Élections territoriales en Corse : pourquoi les nationalistes sont jugés favoris

Les dirigeants nationalistes, Gilles Siméoni (à gauche) et Guy Talamoni (à droite), lors d'un meeting, le 24 novembre 2017. Pascal Pochard-Casabianca/AFP

Les 3 et 10 décembre 2017, les Corses vont élire les conseillers d’une Assemblée de Corse aux compétences élargies. Au 1er janvier 2018, la fusion de l’actuelle collectivité territoriale de Corse et des deux conseils départementaux – et par conséquent l’agrégation de leurs compétences respectives – fondera une collectivité dont le pouvoir sera très largement supérieur à celui des régions continentales.

De façon très générale, ces élections n’ont pas suscité un intérêt et un investissement à la hauteur des enjeux, d’autant qu’une grande part des électeurs est certainement lassée de la longue phase électorale initiée fin 2016. Depuis 1982, plus de treize listes (13,44) se présentaient en moyenne lors de ce scrutin, avec un maximum de 19 listes présentes en 2004 ; cette année seulement sept listes se disputent les faveurs des électeurs :

  • La liste LREM ;

  • La liste FN ;

  • Deux listes de droite, qui n’ont pas demandé l’investiture LR ;

  • Une liste de gauche radicale, qui réunit le PCF et une partie des militants de la France insoumise, suscitant la colère de Jean‑Luc Mélenchon ;

  • deux listes nationalistes : celle de la majorité territoriale, et une autre dont le discours est plus radical d’un point de vue tant institutionnel que social et environnemental.

Notons enfin le forfait de la gauche non-communiste, si longtemps dominatrice en Haute-Corse, qui est peut-être un révélateur encore plus clair des troubles actuels du système de partis insulaire.

Percée surprise aux législatives de 2017

Ces troubles procèdent principalement de la progression des nationalistes. Certes, leur première victoire dans ce type d’élection, en décembre 2015, avait été largement favorisée par le déclin des anciennes forces dominantes ; les nationalistes n’avaient progressé ni en voix ni en pourcentage par rapport au scrutin de 2010.

En revanche, la victoire nationaliste lors des élections législatives de juin 2017 a été plus surprenante. D’une part, le mode de scrutin majoritaire utilisé leur était traditionnellement défavorable, tant et si bien que seuls deux de leurs candidats étaient jusque-là parvenus au 2e tour, en 2012. D’autre part, leurs principaux leaders n’étaient pas en lice, préférant rester concentrés sur le pouvoir territorial encore fraîchement conquis. Ceci dit, nul n’imaginait que trois de leurs candidats – dont un quasi-novice en politique – seraient élus avec une avance se situant entre 10 et 26 % des suffrages exprimés, et que le quatrième ne serait écarté du 2e tour que pour treize voix.

Les atouts des nationalistes

Après un tel résultat, les nationalistes apparaissent aux yeux de la plupart des observateurs comme les favoris du scrutin territorial des 3 et 10 décembre, et je voudrais ici préciser les éléments qui expliquent pourquoi.

On peut, bien sûr, d’abord penser que leurs adversaires politiques n’ont pas réussi à se restructurer et se remobiliser suite à leur échec de 2015, accentuant ainsi leur déclin. Mais s’il est évident que les nationalistes profitent – comme tout autre acteur – des faiblesses de leurs adversaires, il n’est pas moins évident qu’ils disposent d’atouts qui leur sont propres.

Leur premier grand atout est un leader très populaire. Selon le baromètre du mensuel Paroles de Corse, le président du conseil exécutif, Gilles Simeoni, serait de très loin la personnalité politique préférée des Corses. L’écart le séparant du deuxième du classement – souvent nationaliste aussi – serait même devenu colossal depuis son accession à la tête du pouvoir territorial.

Leur deuxième atout est un vivier militant et sympathisant unique, que l’on ne saurait réduire à des effectifs officiels d’adhérents (qui d’ailleurs ne sont pas communiqués). Le nombre de personnes impliquées dans les dernières campagnes électorales a été sans nul doute très supérieur à l’effectif militant régulier.

En outre, les réseaux sociaux favorisent l’implication de citoyens éloignés des structures partisanes, et jouent aujourd’hui un rôle important dans les campagnes, spécialement pour les catégories les plus jeunes. Or, les nationalistes semblent dominer très largement ce terrain numérique, et le différentiel d’audience – ou de capital – entre les principaux leaders est même confondant.

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Leur troisième atout est la centralité de leurs propositions – telles que l’autonomie ou la co-officialité de la langue corse – au sein du débat public. Cela procède probablement de la charge polémique qu’elles comportent, qui tend à concentrer sur elles la focale médiatique. Mais cela relève aussi de l’incapacité des autres forces politiques à défendre efficacement un autre agenda. Au contraire, les ex-partis dominants ont souvent cherché à s’approprier les thèmes nationalistes, spécialement durant la mandature territoriale 2010-2015, ce qui a vraisemblablement contribué à les normaliser et à les légitimer.

Leur quatrième atout est leur capacité à séduire des électeurs de tous bords ; capacité qui a été évidemment renforcée par la décision du FLNC de mettre un terme à la violence en 2014. À l’occasion des derniers scrutins, les électeurs des candidats de gauche et de droite éliminés au 1er tour semblent s’être largement tournés vers des candidats nationalistes ou vers l’abstention.

S’agissant des élections législatives de 2017, même si les taux d’abstention enregistrés imposent un minimum de prudence, l’analyse des résultats commune par commune le confirme nettement. La progression nationaliste au 2e tour est significativement et positivement corrélée à l’augmentation de la participation, mais aussi aux résultats des principaux éliminés du 1er tour, que ces derniers soient issus de la gauche ou de la droite républicaine. Parfois cette progression est aussi corrélée au vote Le Pen lors du 1er tour de la présidentielle, mais l’impact est beaucoup moins probant.

Des nationalistes favoris, mais pas imbattables

À mon sens, ces éléments justifient le statut de favori de l’actuelle majorité nationaliste. Pour autant, ils n’en font pas un adversaire imbattable, et il est même facile de caractériser plusieurs de leurs fragilités :

  • Leur potentiel militant est inégalé, mais l’histoire montre qu’il ne se mobilise pas toujours dans les mêmes proportions ;

  • Leur capacité à incarner le changement diminuera tôt ou tard avec l’exercice des responsabilités, et leur nouvelle centralité institutionnelle a déjà ouvert le champ politique à des offres plus radicales.

  • leur succès tient en grande partie à la popularité d’un seul homme, leur leader Gilles Simeoni, qui pourra difficilement se maintenir longtemps à de tels niveaux de sympathie.

  • Leur rapide progression a été certainement le fait d’électeurs aux sensibilités et aux intérêts très divers, qui seront d’autant plus difficiles à satisfaire, et sont naturellement susceptibles de revenir à leurs orientations originelles.

En somme, les élections des 3 et 10 décembre constituent bien un test fondamental pour les acteurs politiques corses. Si les nationalistes cherchent à consolider leur pouvoir, espérant amener le gouvernement à envisager un statut d’autonomie pour la Corse, leurs adversaires veulent démontrer qu’ils représentent à nouveau une alternative puissante et crédible, réaffirmant l’ancrage républicain de l’île.

La courte campagne électorale a été plus concentrée que jamais autour de ce clivage, au détriment des problématiques économiques et sociales, ce qui pourra surprendre et décevoir. Toutefois, n’est-ce pas là une conséquence logique de ce statut de favori des nationalistes ?

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