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Le président-élu Joe Biden quitte l'église catholique romaine St. Joseph, le samedi 5 décembre 2020, à Wilmington, au Delaware. Photo AP/Andrew Harnik

Du pape Grégoire XIII à Joe Biden, les stratégies politiques se répètent

Le matin du 2 novembre dernier, jour d’élections aux États-Unis, Joe Biden s’est rendu à l’église Saint-Joseph de Wilmington, au Delaware, ainsi qu’au cimetière, pour se recueillir sur les tombes de sa première femme et de deux de ses enfants.

Ce programme aux allures de pèlerinage constitue peut-être sa prière ultime pour la victoire électorale qu’il espérait ce jour-là. Si sa foi est bien réelle – et l’objectif n’est pas d’en discuter ici – on ne peut nier qu’elle a été savamment orchestrée pour draper le candidat démocrate d’une aura positive durant la campagne.

Plusieurs vidéos publicitaires ont souligné la piété du chef démocrate. Dans Principles, on le montre en compagnie du pape François ou discourant dans une église ; dans A Man Guided by Faith, une paroissienne de son village natal le décrit comme un dévot modèle. Joe Biden a d’ailleurs souligné sa ferveur religieuse dans son discours de victoire, le 7 novembre, où il cite la Bible sans ambages.

Rappelons que le vote catholique a valu à Donald Trump les trois États-clés des Grands Lacs (Michigan, Pennsylvanie et Wisconsin) à l’élection de 2016, ce qui expliquerait une telle mise en avant de sa foi. Si Trump ne semble pas faire preuve d’une grande piété, il insiste beaucoup sur la position antiavortement du Parti républicain pour rallier lui aussi cette portion de l’électorat.

De Grégoire XIII à Joe Biden

De nombreux politiciens et hommes d’église de haut rang ont usé de la foi à des fins démagogiques à l’instar de l’actuel président élu. Mes recherches sur le mécénat des cardinaux dans la Rome du XVIe siècle m’ont permis d’examiner fréquemment ce type de comportement, notamment chez le pape Grégoire XIII, qui a régné de 1572 à 1585.

Dans sa biographie du pontife publiée en 1596, l’auteur Marcantonio Ciappi soutient qu’il récitait des litanies dès son réveil et se rendait ensuite dans sa chapelle privée pour assister à la messe et faire des oraisons. Même si le pape était réellement un fervent dévot, l’ostentation de sa piété, qui s’explique par le contexte religieux contemporain, permet de replacer la conduite de Joe Biden dans un spectre historique plus large.

Réforme et Contre-Réforme

En 1517, le frère augustinien allemand Martin Luther proclame son opposition aux abus perpétrés par l’Église avec la publication des 95 Thèses, ce qui marque le début de la Réforme protestante. Ses idées se propagent rapidement dans le nord de l’Europe, encourageant les caricatures qui dénigrent l’office papal.

Lucas Cranach l’Ancien représente par exemple, en 1545, le pontife chevauchant une truie et bénissant des excréments alors que Melchior Lorch le transforme peu de temps après en monstre sanguinaire recouvert d’une toison hideuse et crachant du feu.

En réaction, le clergé catholique émet des directives en ce qui concerne le comportement des prélats lors du concile de Trente (débuté en 1545 et terminé en 1563). La nouvelle image de l’Église passe par la démonstration que ses membres faisaient preuve des vertus qu’elle enjoint de respecter. La piété devient un critère de sélection des candidats à la tiare pontificale et plusieurs cardinaux aspirant au titre entreprennent de faire valoir la leur par les arts. En résultent de nombreux décors destinés à des institutions religieuses, mais aussi des fresques à même les murs de leurs palais.

Une lignée de papes exemplaires

Pour respecter les recommandations concernant l’ostentation de la richesse, Grégoire XIII visite la villa de campagne du cardinal Marco Sittico Altemps plutôt que de se faire construire sa propre résidence d’été comme ses contemporains.

Toutefois, il faut se détromper : la villa, localisée dans le haut lieu de retraite du clergé à Frascati et nommée « Mondragone » en l’honneur du pontife dont l’emblème est le dragon, devient en fait une véritable villa papale. Des activités administratives y sont tenues – c’est d’ailleurs là qu’est scellé l’établissement du calendrier grégorien – et des invités de marque y sont reçus.

La Villa Mondragone, à Frascati, en Italie, où le pape Grégoire XIII se rendait pour recevoir des invités de marque et remplir diverses tâches administratives. de l’auteure

L’édifice détient ainsi des fonctions promotionnelles, tout comme ses décors. Ceux de la chapelle, peints par Guidonio Guelfi, en 1576, sont consacrés à saint Grégoire le Grand (pape de 540 à 604). Tel que démontré dans le troisième chapitre de mon mémoire de maîtrise, c’est grâce à la représentation du récit de son homonyme, mais aussi grâce à la substitution du portrait de son prédécesseur par celui de Grégoire XIII dans les épisodes dépeints sur les murs, que l’artiste suggère l’association de Grégoire XIII avec ce pape précurseur exemplaire.

Fréquent dans les cycles décoratifs de la Renaissance – pensons simplement aux Chambres de Raphaël au Vatican – ce procédé permet à Grégoire XIII de se présenter, à l’instar de Grégoire le Grand, comme un pontife idéal dont le règne restaurera l’âge d’or du christianisme.

Joe Biden a utilisé une stratégie similaire dans son tout premier discours en tant que président élu, affirmant que sa présidence s’inscrirait dans la suite de celles de Franklin D. Roosevelt, John F. Kennedy et Barack Obama. Reculant jusqu’au New Deal de 1932 à titre de comparaison pour valoriser ses projets de loi à venir, il rejoue le stratagème grégorien.

L’humilité du Sauveur

Dans la chapelle de la villa Mondragone, Grégoire XIII est aussi représenté, priant le Christ nouveau-né dans L’adoration des bergers qui figure au-dessus de l’autel. Si ce procédé illustre la piété que le prélat s’attribue, il met aussi en scène son humilité.

L’œuvre « L’adoration des bergers », dans laquelle Grégoire XIII est représenté priant le Christ nouveau-né. de l’auteure

Plus fréquemment associés aux rois mages dans l’iconographie de l’adoration de l’enfant – comme dans la Chapelle des mages du Palais Médicis à Florence, les mécènes affichent leur humilité par le choix de s’identifier aux bergers. Cette prise de position constitue un outil de valorisation évident dans le contexte suivant le concile de Trente. Grégoire XIII se montre ainsi au service de son peuple et contrecarre les critiques d’abus intentées au clergé lors de la Réforme.

« Et maintenant, ensemble – sur les ailes de l’aigle – nous entamons l’œuvre que Dieu et l’histoire nous ont demandé d’accomplir », a clamé Joe Biden à la fin de son discours de victoire. Même si la formule ne paraît de prime abord pas très humble, Joe Biden emboîte le pas à Grégoire XIII en s’identifiant comme l’élu divin (et non seulement le gagnant d’un vote électoral).

Il se positionne également tel un messie (« Nous devons restaurer l’âme de l’Amérique ! ») dont l’action extirpera les États-Unis de la noirceur dans laquelle Donald Trump les a plongés. La mise en scène de la foi de Joe Biden aura-t-elle fait oublier aux fervents catholiques la position démocrate proavortement qu’ils n’appuient pas ?

On ne peut que penser que la stratégie a été gagnante : près de 500 ans après son utilisation par Grégoire XIII, Joe Biden arrache peut-être grâce à elle les Grands Lacs à son adversaire républicain et devient le sauveur attendu des États-Unis. God bless America !

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