De nombreux sites permettent aujourd’hui de s’informer, voire d’apporter des données, sur des espèces animales introduites et envahissantes en France. Romain Garrouste, CC BY-NC-ND

Dépasser sa peur des espèces invasives grâce à la science citoyenne

Cet article est publié en collaboration avec les chercheurs de l’ISYEB (Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité, Muséum national d’Histoire naturelle, Sorbonne Universités). Ils proposent chaque mois une chronique scientifique de la biodiversité : « En direct des espèces ». Objectif : comprendre l’intérêt de décrire de nouvelles espèces et de cataloguer le vivant.


Dans le contexte du réchauffement climatique et de multiples autres causes humaines (déplacements globalisés en tête), des espèces changent d’aire de répartition avec l’aide de l’homme. La perte globale de biodiversité constatée sur Terre facilite ce processus, rendant les écosystèmes encore plus vulnérables et sensibles aux espèces envahissantes.

Le tout récent rapport de l’IPBES, rendu public début mai, a rappelé le lien entre ces introductions et la perte de diversité du vivant ; celles-ci contribuent en effet à un emballement, avec des écosystèmes toujours plus anthropisés ou toujours affectés en cas de restauration.

Comment lutter contre ce phénomène ? Va-t-il s’amplifier ? Pour apporter des éléments de réponse, revenons sur ces mouvements d’espèces en France à l’aide d’exemples précis et bien documentés.

Une punaise doublement diabolique

Inoffensive pour l’humain, la punaise diabolique ravage les cultures. Romain Garrouste, CC BY-NC-ND

La punaise diabolique, d’origine asiatique, est la dernière à avoir défrayé la chronique. À la fois dérangeante dans les maisons en automne et ravageur important des cultures et des espèces ornementales, elle continue son invasion en France et dans le monde. Elle masque aussi l’invasion d’une autre espèce, moins dérangeante et sans incidence sur nos cultures mais assez imposante : la punaise américaine des conifères.

Elles s’agrègent pour entrer parfois par centaines dans les maisons. Romain Garrouste, CC BY-NC-ND

L’invasion de ces deux espèces aurait été difficile à éviter. Ces espèces arboricoles (arbres et arbustes) ne sont en effet pas faciles à détecter, sauf par ce fameux comportement d’agrégation qui dérange tant lorsqu’elles entrent par centaines ou milliers dans nos maisons ; ce fut le cas il y peu dans le Var.

L’intérêt envers cette punaise est en général saisonnier, déclinant en hiver, ce qui repousse les tentatives de résolution du problème. Le phénomène va toutefois s’amplifier, notamment sous l’influence des changements climatiques, et l’été sans fin de 2018 a certainement compté dans l’ampleur du phénomène.

Le problème ne manquera pas ensuite de se porter dans les champs et sur différentes cultures, comme ce fut le cas aux États-Unis ; difficile alors d’éviter une recrudescence des traitements chimiques.

Cette tendance se manifeste déjà en France malgré les réticences grandissantes de l’opinion publique à l’égard des produits phytosanitaires. La punaise diabolique va-t-elle « servir » pour reculer sans fin l’interdiction et la réglementation sévère de l’usage des pesticides ?

Les plathelminthes de nos jardins

Les plathelminthes terrestres, auparavant totalement inconnus du grand public, ont fait la une des médias, à tel point que la découverte de ces « vers géants » (certainement arrivés d’Asie par le transport de plantes) a été considérée comme l’un des cinq événements scientifiques de l’année 2018.

Mais il n’y a pas que les Bipalium kewense – certes très impressionnants avec leurs 30 centimètres de corps jaune et visqueux. Une dizaine d’autres espèces existent, dont une qui a tout pour attirer l’attention puisqu’elle a été classée dans le genre Obama.

Ces plathelminthes sont partout, dans plus de 75 départements de France métropolitaine, et parfois très nombreux, des centaines dans un seul jardin. On les voit moins facilement que les insectes volants, mais ceux qui visitent leur potager la nuit et voient partout des animaux bizarres, mous, et recouverts de mucus n’aiment pas cela du tout ; d’autant plus que lorsqu’ils sont chez vous, rien ne les fait partir.

Si les plathelminthes terrestres peuvent inspirer de la répulsion, ils ne sont pas directement dangereux pour l’homme (évitez tout de même de les toucher). C’est leur effet sur les autres animaux du sol, dont les vers de terre, qui suscite l’inquiétude.

