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Donald Trump : quel risque pour l’Amérique avant et après le 20 janvier ?

Donald Trump le 12 janvier 2021 au moment d'embarquer dans Air Force One pour se rendre au Texas afin de superviser la construction du mur qu'il cherche à ériger à la frontière avec le Mexique. Mandel Ngan/AFP

En 390 av. J.-C., l’armée romaine perd une bataille gagnée d’avance, face à une bande de Gaulois hirsutes au bord de l’Allia, laissant Rome sans défense. Les Gaulois saccagent la ville, la brûlent et assiègent la citadelle… du Capitole, pendant 7 mois. Les Romains exsangues achètent leur départ par une humiliante rançon de 330 kilos d’or.

Cet événement est resté un traumatisme national. Les récits, notamment celui de l’historien Tite-Live qui connaît la plus grande postérité, s’accordent à reconnaître « le sac de Rome » comme une souillure d’ordre sacré.

Ce drame historique – comparable à celui que vécurent les Chinois avec le pillage et la destruction du Palais d’Eté par les troupes franco-anglaises en 1860 – a touché à l’essence même de la nation romaine, au point d’avoir traversé les siècles comme une tragédie.

Ainsi en est-il de ce 6 janvier 2021 pour les États-Unis : le temple de la démocratie américaine a été souillé par une foule furieuse et le terme de desacration a été employé à l’envie pour en signifier le sacrilège.

L’événement restera-t-il l’ultime transgression du règne de Trump d’ici le 20 janvier ? Et après cette date ? Rien n’est moins sûr.

Les intentions de Donald Trump

On sait qui a montré à la foule la direction du Capitole. Il faut prendre Donald Trump au sérieux. Névrosé, menteur pathologique, cynique selon sa nièce psychologue et d’autres spécialistes de la santé mentale, Donald Trump est prêt à tout pour rester le boss « de la plus grande puissance de tous les temps », car selon lui c’est son bon droit et pas celui d’un loser comme Joe Biden.

Sa vraie conseillère est la folie des grandeurs, dont les bouffées délirantes le conduisent toujours à la même attitude, de bravade incontrôlable.

Il n’est pas le premier chef d’État frappé d’un tel désordre, conforté pendant quatre ans par l’exploit sidéral d’être arrivé, avec ses talents de bateleur, à la tête d’une grande démocratie électorale, et en suivant à peu près les règles du jeu. Certes, les États-Unis ont connu un autre génie de l’auto-communication narcissique en la personne de Théodore Roosevelt, mais là s’arrête la comparaison.

Maintenant que les règles de la bataille électorale se sont retournées contre lui, Donald Trump cherche à les tordre à sa propre fiction par toutes les ruses. Nous en avons eu un large aperçu ces dernières semaines. Il se fiche de la réalité des résultats, il se fiche du parti républicain, il se fiche des institutions américaines, il se fiche de la démocratie, il se fiche de la paix civile.

La fidélité à sa grandeur est le seul indicateur de sa (dé)mesure et, tel un charmeur de serpents ou le joueur de flûte de Hamelin, il utilise en apprenti sorcier la part vengeresse de l’âme américaine, après l’avoir transformée en secte. Et la secte sentimentale et chauffée au ressentiment boit les paroles de son idole.

Une information en amont du jour funeste devrait nous alerter sur la nature des intentions de l’encore-Président, si personne ne l’arrête à temps, c’est-à-dire ne le réduit au silence ou ne le chasse dans un grand fracas symbolique. Le Pentagone a donné son feu vert, le 5 décembre, au déploiement de la Garde nationale demandé par la maire de Washington quinze jours plus tôt, afin de prévenir les débordements éventuels des manifestants pro-Trump.

La garde nationale n’a été déployée qu’après l’assaut contre le Capitole. Brendan Smialowski/AFP

Or, au moment de l’irruption dans le Capitole, la Garde nationale n’était pas déployée. Donald Trump n’avait donné aucun ordre. Pressé de le faire quand les séditieux se trouvaient déjà à l’intérieur, il refuse vigoureusement et à plusieurs reprises. Ce sera Mike Pence mis à l’abri au troisième étage, qui ordonnera le déploiement à la demande du conseiller de la Maison Blanche Pat Cippolone, ordre répercuté par Ryan McCarthy, Secrétaire aux Armées et Christopher C. Miller, Secrétaire à la Défense.

Une telle obstination à refuser la Garde nationale et à refuser ensuite, pendant plusieurs heures, de désavouer les saccageurs et de leur intimer de se retirer – puisqu’ils affichaient de toutes les manières possibles qu’ils faisaient cela en son nom – n’est pas un errement lié au stress.

C’est une manifestation de super-pouvoir pour celui qui voulait sortir de l’hôpital après son infection à la Covid avec un tee-shirt de Superman.

Contrairement à ce qu’il a laissé entendre, dans son message convenu et obtenu au petit matin par un entourage paniqué, Donald Trump ne regrette pas le sac du Capitole. Il ne condamne pas les émeutiers prêts à menacer les élus du Congrès. Il a montré au monde entier sa capacité de nuisance et la force de son peuple (son public ?) en colère. À son échelle, ce fut « grandiose ».

