Derrière la prise de « smart drugs », une expérimentation sociale sauvage

Anders Sandberg/flickr, CC BY-NC

Vous voulez vous porter volontaire pour une expérimentation de masse sur l’homme ? Trop tard. Vous êtes déjà devenu un rat de laboratoire. Sans approche éthique, sans consentement éclairé. On ne vous a jamais demandé votre avis, vous n’avez rien signé et il n’existe désormais aucune porte de sortie commode.

Nous ne voulons pas être alarmistes. Nous ne suggérons pas qu’il va vous pousser des ailes ou que des poils hirsutes vont faire leur apparition à des endroits surprenants de votre anatomie, vous transformant en une moitié d’insecte repoussant comme le « Brundlefly » (les effets secondaires de vraies expérimentations scientifiques impressionnent rarement autant que les effets spéciaux du film de David Cronenberg La mouche). Mais nous savons bien que tout le monde ne veut pas devenir un rat de laboratoire. Et pourtant nous sommes tous enrôlés dans une gigantesque étude concernant l’amélioration cognitive humaine.

Pilules de l’intelligence

Cette amélioration cognitive est un terme général qui englobe toutes sortes de médicaments et de dispositifs divers qui affûteront votre esprit, selon la confiance que vous accordez à tel membre de la communauté scientifique ou à un fondu de jeux en ligne. Pour en comprendre l’essentiel, reportez-vous à l’avant-première du film de Neil Burger Sans limites.

Mais de quels médicaments s’agit-il ? De quels dispositifs ? Et bien, prenez l’exemple de ce type qui s’électrifie le cerveau à l’aide d’un système maison, une stimulation cérébrale intracrânienne directe (tDCS) avec un courant de faible intensité à hauteur d’une batterie de 9 volts. Ou bien l’exemple d’Elizabeth, vingt ans et quelque, fondatrice d’une start-up, qui prend de l’Adderal, un médicament prescrit pour traiter les problèmes d’attention et le syndrome d’hyperactivité (ADHD) sauf qu’elle n’en présente aucun symptôme.

La ritaline,le modafinil et le donepezil, voilà d’autres exemples de médicaments, normalement prescrits à des malades, que les bricoleurs du cerveau cherchent à reproduire en vue d’une amélioration cognitive. Et les moins aventureux – ceux qui ne veulent pas avaler les pilules antidémence de leurs grands-parents – disposent d’un éventail de plus en plus large de suppléments « nootropiques » pour renforcer la mémoire et d’autres fonctions cognitives. On les trouve sans ordonnance dans les pharmacies en ligne.

Des gens très divers utilisent ces accélérateurs cérébraux – des fanas de jeux vidéo, des étudiants, des neuroscientifiques, des chefs d’entreprise, des musiciens et des fonctionnaires.Il y a même de fortes chances, cher lecteur, que vous aussi, vous en testiez les possibilités. Et sinon vous, alors votre partenaire, vous voisins ou vos collègues de travail.

Pourquoi veut-on augmenter sa capacité cognitive à l’aide de médicaments ? Pour élargir au maximum sa capacité mentale, bien sûr. Selon le mode d’emploi et la créativité du département marketing qui vend le produit en question, les bénéfices supposés sont une amélioration de la mémoire, de la concentration, des réflexes plus justes, du calme, une meilleure clarté de pensée, la faculté de résoudre les problèmes, une énergie mentale accrue, enfin la possibilité de bien fonctionner avec un minimum de sommeil.

Mais voici de quoi doucher votre enthousiasme. Dans maintes circonstances, l’achat ou la vente de ces médicaments peut s’avérer illégal. Et certains sont des drogues réglementées, ce qui conduit Elizabeth à s’approvisionner en Adderal auprès de vendeurs douteux.

La santé doit aussi être prise en compte. À l’exception d’études isolées, de monceaux de on-dit et de tonnes de bla-bla, les scientifiques ne savent pas très bien lesquelles de ces méthodes fonctionnent, comment elles fonctionnent et quels effets secondaires elles peuvent entraîner. Les experts poussent à la prudence, au moins jusqu’à ce qu’on ait mené d’avantages de recherches et que les scientifiques puissent indiquer quels sont les types d’intervention sur notre cerveau sûrs et efficaces. Notre préoccupation, c’est que d’ici là, il ne soit déjà trop tard pour nous soustraire à une massive expérimentation sur l’homme.

Expérimentation de masse

C’est sur ce point que nous rencontrons souvent le scepticisme de la part du public. À moins que tout le monde n’utilise des produits pour une amélioration cognitive, comment chacun peut-il se trouver impliqué dans cette expérimentation ?

Voici notre raisonnement : imaginez que l’on développe, à l’avenir, des méthodes d’amélioration cognitive ayant reçu l’approbation clinique du nombre requis de citoyens en blouse blanche. Puisqu’elle pourra le faire, la population lambda va vraisemblablement se mettre à les utiliser. Tout à coup, il sera possible d’avaler une pilule et d’attaquer avec succès l’analyse mathématique ou de se ragaillardir en pratiquant une transplantation du cœur et des poumons ou en transportant des gens par les airs de l’autre côté de l’Atlantique.

