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Écrire les frontières : Guillaume Poix

Guillaume Poix use de la fiction pour raconter les drames contemporains. Author provided

Le président d’honneur du jury de la deuxième édition du Prix Frontières-Léonora Miano, Guillaume Poix – à la fois écrivain et dramaturge – dévoile sa conception des frontières de la création. À l’occasion du cycle de rencontres « Écrire les frontières », il a exposé sa fabrique littéraire dans un master class, avec les étudiants de l’Université de Lorraine.

La littérature est d’abord une enquête

À propos de son dernier roman Là d’où je viens a disparu (Verticales, 2020) Guillaume Poix revient sur la capacité de l’écrivain à se saisir d’éléments nourrissant la fiction ou comment le choc d’une photo découverte dans la presse, celle d’un Salvadorien et sa fille ayant essayé, en vain, de traverser le Rio Grande pour parvenir aux États-Unis, a déclenché son écriture.

À partir d’une interrogation (« et si c’était moi ? »), l’écrivain mène une enquête sur le parcours qui a pu être celui de la famille de la photo. Bouleversé, il écrit un texte. Mais est-il légitime ? Il n’est pas directement concerné, mais intimement touché. Le texte réalisé lui parait insuffisant : c’est le trajet de son regard sur un sujet qui lui donne les clés formelles, il faut mettre en tension, en critique ce regard. Alors il donne à son écrit une dimension chorale, aux frontières, pour traduire le caractère mondial de la migration et exprimer d’autres perceptions. Ces voix sont structurées par la dynamique fédératrice du fait de « passer », avec des rapports différents à cette notion suivant les personnages, lui-même se fait ainsi passeur de l’histoire d’ailleurs.

Une enquête, notamment à partir de la presse internationale, a donc été nécessaire pour cette fiction. Guillaume Poix affirme que l’enquête est pour lui consubstantielle à l’écriture. Mais pour mener à bien une véritable enquête, en particulier sur le terrain, il faut une certaine méthode, qu’il dit ne pas avoir en tant qu’écrivain. En revanche, il trouve dangereux de conditionner la légitimé de la littérature à la biographie ou à l’enquête de l’auteur. La mention « inspiré de faits réels » est devenue un argument commercial, mais elle crée aujourd’hui une véritable tyrannie qui dévalorise complètement la pure fiction. Or, on ne peut pas demander aux écrivains de n’écrire que sur ce qu’ils connaissent, affirme-t-il.

De l’Europe à l’Afrique

Guillaume Poix revient également sur son roman Les fils conducteurs (Verticales, 2017 ; prix Wepler) abordant la problématique d’une décharge d’objets électroniques à ciel ouvert issue de l’Europe au cœur de l’Afrique. L’élément déclencheur est une autre photographie découverte lors d’une exposition de photographie d’art, rendant visible l’exportation de déchets dangereux.

Elle lui parait être comme une vision fantasmée de l’enfer, alors même que ces photos montrent la réalité de notre monde actuel. Une époque traversée par l’illusion de l’effacement des frontières, fortement accentuée par l’espace numérique. La littérature exhibe la puissance violente de ce désastre écologique et sanitaire.

Cette décharge est aussi l’expression des relations entre les pays du nord et les pays du sud, et du capitalisme postcolonial et ses effets sur l’Afrique contemporaine. Elle accueille les objets électroniques, donc souvent intimes, du monde entier. La langue utilisée ici est alors aussi composite, une langue produite par ce lieu qui crée ses propres normes. Un mélange de plusieurs langues et de plusieurs registres traduisant à la fois l’accumulation des objets du monde entier et le mythe de Babel. Dans le réel cela ne change certes rien, mais la littérature a cette potentialité de stimuler l’imagination collective pour tenter de mesurer et de dire le réel.

Guillaume Poix s’intéresse à ce que l’on ne regarde pas, parce qu’il s’y joue du fondamental. Nos ordures, par exemple, disent beaucoup de nous, en rejetant les objets comme on rejette les êtres ou tout simplement ne pas vouloir les voir. C’est aussi redonner un visage aux êtres que sont les immigrants et immigrés. Il s’intéresse ainsi à ce qui n’apparaît pas sans la méthode exhaustive propre à l’écrivain, au journaliste, au chercheur, bref à l’enquêteur, à travers un geste qui vise à rendre le monde intelligible et à comprendre les mécanismes à l’œuvre.

Faire bouger les frontières génériques

Selon Guillaume Poix, la liberté de l’auteur consiste à bousculer les codes littéraires. Ainsi, lui-même « écrit du théâtre comme s’il était romancier et du roman comme s’il était dramaturge ». Son texte Soudain Romy Schneider (2020) est né d’une commande, celle d’une adaptation théâtrale du film La Piscine (Jacques Deray, 1969), avec Romy Schneider et Alain Delon. L’écrivain propose une création hybride sur la femme et l’actrice en particulier, qui cherche à brouiller les genres littéraires.

Pour lui, l’écriture théâtrale est plus libre que celle du roman, parce que l’on écrit alors pour des gens dont on maîtrise la temporalité de réception de l’œuvre : c’est plus émancipateur et en prise directe. Soudain Romy Schneider se trouve donc être aux frontières, oscillant entre rigueur et liberté. Une nécessité professionnelle car la discipline est importante, parce qu’elle « engendre une dynamique » selon Guillaume Poix. Liberté aussi du processus créateur qui se nourrit de l’œuvre cinématographique, comme elle se nourrissait de la photo et de l’information pour les deux romans déjà évoqués.

La littérature comme acte politique

Selon Guillaume Poix, la littérature est une représentation politique du monde. « Elle est là pour explorer les espaces manquants et pour parler de ce que l’on a en commun ». Un roman politique « désaxe » le lecteur ; c’est le propre des grandes œuvres. Par ailleurs, le travail d’immersion, que nécessite l’enquête, la plus élémentaire pour atteindre les fondements de l’humanité, est politique, puisqu’il nécessite un effort d’empathie, l’obligation de « se mettre à la place de ». Une expérience universelle.

L’écriture peut donc stimuler l’imagination collective pour tenter d’impacter le réel en passant par le puissant levier de l’empathie, une façon de lutter contre l’indifférence. En cela, la fiction se produit dès que l’on construit une phrase : elle institue le réel et l’expérience existentielle, sans aucune assurance que ce ne soit pas vain ou obscène.

En définitive, Guillaume Poix explore la porosité des frontières, géographiques – qui ne sont pas si symboliques pour certains dans un monde par ailleurs encore matériel – comme génériques, grâce à ses talents de dramaturge et d’écrivain. Une véritable poétique qui repose en tout cas la question des écritures impliquées.

L’enjeu est donc de saisir, sous l’angle de la création littéraire, les rapports entre un écrivain·e et les lieux, entre culture et territoire. L’Université de Lorraine (le Crem et le Loterr) s’associe à la Maison des écrivains et de la littérature (Mél, Paris) et à divers professionnels du livre (médiathèques-bibliothèques, librairie, festival) dans le cadre de ce cycle de rencontres (« Écrire les frontières »), master class du Prix littéraire Frontières-Léonora Miano à destination des étudiants (Humanités, campus de Metz) et du grand public. Ainsi, six auteurs et auteures vont aborder cette thématique sous divers angles (posture identitaire, dimension géopolitique, porosité entre fiction et réalité, transgression générique).


Merci à Camille Lucot, étudiante Licence Humanités (L3), Université de Lorraine, qui a contribué à la rédaction de cet article.

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