Élections territoriales en Corse : après le triomphe nationaliste, des lendemains incertains

Les leaders nationalistes, Jean-Guy Talamoni et Gilles Simeoni, le 10 décembre 2017, au soir de leur triomphe électoral. Pascal Pochard-Casabianca / AFP

En obtenant 45,36 % des suffrages exprimés au premier tour et 56,49 % au second, la liste nationaliste Per a Corsica a atteint des niveaux de soutien inédits lors d’élections régionales ou territoriales en Corse. Depuis l’adoption d’un scrutin à deux tours, en 1991, les résultats les plus élevés atteints jusque-là étaient les suivants : 24,81 % au 1er tour en 1998, et 37,02 % au 2nd tour, en 1998 également.

C’est aussi la première fois qu’une liste remporte à elle seule une – très large – majorité absolue dans l’Assemblée de Corse. Toutefois, cela ne signifie pas que son leader Gilles Simeoni dispose d’un ascendant total sur l’ensemble de la majorité. Même si sa légitimité personnelle est renforcée par le verdict des urnes, il devra toujours composer avec ses partenaires, tant modérés que radicaux.

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Une abstention record prévisible

Sauf coup de théâtre, Gilles Simeoni sera le premier à diriger la collectivité de Corse, fusion de la collectivité territoriale de Corse et des deux conseils départementaux. Les enjeux relatifs à cette fusion, qui crée un pouvoir de type régional d’une puissance sans précédent en France métropolitaine, aurait dû inciter de très nombreux citoyens à se rendre aux urnes. Au contraire, l’abstention a atteint, de façon prévisible, des sommets : 47,83 % au premier tour, 47,37 % au second.

Par-delà l’absence de la gauche non-communiste au premier tour, cette abstention procède d’abord de l’incapacité des opposants aux nationalistes à mobiliser leur électorat potentiel. À l’inverse, depuis 2015 le vote nationaliste progresse fortement non seulement en pourcentage mais en nombre de voix : de 37 407 à 62 208 voix au premier tour, et de 52 840 à 67 342 au second.

Évidemment, et particulièrement au second tour, le statut de favori des nationalistes a été un puissant facteur de cette démobilisation, qui a été aussi encouragée par de très mauvaises conditions climatiques. Enfin, le clivage principal de la campagne, opposant les nationalistes aux partisans de la réaffirmation de l’ancrage républicain de la Corse, a manifestement déçu les citoyens plus attentifs aux questions économiques, sociales ou environnementales.

Les nationalistes imposent leur agenda, et leur structure

Le succès nationaliste s’explique d’abord par des facteurs structurels. Au niveau programmatique, les idées nationalistes ont fini par acquérir une position centrale au sein du débat politique, ce qui a été facilité par leurs opposants, incapables d’imposer un autre agenda.

Néanmoins, l’évolution essentielle se situe, selon moi, au niveau des structures de mobilisation politique. En Corse, les structures les plus puissantes étaient jusque-là la famille et le réseau d’élus locaux ; elles sont désormais supplantées par l’organisation de masse nationaliste, qui compte des milliers de militants et sympathisants, et les qualités de son leader Gilles Simeoni. Beaucoup de maires continuent d’exercer une forte influence sur leurs concitoyens, mais leur impact global semble en net déclin.

Le succès nationaliste s’explique aussi par des facteurs conjoncturels. D’un côté, les nationalistes au pouvoir depuis seulement deux ans n’ont pas eu le temps de décevoir. Au contraire, ils ont imposé un style qui apparaît plus dynamique, et ils ont pu rassurer un électorat qui doutait initialement de leurs capacités de gestionnaires, et/ou craignait une trop grande radicalité de leur part. Leur large – et inattendue – victoire lors des législatives de juin 2017 consacra ainsi leur statut de grand favori. D’un autre côté, répétons-le, les autres forces politiques n’ont pas su se réorganiser et se remobiliser.

Le déclin du contrôle politique de l’électorat

Répétons-le aussi, la grande force des nationalistes consiste aujourd’hui à pouvoir séduire des électeurs de tous horizons. Par exemple, en prenant pour base les suffrages exprimés dans les 360 communes de l’île, on ne trouve aucune relation statistique entre les résultats de la liste nationaliste au second tour de ces élections, et les résultats des deux finalistes de l’élection présidentielle de 2017. Si on considère les deux finalistes de 2012, il existe une relation significative entre les résultats de François Hollande et Nicolas Sarkozy et les résultats des nationalistes en 2017 – relation qui est positive en ce qui concerne le vote Hollande – mais l’effet est quasi-nul.