Briser l’impunité

Face à l’appel unanime des grands médias américains à son départ immédiat, il ne faut pas attendre de Donald Trump qu’il s’en aille de lui-même en démissionnant. Et ce ne serait d’ailleurs pas souhaitable qu’il parte ainsi, impunément, avant l’investiture de Biden, sans forme de condamnation institutionnelle – l’impeachment accéléré que la Constitution n’interdit pas, puisque Mike Pence a annoncé que le gouvernement restant n’invoquerait pas le 25e amendement – ni la certitude d’une investigation criminelle pour causes de rébellion, insurrection et conspiration séditieuse, et ce dès le 21 janvier.

Certes, Donald Trump n’a pas réussi à s’assurer l’appui des militaires, à aucun moment. Mais que dix anciens Secrétaires de la Défense (Dick Cheney, James Mattis, Mark Esper, Leon Panetta, Donald Rumsfeld, William Cohen, Chuck Hagel, Robert Gates, William Perry et Ashton Carter) se soient fendus, trois jours avant la cérémonie de certification, d’une lettre publique dans le Washington Post pour rappeler que l’armée ne se mêle pas des élections et que tout civil ou militaire qui irait dans cette direction serait tenu pour responsable et coupable, dit clairement combien le risque était pris au sérieux.

Si personne ne le stoppe ni ne l’empêche en même temps de communiquer – les GAFA ont pris dans l’affaire des décisions qui les honorent mais ne leur incombaient pas —, Trump va continuer à mobiliser son peuple – cet agrégat blanc d’identitaires nostalgiques, de survivalistes, de suprémacistes xénophobes, de complotistes et de libertaires, conspuant le Big Government et ses manigances – pour défendre l’Amérique contre le « système », incluant désormais dans un même sac les deux partis politiques et les institutions démocratiques, qui ont manifesté ensemble leur soumission aux ordres de ce même système.

Sans entraves légales, Donald Trump pourrait ensuite créer son propre parti, ses propres médias et continuer sa trajectoire délirante. Trump a déjà annoncé vouloir créer son propre réseau social et même une chaîne de télévision. Bien que les analystes doutent de ses chances de mettre sur pied le moindre Empire médiatique, il aurait les mains libres pour surmonter le bannissement des réseaux sociaux et son divorce d’avec Fox News, surmonter la répudiation du Parti républicain et garder sous contrôle ceux des élus qui l’ont suivi, afin de siphonner « son » électorat pour les élections de mi-mandat en 2022 et être le candidat du Trump’s Greatest Party pour 2024.

« Will be wild » : le risque de nouvelles violences

Les grands réseaux sociaux ont justifié la fermeture des comptes de D. Trump et, avant cela, le blocage de ses derniers messages, par la peur du « risque de l’incitation à de nouvelles violences », notamment le jour de l’investiture, dont les cérémonies ont été réduites au minimum pour cause de pandémie.

C’est une peur que partagent beaucoup d’acteurs.

Des supporters de Donald Trump lors d’une « marche patriotique » le 9 janvier à San Diego. Patrick T. Fallon/AFP

Washington placée en couvre-feu dans la nuit du 6 au 7 janvier par sa très responsable édile est en état d’urgence pour 15 jours avec tout le District de Colombia. La Garde nationale, avec le Département de police métropolitain aidé d’autres Départements de police régionaux, a sécurisé un large périmètre autour du Capitole et se trouve en charge de faire respecter le couvre-feu à partir de 18 heures.

Tout semble donc désormais sous contrôle dans la capitale fédérale. Le FBI a lancé des procédures couvrant l’ensemble des États pour sédition, conspiration et crime contre la propriété fédérale. Il a arrêté un représentant du Congrès de Virginie occidentale, Derrick Evans, que s’était filmé au milieu des émeutiers. Le FBI recherche activement le poseur de bombe artisanale retrouvée devant le siège du Parti républicain à Washington. Le 8 janvier, un autre « terroriste » a été arrêté dans le Michigan pour son appel de menace à la bombe sur le Capitole de son État.

Mais il reste bien d’autres Capitoles à saccager ailleurs, dans les États où les écarts n’ont pas été importants et d’une manière bien plus dramatique encore quand ces États n’interdisent pas le port d’armes. On se souvient de l’intrusion printanière au Capitole du Michigan de groupes armés venus réclamer la suspension des mesures de confinement, terrifiant leurs élus. En janvier 2020, plus de 20 000 manifestants armés ont défilé dans les rues de Richmond pour protester contre de nouvelles lois contrôlant les armes à feu, obligeant le gouverneur à déclarer l’état d’urgence et à sécuriser la State house.

Outre une rhétorique constamment martiale dès la campagne de 2016, Trump a légitimé pendant quatre ans les groupes extrémistes dans leur manichéisme haineux, notamment envers les immigrés, les libéraux et les musulmans, et prôné des solutions agressives, ce qui explique que certains soient réellement prêts à passer à l’action.

Dans le passé, en 1874, 1875 et 1876, les membres de la White League et Red Shirts ne furent pas punis de leur intrusion dans les Offices publics et leurs campagnes de terreur dans les États de Louisiane, Mississippi et Caroline du Sud.

On n’en est pas là. Mais comme l’écrit Jamel Bouie dans le New York Times,

« Si la foule et ses marionnettistes – le président et ses alliés – s’en sortent impunis, alors la foule reviendra. »

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