Débat : Peut-on parler de « racisme d’État » ?

Manifestation à Lyon, le 6 juin 2020 en soutien au mouvement « Black Lives Matter » à travers le monde suite au décès de George Floyd, tué par la police de Minneapolis. Jeff Pachoud/AFP

« Knee-to-neck » : cette technique d’immobilisation controversée qui a causé la mort de George Floyd aux États-Unis se matérialise par un genou (policier) sur le cou d’une personne interpellée. Cette mort a-t-elle été causée par le genou du policier ou par une violence institutionnelle qui tolère, voire légalise, l’usage de ce type de techniques dans le travail ordinaire policier ?

La même question se pose, en France, avec l’usage du Lanceur de balles de défense (LBD) dans la surveillance policière des manifestations. La comparaison et les écarts entre pays permettent de poser à nouveaux frais l’hypothèse de la violence institutionnelle.


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Et si nous passions à côté de ce qui est raciste ?

Cette institutionnalisation de l’analyse marque cependant le pas dès que l’hypothèse de « racisme institutionnel » ou de « racisme d’État » vient colorer le tableau d’une prise en compte des principales victimes des actes policiers.

La surreprésentation des victimes dites racisées lors des contrôles policiers et des actes policiers qui « dégénèrent » – aux États-Unis certes, mais aussi en France – continue d’être protégée par une timide chasse institutionnelle au « policier raciste ».

Les débats qui traversent l’antiracisme contemporain rejaillissent alors : et si à force de traquer qui est raciste nous passions à côté de ce qui est raciste dans le fonctionnement ordinaire de nos institutions ? Pour reprendre une distinction célèbre, le « racisme individuel » serait l’arbre qui cache – sert à cacher ? – la forêt du « racisme institutionnel », souvent décliné dans le contexte français en hypothèse de « racisme d’État ».

Cette résistance collective à la prise en compte de la dimension institutionnelle du racisme ressort particulièrement de notre enquête menée sur « l’affaire SUD éducation 93 ». En effet, en octobre 2017, ce syndicat annonçait l’organisation d’un stage centré sur l’« analyse du racisme d’État dans la société et en particulier dans l’Éducation nationale ».

L’objet même du stage fait alors polémique tant l’expression est communément associée aux États ayant appliqué des politiques ségrégationnistes ou à des régimes affichant une idéologie explicitement raciste.

L’ouvrage Du racisme d’état en France vient de paraître (éditions Les Bords de l’Eau, 2020). Editionsbdl.com, CC BY

D’ailleurs, le 21 novembre 2017, le ministre de l’Éducation Jean‑Michel Blanquer déclare, à l’Assemblée nationale, porter plainte pour diffamation. La grande majorité des députés se lève pour l’applaudir. Le débat prend alors de l’ampleur avec une forte médiatisation portée par les grands quotidiens nationaux.

Les militants, chercheurs, éditorialistes se confrontent à l’objet-tabou : peut-on utiliser l’expression « racisme d’État » pour caractériser la France contemporaine et les institutions rattachées à l’État ?

Une analyse du contenu de la presse nationale montre que la polémique met en scène des conceptions opposées du racisme.

Les deux pôles de l’antiracisme

L’usage ou non de l’expression « racisme d’État » participe d’une lutte au sein du champ de l’antiracisme, présentée dans les médias comme une « guerre des antiracismes » qui, selon Audrey Loussouarn, prendrait « en partie sa source en 2005, année des révoltes des banlieues » (L’Humanité, 23 octobre 2018). Ce conflit opposerait, selon les commentateurs, « associations généralistes » vs « spécifiques » (Pap Ndiaye, in Le Monde, 18 décembre 2017), « universalistes » vs « décoloniaux » (L’Express, Paul Conge, 20 mars 2019). « Généralistes et universalistes » désigneraient les associations davantage institutionnalisées (LICRA, SOS Racisme, MRAP…) ; « spécifiques et décoloniaux » désigneraient les « nouveaux militants antiracistes » qui participent depuis les années 2000 au Mouvement des Indigènes de la République (MIR), au Conseil représentatif des associations noires (CRAN), au Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), etc. Ces deux visages de l’antiracisme se distingueraient fortement.

