Du stigmate à la performance : « Button Poetry », nouvel éveil de la poésie américaine

Sarah Kay, « The Type ». Button Poetry

Si tu deviens le genre de femmes que les hommes regardent
Tu peux les laisser te regarder
Mais ne prends pas les yeux pour des mains, des fenêtres, ou des miroirs
Montre-leur ce à quoi une femme ressemble
Il se peut qu’ils n’en aient jamais vu avant.

Ainsi débute le poème de Sarah Kay, « The Type », vu près de 1,8 million de fois sur la chaîne YouTube de Button Poetry (site officiel). Le compte Twitter d’Hanif Abdurraqib, autre précieux contributeur de Button Poetry, rassemble quant à lui plus de 36 000 abonnés. Comment expliquer le succès, heureux et libérateur, de ce nouvel élan de la poésie américaine ?

Naissance et vie de Button Poetry

Renouveler la poésie, tel est le but avoué de Button Poetry depuis 2011 par Sam Cook et Sierra DeMulder, ce qui serait tristement banal si cette ambition restait formulée telle quelle. Loin du poète qui reste seul devant sa feuille, ou de celui qui récite ses vers face à la foule, les performances de Button Poetry ont à cœur une poésie qui vit « dans les livres et les bars, les magazines et les salles de spectacle, dans les esprits et dans les bouches ».

Hanif Abdurraqib, ‘When I Say That Loving Me Is Kind of Like Being a Chicago Bulls Fan’.

Nées du choc produit entre la page et la scène, leurs étincelles poétiques mettent à bas « les vieilles frontières entre la performance et l’écrit », et favorisent la libre croissance des arts littéraires. En avril 2012, les fondateurs de Button Poetry filment leur premier tournoi de poésie (le College Unions Poetry Slam Invitational) qui les rapprochent du slam, dans le sillage du « spoken word » de la Beat Generation. Comme Allen Ginsberg, le collectif Button Poetry affirmerait volontiers que la poésie est « un exutoire » qui nous permet de dire publiquement les expériences intimes. Cet entrelacement, les poètes de Button Poetry en déploient toute l’envergure.

Mais le jeu, facile, des influences nous fait remonter sans doute encore plus loin : au militantisme de Maya Angelou, à la poésie confessionnelle de Sylvia Plath ou Robert Lowell, aux révoltes du gospel, au lyrisme politique de Langston Hugues, et, peut-être, à Walt Whitman dans ses vers les plus irrévérencieux, où dans la quête de soi et de sa nation il se demande : « Pourquoi prierais-je ? Pourquoi serais-je respectueux et soumis aux convenances ? » (Feuilles d’herbes, première édition en 1855). Mais ce serait museler la voix des poèmes de Button Poetry que de les surinvestir d’un héritage littéraire restrictif, naturellement aléatoire d’un spectateur à l’autre.

La mercerie des états d’âme

Button Poetry est une entité tentaculaire, qui investit la majorité des grands médias : Facebook, Twitter, Instagram, YouTube, et Tumblr. Parce qu’elle est si facilement accessible, elle est à même de s’inviter à chaque instant de la journée, et investit nos pensées quand celles-ci errent dans le métro ou se perdent entre deux gratte-ciels.

Aller sur la chaîne YouTube ou le compte Instagram de Button Poetry, alimentés plusieurs fois par semaine en nouveautés lyriques, donne le sentiment d’ouvrir la porte d’une mercerie insolite où, selon notre besoin, l’on serait guidé vers les boutons, aiguilles, fils et autres articles susceptibles de nous aider à réparer notre habit déchiré. Il en va de même de tous les poèmes que Button Poetry garde dans ses écrins : du traumatisme à l’extase en passant par la blessure morale et les méandres du désir, bien des états d’âmes y sont cristallisés et offerts aux spectateurs.

