Emmanuel Macron, le président qui se veut « jupitérien »

Le nouveau Président, le jour de son investiture. Derrière lui, le chef d'état-major, Pierre de Villiers. Michel Euler/AFP

Le 16 octobre 2016 déjà, Emmanuel Macron utilisait l’adjectif jupitérien pour qualifier la manière dont un président devrait exercer le pouvoir :

« Je ne crois pas au président normal. Les Français n’attendent pas cela. Au contraire, un tel concept les déstabilise, les insécurise .»

Et de fustiger « une présidence de l’anecdote, de l’événement et de la réaction [qui] banalise la fonction » – sorte de critique en creux de tout ce qu’a voulu incarner François Hollande depuis son élection le 6 mai 2012. Au contraire, la France a besoin d’un chef de l’État « jupitérien », estime l’ancien ministre. Ses modèles ? Le général de Gaulle et François Mitterrand, qui avaient « une capacité à éclairer, une capacité à savoir, une capacité à énoncer, un sens et une direction ancrés dans l’histoire du peuple français. »

Depuis son élection, les médias reprennent très largement cet adjectif, qui semble être devenu un buzz word :

Comme bien souvent dans ces cas de propagation lexicale, le sens des mots peut passer au second plan, au profit de son usage. Certes, le rappel de Jupiter est généralement évoqué dans les commentaires, mais sans s’interroger sur le fonctionnement en discours d’un tel nom propre. Le sujet du nom propre (Np) fait l’objet d’un certain nombre de travaux universitaires en sciences du langage, par exemple dans cet article de Guy Achard-Bayle :

« Le Np est une étiquette qui « colle » diversement à la peau des personnes dont l’identité évolue plus ou moins radicalement ; mais non pas selon que cette identité personnelle évolue plus ou moins radicalement. Il en résulte un comportement du Np particulièrement plastique dans ces cas : d’un côté, il est capable de fonctionner ou de continuer de fonctionner « vide de sens » ou comme un strict « label » référentiel, extensionnel, c’est-à-dire quelles que soient les conditions (contextuelles, pragmatiques, ontologiques, descriptives ou intensionnelles) de son emploi ; de l’autre, il est susceptible de « disparaître », si la personne elle-même perd son identité, comme telle. »

Le discours qui ajuste

Deux choses nous intéressent ici pour analyser la qualification d’Emmanuel Macron par l’adjectif jupitérien :

  • en utilisant la référence à Jupiter, le discours « ajuste » le sens du terme jupitérien pour coller à un réel qui se construit dans les textes. Ce terme devient un « label » pour catégoriser le Président, créer une image, dont le trait peut être forcé également par effet de contraste avec le Président « normal » que cherchait à être François Hollande ;

  • le terme peut se vider de son sens, ou s’incarner car des dimensions qui ne sont pas initialement présentes dans le sens du mot. Les discours font vivre le sens, et c’est davantage une scénarisation du Président qui est à l’œuvre qu’une stricte catégorisation.

Le dictionnaire en ligne CNRTL confirme que cet adjectif « évoque le dieu Jupiter ou ses attributs », et s’incarne dans des exemples tels que la contraction jupitérienne de ses sourcils « qui a un caractère imposant, dominateur » (Balzac, Langeais, p. 255). Dérivé de Jupiter, lat. Jupiter « fils de Saturne, roi des dieux et des hommes », cet adjectif a déjà une charge sémantique plus importante que les simples « verticalité » ou « rapport au pouvoir » évoqués dans la plupart des médias. Dans le recours à cet adjectif par Macron, on a certes en germe l’autorité et le rapport au pouvoir. Mais on a aussi la domination, le pouvoir d’ordre divin, la possession d’attributs du pouvoir. Le Larousse en ligne nous indique d’ailleurs que de nombreuses épithètes peuvent préciser ces pouvoirs :

« Homologue de la divinité étrusque Tinia, il était à la fois dieu père et dieu du Ciel. Devenu le dieu principal et souverain, il fut assimilé au Zeus grec. Ses pouvoirs étaient définis par de nombreuses épithètes : Jupiter Elicius, qui faisait tomber la pluie ; Jupiter Fulgur, dieu du Tonnerre et de la Foudre ; Jupiter Stator, qui arrêtait les ennemis ; Jupiter Feretrius, le dieu des Trophées ; Jupiter Capitolin, auquel était consacré le grand temple du Capitole de Rome et où il était adoré avec Minerve et Junon. »

Le caractère jupitérien recouvre donc un potentiel de sens très large, qui reste éclairant pour la prise en compte de la conception du pouvoir du Président, et de la manière dont il est perçu par les commentateurs.

Du Christ à Dieu

En reprenant au pied de la lettre de côté « divin », je ne peux m’empêcher de trouver un écho à la figure christique, voire biblique, qui apparaissait dans la campagne.

Comme dans cet extrait de Bernard Dugué :

« L’autre interprétation repose sur Macron incarnant un personnage biblique. Lors d’une émission télévisée sur la Trois, l’un des invités évoqua une figure christique pour ensuite se décaler vers une autre figure, celle de Moïse. En ce cas, la marche de Macron symbolise la sortie d’Egypte et pour plus de précision, on lira ce lumineux texte que représente l’Exode et qui s’il est interprété au niveau le plus haut, raconte non pas une sortie depuis un espace mais depuis un temps. »

Ou dans les propos d’Emmanuel Macron : « La dimension christique, je ne la renie pas ; je ne la revendique pas. Je ne cherche pas à être un prédicateur christique ».

Comment ce passage – du Christ à Dieu – peut-il s’incarner concrètement ? La première hypothèse réside dans l’analyse du discours d’investiture, et sa comparaison aux discours de la campagne. En effet, à partir de l’analyse de l’ensemble des tweets du candidat Macron lors de la campagne, on remarque qu’« Europe » est un pivot central de son discours, notamment pour articuler « France » et « français ».

Julein Longhi/DR

Or, en faisant une rapide analyse du discours d’investiture, on constate que « monde » a remplacé « Europe ».

Julien Longhi/DR

Le président Macron prend donc effectivement « de la hauteur », en changeant d’échelle.

Du Christ à Dieu, de l’Europe au monde, les commentaires sur Emmanuel Macron, et ses premiers pas discursifs, confirment le « jupitérianisme » de sa présidence. Mais il ne faut pas se focaliser sur le buzz de cette qualification, et voir l’épaisseur sémantique de ce mot : la conception du pouvoir est cohérente avec les projets de réforme rapides (par ordonnance) ; le changement d’échelle (de l’Europe au monde) représente la présidentialisation du candidat et de sa politique ; la prise en compte du pouvoir (dans le discours d’investiture) comme « protection » des Français, et prise en compte de la responsabilité.

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