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En avril 2020, le pétrole atteignait -40 dollars (et pas seulement à cause du Covid-19)…

Certains mécanismes qui ont conduit à la chute des cours au printemps 2020 se retrouvent dans la précédente baisse des prix de 2015. Pxhere, CC BY-SA

Pour la première fois dans l’histoire, au printemps 2020, le prix du pétrole brut américain, mesuré par le West Texas Intermediate (WTI), est devenu négatif pour atteindre jusqu’à – 40 dollars le 20 avril, en raison du brusque ralentissement de l’économie mondiale pour limiter la propagation du Covid-19. De façon inédite, l’offre excédentaire de pétrole a contraint les producteurs à payer les acheteurs pour des barils qu’ils n’étaient plus en mesure de stocker.

Cette situation a également été une conséquence directe de l’échec des négociations entre la Russie et l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) pour réduire la production quotidienne de barils en raison de la pandémie.

Au-delà de la dimension géopolitique, cette baisse brutale de la demande a été associée à une bulle financière négative entre le 6 mars et le 28 avril 2020 que nous avons identifiée dans un article de recherche. Cette étude met en évidence la formation d’une bulle se superposant au ralentissement de l’économie réelle et accentuant la chute des cours du pétrole au printemps 2020.

Financiarisation des marchés

Généralement, des changements brutaux dans l’offre et/ou la demande sont reconnus pour favoriser l’apparition des bulles sur les marchés financiers. On pouvait donc anticiper l’apparition de ce phénomène. Par ailleurs, durant la dernière décennie, l’importance prise par les spéculateurs adossée à la financiarisation des marchés a été identifiée comme des éléments contribuant à la formation de bulles.

Ces éléments ont participé à la précédente chute des prix du pétrole, lorsque les cours avaient atteint 35 dollars le baril fin 2015. Dans notre recherche, nous considérons qu’ils ont également joué un rôle dans l’aggravation de la baisse des cours du prix du pétrole brut il y a deux ans.

Une bulle financière désigne une situation où le niveau des prix d’échanges sur un marché est artificiellement et excessivement déconnecté de la valeur financière fondamentale de l’actif concerné. Lorsque les marchés sont efficients, au sens défini par le prix « Nobel » d’économie Eugene Fama, le prix d’un actif financier reflète sa valeur fondamentale, c’est-à-dire la somme des flux futurs (techniquement actualisés au taux d’intérêt) découlant de la détention de cet actif. Dans ce cas, le prix à sa juste valeur est celui qui reflète en moyenne toute l’information disponible pour les acteurs économiques et financiers.

Les bulles financières nuisent à une allocation efficace des ressources disponibles sur les marchés. En conséquence, il faut éviter leur formation. Les travaux de Fama ont favorisé les régulations en faveur de la transparence sur les marchés financiers afin que les agents puissent prendre des décisions efficaces en se basant sur le critère de la juste valeur. Ces réglementations ont modéré les apparitions des bulles sans les faire disparaître.

De manière complémentaire, les travaux de l’économiste Robert Shiller, prix « Nobel » la même année que Fama, montre que le prix des actifs financiers ne reflète pas toujours leur valeur fondamentale et pointe « l’irrationnelle exubérance » des marchés (une expression initialement formulée par l’ancien président de la Réserve fédérale américaine Alan Greenspan pour décrire la bulle Internet en 2001).

Dans notre recherche, un panel de techniques économétriques mobilisées aboutit à la conclusion selon laquelle le prix du pétrole brut a connu une bulle financière négative statistiquement significative du 6 mars au 28 avril 2020, ce qui indique que le marché pétrolier ne s’est pas comporté de manière efficiente durant cette période.

Irrationalité et/ou incertitude ?

Faut-il pour autant considérer que les agents financiers ont eu un comportement irrationnel début 2020 ? Les travaux de l’économiste français Jean Tirole, prix « Nobel » en 2014, montrent que l’irrationalité n’est pas une condition nécessaire à la formation d’une bulle.

En 2020, les agents ont été confrontés à une grande incertitude telle que définie par Frank Knight en 1921. Ce chercheur distingue les situations de risque des situations d’incertitude. Les premières se caractérisent par l’existence de différentes alternatives probabilisables, les secondes par l’impossibilité d’assigner des probabilités aux états de la nature.

Or, l’incertitude au moment du déclenchement ainsi que pendant la crise sanitaire était proche de celle décrite dans les travaux du chercheur britannique Shackle : il s’agissait d’un avenir inexistant au moment de la prise de décision. Les états de la nature ont donc été imaginés (voire fantasmés) par les individus.

La saturation des capacités de stockage aux États-Unis avait contribué à la plongée des cours du printemps 2020. Tom Pennington/AFP

Pour éviter des coûts de recherche d’information trop élevés, les agents ont alors privilégié des comportements mimétiques, tendant à accentuer la baisse des cours au moins sur une courte période. Dans un second temps, pour surmonter un environnement devenu trop complexe, ils ont été attentifs à toute modification de l’environnement. Ainsi, la vigilance accrue de chaque agent pour repérer le premier de nouvelles opportunités a permis de revenir à un niveau d’efficience global des prix du pétrole.

À l’heure de l’amorce de la transition énergétique dans plusieurs régions du monde, le pétrole, bien que concurrencé par d’autres sources d’énergie, demeure essentiel au fonctionnement de nos économies. Les variations des prix du pétrole continueront de se propager à de nombreux autres marchés, tels que les marchés boursiers, et finalement à l’économie réelle des pays. La détection du moment précis de la formation des bulles pétrolières permet donc d’identifier cet effet de contagion. Les études sur la compréhension des causes des variations des prix du pétrole par la communauté des chercheurs en finance, par les acteurs économiques et les décideurs politiques restent donc tout à fait pertinentes.

La campagne militaire en Ukraine déclenchée le 24 février 2022 par le président russe Vladimir Poutine relance aujourd’hui le débat sur les prix du pétrole. Alors que les cours s’envolent, on peut donc s’interroger à nouveau sur l’apparition d’une bulle (positive cette fois et qui reste à vérifier dans une recherche future) résultant de nombreuses incertitudes engendrées par le contexte géopolitique.

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