Le frelon asiatique tueur d’abeilles

Le frelon asiatique Vespa velutina est la hantise des apiculteurs même s’il n’est qu’un, et non le plus important, des facteurs de mortalité de l’abeille domestique en Europe.

Comme tous les frelons et autres guêpes sociales, il inquiète aussi le grand public, à cause de ses piqûres qui ne sont pourtant pas plus venimeuses que celle de l’abeille domestique.

Toutes ces espèces sociales, qui attaquent lorsqu’on s’approche à moins de 5 mètres de leur nid, ne sont véritablement dangereuses qu’en cas de piqûres multiples (plusieurs centaines) ou chez les personnes allergiques, pour qui une seule piqûre peut être fatale en l’absence d’un rapide traitement.

Comme la plupart de ses nids sont installés à plus de 10 mètres de haut dans les arbres ou sous les toits, les risques d’attaque du frelon asiatique sont donc limités, même si les médias s’empressent de signaler tous les cas de piqûres, fatales ou multiples, dues à cette espèce. Ils renforcent ainsi l’inquiétude du grand public alors que l’abeille domestique et les guêpes communes sont bien plus souvent en cause dans ce genre d’accident.

Depuis son premier signalement dans l’Hexagone en 2004, le frelon asiatique s’est répandu dans la totalité du territoire français et a gagné la plupart des pays voisins. Comme tout autre frelon, ses colonies sont annuelles et meurent en hiver, sauf les futures reines qui se cachent pour hiverner. Ainsi abritées, elles peuvent être accidentellement transportées sur de grandes distances via le commerce international.

C’est ainsi que la reine (probablement unique) qui est à l’origine de l’invasion en France est arrivée de Chine, mais aussi que des pays européens comme le Portugal, l’Allemagne, l’Angleterre ou les Baléares ont été atteints alors que l’Espagne, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas ont été colonisés avec la progression naturelle du front d’invasion depuis la France.

Indispensables taxonomie et histoire naturelle

Il y a probablement une relation entre la crainte des espèces invasives – surtout quand ce sont des insectes ou des invertébrés – et une grande méconnaissance de la nature qui conduit à des réactions de peur souvent injustifiées.

L’expérience montre, pour le frelon asiatique par exemple, que les actions de communication (conférences, réunions d’information, articles de vulgarisation, sites Internet) sont utiles pour aider le public à relativiser le danger comme à mettre en œuvre des méthodes de prévention respectueuses de l’environnement.

Il est nécessaire, dans le contexte actuel de perte de biodiversité, de continuer à renseigner les invasions et les détecter précocement, que ce soit par les sciences participatives ou l’implication des pouvoirs publics.

Les programmes universitaires, les filières professionnelles (agronomie, santé) et générales (sciences naturelles au lycée, biologie des organismes) doivent se renforcer pour les sciences naturelles, qui sont au cœur des préoccupations du XXIe siècle, comme le démontre le récent rapport IPBES.

Les sciences participatives en première ligne

Des sites dédiés permettent aujourd’hui de s’informer, voire d’apporter des données, sur des espèces animales introduites et envahissantes en France.

C’est le cas du site EEE-FIF, dédié à un large public : il fournit une expertise scientifique et une large documentation sur les espèces exotiques envahissantes en France métropolitaine comme en outremer.

D’autres sites permettent à tout un chacun de contribuer d’une façon plus générale au suivi et à l’acquisition de connaissances sur la biodiversité en France.

L’observatoire participatif des espèces et de la nature (OPEN) est le portail du collectif national des sciences participatives – biodiversité (CNSPB). Ce collectif, qui s’appuie sur un réseau d’acteurs professionnels, œuvre à faire connaître et reconnaître les sciences participatives liées à la biodiversité en France.

Depuis mai 2018, il est également possible de participer à l’inventaire des espèces en transmettant ses observations aux experts via l’application INPN Espèces qui permet de découvrir toutes les espèces de la faune et de la flore françaises (métropole et outre-mer) à travers leurs caractéristiques, leur répartition ou encore leur statut de conservation.

Grâce à une entrée facilitée par l’image et à une géolocalisation depuis son mobile, mieux connaître la nature autour de soi mais aussi faire remonter ses observations devient un jeu d’enfant.

On l’aura compris, l’information et la documentation des situations sont pleines de sens concernant les espèces invasives. La science citoyenne est ici doublement utile, en renseignant des informations sur la biodiversité, qu’elle soit ordinaire ou extraordinaire, et en participant à l’information utile pour contribuer à une gestion intégrée d’espèces potentiellement problématiques… Et nous aider à renouer plus généralement avec la nature qui nous entoure.