balancent jusqu’au point d’acheter sans conviction l’état des lieux vendu.

Quelques lueurs d’espoir

Néanmoins, l’anesthésie prodiguée n’emporte pas tous les cœurs et certains irréductibles contestent, fermement d’ailleurs, le fait que le dopage soit une fatalité. Ces esprits éveillés connaissent parfaitement l’envers du décor et expriment leur grogne paisiblement au travers d’initiatives concrètes (formations, associations, sites Internet, publications, etc.) dans l’espoir d’inverser la situation actuelle.

Depuis quelques mois, la contestation enfle et une fronde a même émergé en raison du ras-le-bol généralisé. En effet, l’accumulation de plusieurs événements (voir ci-dessous) a eu pour effet de faire déborder l’eau du vase et le point de non-retour a été, cette fois-ci, vraisemblablement atteint. Ces critiques visent principalement l’Agence mondiale antidopage (AMA), le gardien du temple des pratiques sportives intègres, mais aussi le CIO – les deux étant intimement liés.

Fin août, le président de l’agence américaine antidopage (USADA), Travis Tygart, s’est ainsi opposé aux prises de position sur le dopage de la part de certains leaders d’opinion. Début octobre, la représentante des athlètes au sein de l’AMA, Beckie Scott, s’est dite victime de tentatives d’intimidation de la part de certains membres de sa propre organisation.

Dans les deux cas, le malaise provient du sérieux dysfonctionnement des institutions précisément en charge de garantir l’équité sportive.

Quelques indices d’un désamorçage en cours

À l’origine du déclenchement de ce réveil potentiellement salvateur figurent trois faits choquants et insensés.

Premièrement, le dénouement de l’affaire Christopher Froome. Le contrôle antidopage effectué sur ce cycliste lors du Tour d’Espagne en 2017 avait été déclaré anormal du fait de l’énorme dose de salbutamol détectée dans son urine. Alors que tout le monde pensait logiquement que son contrôle antidopage serait jugé positif, ce cycliste et son équipe fortunée allaient dépenser la coquette somme de 7 millions d’euros pour contester la véracité des faits et obtenir finalement gain de cause juste avant le départ du Tour de France 2018. En vertu d’une clémence rarissime, la décision incroyable de non-violation des règles antidopage est survenue à point nommé.

Deuxièmement, le dénouement de l’affaire russe. Le rapport McLaren a mis en évidence le fait que les tests antidopage avaient été falsifiés durant les Jeux olympiques d’hiver 2014 en Russie. Ce rapport avait contribué à suspendre l’agence antidopage russe (RUSADA) pour système de dopage organisé à grande échelle. Contre toute attente, l’AMA a pris la décision, fin septembre de réintégrer la RUSADA, bien que les conditions requises initialement prévues n’étaient pas réunies.

Troisièmement, le dénouement de l’affaire Eufemiano Fuentes (Puerto). En 2006, la police espagnole avait saisi 211 poches de sang chez le docteur Fuentes et son système de dopage fut ainsi démantelé. Certains sportifs furent condamnés, mais nombre d’usagers restent encore inconnus. En novembre, on a appris avec stupéfaction que, malgré les preuves tangibles à sa disposition, l’AMA s’est dite dans l’impossibilité de poursuivre l’identification des propriétaires des poches de sang, la justice espagnole s’y étant opposée. Celle-ci a fait valoir le dépassement du délai de prescription. On ne connaîtra donc probablement jamais les noms de ces individus, issus de plusieurs disciplines sportives, ayant eu recours au dopage sanguin.

Dans trois registres différents, ces affaires démontrent que même lorsque la lutte antidopage parvient à attraper dans ses filets de gros poissons, elle se voit contrainte de les relâcher.

Stop ou encore ?

En l’état actuel des choses, quasiment tout concourt à l’arrêt de la lutte antidopage dans le sport. Pour s’en convaincre, voici un échantillon de quinze forces concomitantes à l’œuvre.

  • La lutte antidopage dysfonctionne sérieusement ;

  • La lutte antidopage est fragile (un seul maillon faible brise toute la chaîne) ;

  • La lutte antidopage coûte prétendument cher ;

  • Les pénalités prononcées à l’encontre des sportifs dopés sont clémentes ;

  • Les podiums célébrés sont de plus en plus éphémères ;

  • Les anciens sportifs s’étant dopés sans problème passent souvent aux aveux ;

  • Les sports sont traités de manière disparate en matière de lutte antidopage ;

  • Les pays considèrent différemment la lutte antidopage ;

  • La corruption sévit en haut lieu (e.g. IAAF) ;

  • Le dopage fait vivre beaucoup de monde (e.g. le milieu du cyclisme) ;

  • Les tricheurs échafaudent déjà leur futur dopage (e.g. la thérapie génique) ;

  • Les ravages causés par le dopage sont oubliés ou négligés (e.g. RDA) ;

  • Le sport spectacle monte en puissance ;

  • Le dopage représente un énorme marché (potentiel) pour plusieurs industries ;

  • Le dopage (illicite) est un non-sujet dans les autres milieux professionnels.

En théorie, la lutte antidopage permet de contenir les velléités les plus folles pour développer les capacités athlétiques et de garantir l’équité sportive. Mais en pratique, la lutte antidopage conduit à une injustice magistrale. En effet, les sportifs respectant les règles du jeu sont handicapés tandis que les sportifs trichant sans scrupule sont avantagés.

En fin de compte, cette comédie pathétique meurtrit beaucoup de braves et honnêtes gens qui ne savent pas sur quel pied danser. De votre côté, accepteriez-vous de participer en toute loyauté à un jeu dont les dés sont pipés ?

Si la réponse est « oui », à quoi bon lutter ? Si elle est négative, que la véritable lutte antidopage dans le sport commence ! Vraiment.