Un militant du CRAN dont le corps est peint d’injures racistes distribue des tracts place de la République à Paris, le 24 avril 2017 lors d’un événement. Francois Guillot/AFP

D’une part, l’antiracisme dit spécifique serait davantage animé par les « principaux concernés », des « militants issus de l’immigration maghrébine et subsaharienne » selon le journaliste Yves Mamou (Le Figaro, 13 mars 2019). Cette particularisation « identitariste » ne se retrouve pas pour l’antiracisme dit généraliste dont le profil militant n’est pas spécifié dans la presse.

D’autre part, selon les nouveaux militants antiracistes, le racisme ne serait pas intentionnel, individuel, populaire, mais « un système structurant les rapports sociaux » (Libération, Frantz Durupt, 25 novembre 2017). Pour le philosophe Pierre Tévanian, parler de racisme d’État revient alors à « souligner que le racisme […] vient d’en haut » contre une définition pathologique qui « permet aux élites de se poser comme les médecins » (in L’Obs, 3 décembre 2017). Dans ce conflit entre antiracismes, vient se loger la mise en visibilité du rôle de l’État et des institutions dans la production du racisme.

Les formes du rejet : stratégique, historique, républicain

Nos recherches montrent que la presse fait d’abord parler les chercheurs, militants ou éditorialistes qui réfutent la pertinence de l’expression « racisme d’État » pour caractériser la France actuelle.

La première forme de rejet est stratégique et consiste à proposer d’autres termes pour dépassionner le débat, comme ceux de « politiques de racialisation » du sociologue Eric Fassin (cité in Libération, Frantz Durupt, 25 novembre 2017).

La deuxième est historique et réserve l’usage de l’expression « racisme d’État » aux régimes politiques qui ont reposé sur – ou promu – une législation raciste.

Une visiteuse au centre Nelson Mandela à Howick, à 90 kms de Durban, 2018. Mandela a été un fervent militant anti-apartheid, régime de ségrégation raciste en Afrique du Sud mis en place en 1948 et aboli en 1991. Rajesh Jantilal/AFP

À titre d’exemples, le sociologue Michel Wieviorka cite l’apartheid sud-africain (Libération, 25 novembre 2017) et la philosophe Magali Bessone pointe la « ségrégation légale » aux États-Unis (in La Croix, 30 novembre 2017). Ainsi, selon l’historien Pap Ndiaye,

« Le “racisme d’État” suppose que les institutions de l’État soient au service d’une politique raciste, ce qui n’est évidemment pas le cas en France. » (Le Monde, 18 décembre 2017)

Le troisième rejet se présente comme républicain et vise les « Indigènes de la République », mouvement devenu parti en 2010. Par une opposition frontale à ce courant, il s’agit de déjouer une supposée offensive racialiste, séparatiste, communautariste et islamiste.

D’abord, selon l’éditorialiste Barbara Lefebvre, un « séparatisme racial » se cacherait derrière la dénonciation d’un « prétendu racisme d’État des blancs » et de leur « racisme atavique », intergénérationnel (Le Figaro, 21 novembre 2017).

Ensuite, selon d’autres éditorialistes classés à droite, l’offensive politique du mouvement indigéniste serait partout : à l’école, au sein de la lutte contre le sida via Act Up (Le Point, Clément Pétreault, 10 mai 2018), de l’« aide aux migrants » via la Fasti, du féminisme via le Planning familial, du syndicalisme étudiant via l’Unef (L’Express, Paul Conge, 20 mars 2019). Enfin, cette offensive serait aussi religieuse, car, selon le militant laïc Naëm Bestandji, elle donne « la priorité à la lutte contre les discriminations envers “les musulmans” (dévoyée par le terme “islamophobie”) » (Le Figaro, 27 novembre 2017) et, selon l’éditorialiste Guylain Chevrier, on « voit poindre concrètement ici cette frange de l’islam qui se radicalise » (Atlantico, 8 décembre 2017).