Mais voilà le hic. Au tout début, l’amélioration cognitive peut relever du libre arbitre de chacun, mais quand, autour de soi, tout le monde la pratique, une forme insidieuse de coercition sociale s’installe. Tout comme l’utilisation de bêta bloquants s’est généralisée sur la scène musicale, l’amélioration cognitive menace de devenir une nouvelle norme, un pratique standard qui pousse tout le monde à bricoler son cerveau pour être dans le coup.

Bien sûr, on ne peut pas prédire l’avenir. Mais prévoir qu’une amélioration cognitive sûre, effective et peu chère aura des répercussions sur des sociétés compétitives comme les nôtres, cela tombe sous le sens. Cela entraînera, nous en prenons le pari, une culture encore plus obsédée par le travail et encore moins favorable à d’autres activités qui enrichissent la vie. Vous souvenez-vous de ces prédictions – dans les années 1980 – selon lesquelles on allait tous travailler quinze heures par semaine grâce à l’efficacité acquise par les technologies ? Cela n’est pas arrivé, pour une bonne raison : non parce que la technologie ne tient pas ses promesses, mais parce que nous avons fait le choix d’utiliser ce progrès pour travailler encore davantage.

e c d o. David/Flickr, CC BY-NC

Effets sociaux secondaires

Les avancées scientifiques et technologiques façonnent notre vie – souvent de manière imperceptible – en changeant petit à petit nos valeurs ainsi que le paysage moral, légal et social dans lequel nous vivons. Les tests de laboratoire, les essais cliniques et les études épidémiologiques sont efficaces pour identifier les effets secondaires médicaux (vision floue, nausées, blocage nasal, etc.) ; mais ils ne tiennent pas du tout compte des effets sociaux secondaires que la science et la technologie peuvent entraîner. Voilà une des raisons pour lesquelles vous n’avez pas besoin de vous soumettre à l’amélioration cognitive pour devenir un sujet d’étude au sein de cette expérimentation massive sur l’homme. Il vous suffit de faire partie d’une société où d’autres s’y plient. Quand elle utilise les techniques d’amélioration cognitive, vous en subissez les effets sociaux secondaires.

Reste la question du consentement éclairé – voudriez-vous prendre une pilule de l’intelligence si elle vous poussait à prendre des décisions pas vraiment malignes sur la durée de votre travail ? Simplement parce que vous avez la possibilité subite d’en faire davantage ? Et si cela changeait la vision de votre employeur sur votre capacité de travail, compte tenu de celui effectué autour de vous par vos collègues de bureau ?

Le dopage en sport n’est pas seulement problématique du point de vue de la santé, il est contraire à ce que nous voulons du sport. Rikard Elofsson/Flickr, CC BY

Pour vous faire une idée de ce qui manque dans notre façon de parler de l’amélioration cognitive, regardez ce qui fait débat entre l’amélioration des performances physiques et celles qui tiennent au mental.

On rejette le dopage des athlètes non seulement pour des raisons de sécurité sanitaire, mais parce que nous voulons placer le sport à la hauteur de certains objectifs, à l’image de ces hommes superbement musclés et leur accomplissement riche d’inspiration : rien à voir avec une course aux armements technologiques et scientifiques. En ce qui concerne le sport, nous décidons de ce qui doit se passer et nous établissons des règles sur la façon d’y arriver. Ce sont des valeurs morales qui, dans le sport, dictent notre conduite.

Et cependant, malgré les effets potentiels sur nos vies, les valeurs autres que celles portant sur la sécurité, l’efficacité et l’égalité sont marginalisées dans les débats sur l’amélioration cognitive. Ces pilules pour le cerveau sont assimilées à la caféine, les antidouleurs ou les cours en ligne pour devenir plus habiles. Et ceux qui expriment leur dégoût pour ce type de société que favorise l’amélioration cognitive, les voilà ridiculisés et traités de néoluddistes – comprendre les adversaires du progrès technologique.

Voyez par exemple ce tweet d’un généticien, qui vise nos travaux sur le questionnement éthique et juridique de l’amélioration cognitive.

Mais de notre point de vue, une société nourrie par l’amélioration cognitive n’est ni inévitable ni impossible à remettre en question. Nous devons évaluer soigneusement l’ensemble des ramifications émanant d’une technologie naissante. Non parce que nous estimons que tout changement technologique serait mauvais et devrait (ou pourrait) être stoppé, mais parce que nous nous le devons à nous-mêmes pour notre avenir.

En tant que corps social, nous en avons la responsabilité. Inonder le monde de nouvelles technologies, de nouveaux médicaments sans en mesurer les conséquences potentielles pour la société revient à mettre sur le marché un nouveau médicament sans l’avoir fait passer par les essais cliniques appropriés. Ne pas se soumettre à cette obligation équivaut, ni plus ni moins, à une expérimentation sociale sauvage.

On aimerait continuer à parler bioéthique avec notre « gentillet » point de vue, mais il est temps de se booster la cognition : plus question de quitter son travail à une heure raisonnable, de profiter de ses enfants, de ses animaux favoris, de faire de l’exercice, de composer des menus équilibrés, avant d’essayer (sans succès) à s’abandonner à une bonne nuit de sommeil.

This article was originally published in English

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