Button Poetry n’offre pas de panacée, mais montre la grande diversité des travaux textiles de ceux qui sont venus se réparer avant nous. Ils recouvrent les aspects les plus sombres des interactions humaines, tels que le racisme (« The Shotgun »), le viol (« The ‘I’m Sorry’ Poem »), le body-shaming ou la honte infligée au corps (« The Fat Joke »), etc., comme ils évoquent avec humour et légèreté ce que le quotidien offre d’émerveillement, dont font partie les fantaisies de l’enfance (« Baby Brother »), ou la beauté du sentiment amoureux (« Pretzeled Bodies »).

Le matin suivant tu es venue vers moi
Ton sourire dans une main, Dieu dans l’autre
Et depuis je n’ai eu de cesse de les confondre

Tous ces thèmes ne sont pas traités séparément : ils se télescopent, se recoupent, et rendent aux expériences humaines la complexité de leurs nuances. L’exploit tient également à la gageure du format de Button Poetry : parvenir en un temps limité (entre deux et cinq minutes) à interpréter un poème où la densité des métaphores n’entrave ni la fluidité ni la clarté de la performance. Le jeu est donc intense, la colère cadencée, les larmes parfois irrépressibles : les performers hurlent, pleurent, accusent, et parfois sourient avec une tendresse renversante.

« Montre-leur tes crocs, tes griffes, ta colère » : la beauté à l’aune de la violence

Button Poetry investit le hiatus entre une société américaine dont la normativité mutile les expériences individuelles, et une somme infinie d’anonymes qui, en éclatant l’ordre quotidien d’un langage morne et quasi anémique, conjurent sans clémence la douleur des maux qu’on leur inflige. Pour reconquérir la souveraineté de leur existence, les poètes se saisissent du réel dont les puissants ne sauraient être les seuls propriétaires. Button Poetry se dresse en creux contre un accaparement de la réalité par des politiques technocrates pour qui les faits peuvent être alternatifs et la vérité relative, à plus forte raison depuis la dernière élection présidentielle américaine.

Britteney Conner.

Beaucoup de ces poèmes se présentent d’abord comme des souvenirs, et font appel à une série d’anecdotes qui se déploient avec pudeur ou grandiloquence au sein d’une grande variété de tons : ironie, tendresse, amertume, félicité, désespoir, extase, rage, amusement, etc. Chaque texte est, pendant quelques minutes, une plaie ouverte sur l’intimité d’un monde qui, dans ses cris ou murmures, fait surgir de sa mémoire l’origine d’une souffrance ou d’un état de grâce. Néanmoins, les performances de Button Poetry, même si elles accueillent en elles une multitude de sensibilités meurtries par les maux qu’elles recomposent, ne commettent pas l’erreur d’un universalisme inauthentique. Ce qui s’exprime avant tout, ce sont les expériences individuelles qui affirment ceci : même si elles cohabitent au sein d’un même espace au point d’être parfois conjointes, nos souffrances ne sont pas égales.

Parce que les spectateurs ignorent sans doute la douleur dont on parle, les performances sont des forces vives et brutes qui n’épargnent rien. Les composantes esthétiques et scéniques de Button Poetry octroient à ce spectacle éphémère un souffle qui nous force hors du champ de nos certitudes et de nos bons sentiments : il est hors de question de rester tranquillement assis sur le siège rassurant de notre quotidien pendant que, nous exhortant à ne plus nous contenter de chanter le célèbre « We Shall Overcome » (chanté par Mahalia Jackson ou Joan Baez), Javon Johnson nous parle du meurtre d’un enfant africain-américain, ou lorsque FreeQuency pleure en évoquant son viol. A la fin de la performance, le spectateur regagne son siège métaphorique, moins confortablement assis qu’au départ, mais, on l’espère, plus prompt à se lever quand une vie est impunément meurtrie.

Si, au cœur du capitalisme et de l’ultra-libéralisme, toute chose, y compris les sentiments humains, peut être frappée de marchandisation et se voir accoler un prix, les performances de Button Poetry nous invitent à revoir le budget journalier de notre empathie, et à l’enrichir. Accessibles partout, complaisants nulle part, ces poèmes fulgurants énoncent une conviction sans équivoque : il n’existe aucun cas de fêlure humaine où la lucidité est achetée trop cher.