Face au risque de sombrer dans de nouvelles formes de racisme, il faut alors, selon Bestandji, conserver « notre modèle universaliste français, un idéal à préserver, car le seul respectueux de chaque être humain » (Le Figaro, 27 novembre 2017).

Le racisme d’État existe même si l’État n’est pas nécessairement raciste

La position selon laquelle on peut parler de racisme d’État à propos de la France contemporaine est minoritaire. Et, dans ce cas, la prudence est toujours de mise. Se dessine alors un champ de légitimation sous conditions de l’usage du concept.

Selon la sociologue Nacira Guénif, il s’agit de viser un « racisme qui a fini par s’installer dans les instances de l’État, à tous les niveaux » (citée in Libération, Frantz Durupt, 25 novembre 2017). Celui-ci se repérerait dans les « contrôles au faciès » et dans la politique migratoire, notamment la « manière dont sont traités les étrangers venant demander des papiers dans les préfectures » et la « (non-)gestion de la crise des migrants ».

La Marche solidaire pour les migrants Vintimille-Londres, à Paris, le 17 juin 2018. Jeanne Menjoulet/Flickr, CC BY-SA

Que ce soit aux États-Unis ou en France, selon la journaliste Rokhaya Diallo, ce sont cependant les « contrôles d’identité » et les « violences policières contre de jeunes Noirs » qui illustrent le plus le racisme d’État (Courrier international, 29 décembre 2017). Le rôle de l’école est rarement mis en question sauf par les nouveaux militants antiracistes qui associent le racisme d’État au « manque de moyens » pour les établissements où « la plupart sont immigrés », à la « concentration de noirs et d’arabes dans certaines filières professionnelles » (Challenges, 18 décembre 2017). Enfin, lorsque l’expression « racisme d’État » est légitimée, on partage l’idée qu’il faut différencier « racisme d’État » et « État raciste », car les pratiques discriminatoires ne se traduisent pas nécessairement dans le droit et sont même interdites.

La question centrale de l’intentionnalité

Cependant, une tribune de la « militante féministe et antiraciste » Mélusine (Libération, 23 novembre 2017) et une interview du philosophe Pierre Tévanian (L’Obs, 3 décembre 2017) donnent à voir une légitimation sans détour du concept de « racisme d’État ».

D’une part, selon Mélusine, il faut une terminologie pour « rendre dicible » et exprimer la « réalité – non pas biologique, mais sociale – » de la race. Le concept permet alors d’interroger « les choix de politiques publiques », notamment de circulaires qui contournent la loi.

Le statut des Territoires d’outre-mer, les politiques migratoires et sécuritaires, les circulaires spéciales « Roms », la double peine pour les étrangers, les emplois sous condition de nationalité, la loi de 2004 sur « le voile », valideraient l’hypothèse d’un racisme d’État qui, selon Tévanian, « institue de manière active et volontariste une discrimination ».

D’autre part, Mélusine soutient qu’« une approche systémique du racisme » combine le fait qu’il est à la fois une « idéologie » et « un système structurant où le stigmate racial détermine la position sociale relative des personnes ». Il faut alors changer de point de vue en s’intéressant davantage aux « résultats » qu’aux « intentions » racistes selon le sociologue Eric Fassin, l’historienne Stéphanie Roza et la militante communiste Fabienne Haloui (L’Humanité, 16 avril 2018).

Ainsi, dans ces conflits, la question de l’intentionnalité raciste est centrale, avec d’un côté une traque de qui est raciste et de l’autre une définition de ce qui est raciste. Or, il nous semble que, si l’on ne s’émancipe pas du « qui », on ne peut pas saisir les dynamiques contemporaines du racisme, de son institutionnalisation en particulier. C’est le racisme institutionnel dans la police qui a tué George Floyd, plus qu’un policier.


Xavier Dunezat, sociologue rattaché au CRESPPA et l’URMIS est co-auteur de ce texte, et co-auteur de l’ouvrage qui vient de paraître L’ouvrage « Du racisme d’état en France », éditions Les Bords de l’Eau, 2020.

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