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Entrepreneurs : faut-il toujours vouloir accélérer ?

Faut-il vouloir toujours aller plus vite? Et pourquoi? Shutterstock

Bien que les entrepreneurs soient particulièrement touchés par la frénésie du travail, ils peuvent se positionner différemment par rapport à l’accélération du temps. Ce concept a notamment été popularisé par les ouvrages du philosophe allemand Hartmut Rosa qui met en avant un paradoxe entre évolution des technologies et organisation du quotidien :

« Plus on économise le temps, plus on a la sensation d’en manquer. »

À partir d’entretiens menés auprès de 54 entrepreneurs, âgés de 27 à 64 ans et évoluant dans des secteurs d’activité variés, nous montrons dans nos travaux que ces derniers donnent un sens différent à leur activité selon qu’ils acceptent ou non l’accélération du temps. Les entrepreneurs qui composent avec elle perçoivent leur activité comme un moyen de rester occupés, d’éviter les questions existentielles, de s’amuser ou d’être efficaces, tandis que ceux qui y résistent peuvent voir dans l’entrepreneuriat un moyen de poursuivre des objectifs éthiques, de mieux faire leur travail, d’avoir des rencontres inattendues ou d’être créatifs.

Acceptation de l’accélération du temps

Soucieux de rester occupés, certains entrepreneurs disent de manière explicite que « le travail sert à ne pas s’ennuyer ». L’un d’entre eux raconte avec humour qu’en raison de sa peur de l’ennui, il n’envisagerait pas de ralentir le rythme de travail, même s’il gagnait au loto.

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La crainte de se confronter à des questions existentielles peut également amener certains entrepreneurs à se réfugier dans un travail intense et à le considérer comme une thérapie :

« Ne pas penser à autre chose. C’est un peu ça. J’ai besoin de travailler parce que si je ne travaille pas, je déprime. »

Sur une note plus positive, certaines personnes interrogées décrivent le travail comme un moyen de s’amuser. Ainsi, le temps n’est pas perdu lorsqu’il est utilisé pour se divertir :

« Le travail : c’est quelque chose qui nous permet de passer le temps et, dans la société dans laquelle nous vivons, de gagner notre vie. C’est pourquoi je veux qu’il soit amusant. Je ne veux pas m’ennuyer. »

Enfin, certains entrepreneurs associent l’entrepreneuriat et l’efficacité :

« Je veux que ça aille plus vite. En fait, je me dis : les gens veulent-ils changer le monde, changer la société, changer leur façon de faire ? »

Dans cet espoir de conquérir des marchés ou d’être le plus utiles possible, certains d’entre eux affirment prendre des risques importants :

« Nous en vendons 1000, puis nous allons à l’usine pour créer le produit. Cela nous permet d’aller beaucoup plus vite. »

Résistance à l’accélération du temps

Résister à cette frénésie, au contraire, est présenté comme un moyen de regagner en sérénité :

« Avant, si je prenais une heure pour moi, je culpabilisais. Aujourd’hui, si je m’accorde une journée, je ne culpabilise pas. Je vais aller me promener dans la forêt et je vais être bien. »

Plutôt que de participer à une course contre la montre, certains répondants affirment consacrer du temps pour définir et atteindre des objectifs qu’ils jugent prioritaires. Un des entrepreneurs explique comment une période de recul lors d’un voyage à l’étranger lui a fait voir différemment sa mission dans le secteur de l’énergie :

« Un soir, j’étais sur une colline à Conakry et j’observais la ville. Pour allumer un quartier, ils en éteignaient un autre : ils n’ont pas assez d’énergie pour tous. On redécouvre des problèmes en se rendant à douze mille kilomètres. »

D’autres interviewés disent résister à la pression afin de prendre « le temps de bien faire les choses ». Prendre son temps est alors une condition de la qualité du travail :

« Quand on court dans tous les sens, un des premiers sentiments qu’on a est de ne pas faire du bon travail car, quand on a quarante tâches en même temps, on va à l’essentiel. Pour moi, un travail bien fait, c’est avoir le temps de le faire, de bien le faire dans tous ses aspects et détails. »

Quelques entrepreneurs remarquent qu’en résistant à l’accélération du temps, ils peuvent faire des rencontres fructueuses, qui permettent l’avancement de certains projets professionnels :

« Par hasard, un soir, j’étais en Pologne et le responsable après-vente m’appelle. Avant de raccrocher, il m’a dit ceci : “Vous devez être au chaud parce que je suis frigorifié.” J’ai dit : “Où êtes-vous ?” Il m’a répondu : “A Varsovie”. J’ai dit : “Écoutez, je suis à cent kilomètres de Varsovie. Je fais un détour et vous retrouve là-bas.” Nous nous sommes retrouvés au Novotel de Varsovie et c’est là que le projet a pu émerger. »

Enfin, certaines personnes interrogées profitent des périodes de solitude pour trouver l’inspiration et développer leur créativité :

« Il y a eu une crise du travail en 2009. Alors, nous sommes partis en Chine en nous disant : “On va trouver une idée, on va trouver un projet, et on va pouvoir lancer notre entreprise à notre retour”. C’est ce qui s’est passé. »

Pour une intelligence des rythmes

Notre étude montre que, chez les entrepreneurs les deux discours ne s’opposent pas forcément, mais se complètent. Certains interviewés ont cherché à échapper à l’ennui en se précipitant dans une activité entrepreneuriale intense, puis ont pris conscience des dangers de la suractivité et des vertus de la décélération du temps.

Hartmut Rosa montre que les moments d’ennui peuvent être des opportunités pour entrer en résonance avec le monde. De même nous observons que les moments de décélération peuvent être des moments de réorientation, permettant aux entrepreneurs de réaliser qu’il y a des tâches auxquelles ils ne souhaitent pas consacrer d’attention, et des tâches auxquelles ils souhaitent profondément s’adonner.

Nous ne cherchons pas à condamner l’accélération en tant que telle. L’accélération peut être nécessaire, vitale et bonne. Notre étude vise plutôt à promouvoir une intelligence des rythmes, un équilibre délicat, fragile et personnel entre décélération et accélération, permettant aux entrepreneurs de construire et de renouveler le sens de leur activité.

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