Au second tour, la liste nationaliste est arrivée en tête dans 280 communes sur 360, et dans 43 des 50 communes comptant le plus d’inscrits. On pouvait imaginer que de nombreux maires se rallieraient au nouveau pouvoir dominant, d’autant que leur guichet de prédilection – celui du département – allait disparaître. En réalité, on dénombre relativement peu de grands revirements.

En 2015, la liste menée par le président sortant Paul Giacobbi avait obtenu plus de 60 % des voix – soit plus du double de son résultat global – dans 57 communes. Parmi ces dernières, 20 ont donné aux nationalistes un résultat supérieur à leur résultat global en 2017. Le phénomène est donc notable, mais loin d’être général. Au niveau des 360 communes, même si l’impact est assez faible, le résultat réalisé par Paul Giacobbi au second tour de 2015 influe de façon significative et négative sur le vote nationaliste en 2017.

En pourcentage de suffrages exprimés lors du second tour, entre 2015 et 2017 les nationalistes sont passés de 35,34 à 56,49 %, soit une progression globale de près de 60 % (59,84). Cette progression n’est pas statistiquement corrélée à la taille de la commune, même si son impact général est naturellement plus élevé au niveau des communes les plus peuplées. Cependant, on relève que la progression la plus forte est enregistrée dans les petites communes, où les nationalistes ont longtemps connu leurs principales difficultés. Dans les communes comptant jusqu’à 500 inscrits, les nationalistes réalisaient en 2015 un résultat très légèrement inférieur à leur résultat global ; en 2017, ils y rassemblent 59,76 % des suffrages exprimés – soit plus de trois points au-dessus de leur résultat global. Cela semble confirmer aussi le déclin du contrôle politique de l’électorat en Corse.

Cap sur l’autonomie ?

Reste enfin à savoir comment les nationalistes, qui doivent parallèlement mener à terme le difficile processus de création de la collectivité unique de Corse, pourront atteindre leurs principaux objectifs. Pour des raisons non seulement juridiques mais symboliques, les plus grandes difficultés seront certainement relatives à la co-officialité de la langue corse, au statut de résident et à l’amnistie des détenus nationalistes.

L’autonomie paraît un objectif plus accessible, considérant que la Constitution définit le concept, tout en le réservant à certaines collectivités d’outre-mer. Aussi le questionnement serait-il le suivant : ce type de statut, dont l’octroi n’a posé et ne pose aucune difficulté en ce qui concerne Saint-Martin et Saint-Barthélemy, doit-il être abruptement refusé à un territoire insulaire européen ?

Intempéries à Ajaccio, le 11 décembre 2017. Pascal Pochard-Casabianca/AFP

Pour sûr, les nationalistes sont là aussi face à un défi. Convaincre le pouvoir national de créer des exceptions aux principes unitaires de la République est d’autant plus compliqué que le gouvernement ne dispose pas d’une majorité parlementaire des 3/5e, indispensable à la révision de la Constitution, et qu’une telle réforme a beaucoup de chances d’être impopulaire. Le cas de la Corse irrite beaucoup de Français, ce qui est notamment un héritage de quatre décennies de violences. En 2001, un sondage CSA/Libération indiquait que 46 % des Français souhaiteraient l’indépendance de l’île. La majorité nationaliste aurait donc a priori intérêt à faire œuvre de pédagogie afin d’atténuer cette défiance.

L’État face au risque de radicalisation

Quoi qu’il en soit, réviser la Constitution pour donner un statut d’autonomie à la Corse impliquerait des coûts pour le gouvernement, mais répondre négativement à toutes les demandes nationalistes en impliquerait d’autres. Déjà au début des années 1970, l’État joua un rôle décisif dans la radicalisation et le développement d’un mouvement qui n’était encore que régionaliste et marginal, en refusant l’ouverture d’une Université et l’enseignement facultatif de la langue corse, ainsi qu’en montrant trop peu de diligence face à la pollution maritime massive de la compagnie italienne Montedison.

À signaler aussi qu’en Catalogne, selon l’ICPS le soutien à l’indépendance est passé de 21,8 % de la population en 2010 à 29,8 % en 2011, 41,4 % en 2012 et 46,5 % en 2013. Rien n’indique qu’un tel potentiel sécessionniste existe aujourd’hui en Corse, mais une attitude trop fermée du gouvernement risquerait non seulement de favoriser les conversions à l’indépendantisme, mais de stimuler l’activisme radical, et de creuser un véritable fossé entre une grande partie des Corses et la République française.