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En Italie, la victoire annoncée de l’extrême droite

Girogia Meloni en meeting, micro en main
Giorgia Meloni, ici en meeting à Milan le 11 septembre 2022, est la grande favorite au poste de première ministre. Piero Cruciatti/AFP

Lors des dernières élections législatives italiennes, tenues en mars 2018, les «Fratelli d'Italia» ont recueilli à peine 4,4 % des voix. Quatre ans et demi plus tard, la formation d'extrême droite est, selon tous les sondages, en passe de remporter, ce 25 septembre, une victoire historique.

Si les tendances annoncées par les enquêtes d'opinion se confirment, les Frères d'Italie seront, dès lundi, le premier parti du pays et formeront un gouvernement avec leurs partenaires de coalition : la Ligue, de Matteo Salvini, et Forza Italia, de Silvio Berlusconi. La cheffe des «Frères», Giorgia Meloni, 46 ans, deviendrait premier ministre.

La lignée historique de Frères d'Italie remontant aux néo-fascistes de l'après-guerre, cet avènement serait lourd de sens. En effet, le symbole même du parti (une flamme tricolore) est le même que ceux de ses prédécesseurs l'Alliance nationale, et le Mouvement social italien, fondé par des vétérans de la République sociale italienne de Mussolini.

Un graphique montrant comment les Frères d'Italie ont massivement augmenté leur soutien ces dernières années
L'ascension des Frères d'Italie. Istituto Piepoli, Author provided

Le résultat de cette élection est déjà considéré comme une fatalité, non seulement parce que la marge d'écart dans les sondages est si grande, mais aussi parce que les partis du centre et de la gauche n'ont pas réussi à former une coalition avant l'échéance. Cette incapacité à s'entendre constitue pour la gauche une forme de suicide politique. Le système électoral italien – en partie majoritaire et en partie proportionnel – favorise les partis qui concluent des pactes préélectoraux et forment de grandes coalitions. Or, le Parti démocrate a rejeté une alliance avec le Mouvement 5 étoiles en raison du rôle que ce dernier a joué dans la chute du gouvernement de Mario Draghi, en juillet dernier.

Quant au «troisième pôle», centriste, créé par deux petits partis, il a pour sa part refusé de s'allier au Parti démocrate à cause de la proximité de celui-ci avec la Gauche écologique.

Résultat : la coalition de la droite extrême pourrait, avec plus de 40 % des voix, obtenir plus des deux tiers des sièges au Parlement italien.

Des prises de position alarmantes

Une majorité de cette taille permettrait au gouvernement de modifier la Constitution et d'introduire l'élection du président au suffrage universel direct – une idée sur laquelle les trois partis de la coalition semblent d'accord.

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Lorsqu'une personnalité politique d'extrême droite comme Meloni parle de remplacer la démocratie parlementaire par une «démocratie du peuple», cela inquiète de nombreux Italiens. Les craintes d'un retour au fascisme tel qu'il a existé en Italie peuvent néanmoins sembler exagérées. Un examen détaillé de n'importe quel domaine politique (intégration européenne, immigration, crise énergétique, guerre en Ukraine) révèle en effet des différences significatives entre les trois partis de droite. Il n'est pas du tout certain qu'ils soient capables de former un gouvernement cohérent, et encore moins qu'ils parviennent à mener à bien une révision constitutionnelle radicale.

Les positions adoptées par les Frères d'Italie semblent également souvent incompatibles, voire contradictoires entre elles. Cela s'explique par le fait que Meloni s'adresse à deux publics. L'un a besoin d'être rassuré quant à l'extrémisme dont elle fera preuve une fois élue ; l'autre est composé de membres du parti, de militants et de sympathisants qui ont besoin d'entendre parler de changements à venir, sont motivés par l'idéologie et plus intéressés par le ton et la vue d'ensemble que par les détails.

L'Europe et la Russie

La position de Meloni sur l'Europe est une autre source d'inquiétude. Bien qu'elle se déclare favorable au maintien de l'Italie dans l'Union européenne, elle souhaite également revoir divers accords financiers avec l'UE. Quant aux deux autres partis de sa coalition, ils sont bien connus pour leur euroscepticisme. Leur programme («Pour l'Italie») qui dit vouloir une UE plus politique et moins bureaucratique, inquiète quant à sa réelle signification.

Giorgia Meloni prend un selfie lors d'un rassemblement politique avec une foule derrière elle
Meloni s'adresse à deux publics distincts pendant la campagne. Francesco Arena/EPA

Qu'en sera-t-il de la ligne italienne sur la question ukrainienne ? L'Europe et la Russie se demandent toutes deux si le résultat de l'élection risque d'entraîner un changement de position du gouvernement italien, qui mettrait à mal le front uni des Occidentaux. Si Meloni semble alignée sur la position européenne, Salvini et Berlusconi sont, pour leur part sceptiques sur cette ligne dure à l'égard de Moscou, voire y sont carrément opposés.

Le Conseil national de sécurité américain a récemment révélé des preuves que la Russie apporte secrètement une aide financière à un vaste réseau de partis (pas encore nommés), y compris italiens, afin de perturber les processus démocratiques et de favoriser l'arrivée au pouvoir de formations favorables à Moscou. Les partis italiens de droite sont soupçonnés d'avoir bénéficié de ce soutien.

Pendant ce temps, l'Italie se trouve dans une situation économique qui se détériore considérablement et est particulièrement exposée à la crise du gaz russe. Le Fonds monétaire international estime qu'un embargo sur le gaz russe entraînerait en Italie une contraction économique de plus de 5 % – plus élevée que dans tous les autres pays de l'UE, à l'exception de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Tchéquie.

Le pays serait également affecté par la décision de la Banque centrale européenne de revoir à la baisse son programme de relance : la BCE devrait en effet poursuivre sa politique de hausse des taux directeurs entamée en milieu d'année pour contrer l'inflation et ralentir ses achats d'obligations souveraines.

Il n'est donc pas étonnant que les investisseurs vendent les obligations italiennes et que les fonds spéculatifs parient largement à la baisse sur ces obligations. En bref, les marchés sont inquiets, même s'ils intègrent, pour ainsi dire, les attentes d'une victoire de la droite, qui pourrait donc compenser une chute spectaculaire après les élections.

Une situation comparable à 2018

Il convient de souligner que l'Italie s'est déjà retrouvée dans une position politique similaire. Lors des élections générales de 2018, certains craignaient les conséquences de l'arrivée au pouvoir d'un parti populiste, en l'occurrence le Mouvement 5 étoiles. Celui-ci, fort d'un score extraordinaire de 32,7 % des voix, avait formé un gouvernement avec la Ligue de Salvini. Pourtant, ce gouvernement s'est révélé désespérément divisé (certains diraient même incompétent) et s'est effondré un an plus tard. D'après les sondages d'opinion d'aujourd'hui, le Mouvement 5 étoiles est désormais une force politique presque marginale.

Ce qui distingue le contexte de 2022 de celui de 2018 est que pour la première fois, les héritiers du néofascisme sont sur le point d'accéder au pouvoir. Il ne faut toutefois pas oublier que le système politique italien est difficile à contrôler, et encore plus difficile à réformer. En bref, la menace représentée par Meloni reste encore à déterminer.

This article was originally published in English

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