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Le Masnavi-I Ma'navi, une des oeuvres les plus connues du poète soufi Djalâl ad-Dîn Rûmî. Wikipédia

Eva de Vitray-Meyerovitch, l’amour de la connaissance et la connaissance de l’amour

Dans nos deux derniers articles, nous rendions hommage à Jacques Bouveresse et célébrions le centenaire d’Edgar Morin. Pour ce troisième (et dernier) portrait de l’été, nous vous proposons de partir à la (re)découverte d’une autre figure essentielle et souvent méconnue de la recherche en France : Eva de Vitray-Meyerovitch.

Comme Bouveresse et Morin, Eva de Vitray-Meyerovitch était une amoureuse de la vie, de la connaissance, de la liberté et de la raison. Toutefois, si le premier fut amené par son instinct à étudier de nombreux sujets et à s’orienter vers la philosophie analytique (alors marginale en France), si le second est l’architecte d’une méthode pour organiser sa pensée de manière complexe, cette troisième figure poursuivit cette même quête à travers les chemins de la spiritualité.

Le 24 juillet 1999, elle nous quitta en nous déléguant un riche héritage d’écrits et de traductions. Dans cet article, comme pour les précédents, il s’agit donc avant tout de lui rendre hommage, de donner envie aux plus curieux d’explorer son œuvre en « subordonnant le désir de juger au devoir de comprendre » et aussi, pour qui le souhaite, d’enrichir le programme de ses lectures estivales.

L’itinéraire d’une chercheuse d’exception

Eva Mary Cécile Liliane Lamacque est née le 5 novembre 1909 à Boulogne-sur-Seine dans une famille catholique issue de la moyenne bourgeoisie. Elle adoptera le nom « de Vitray » et y associera celui de son époux « Meyrovitch », d’où le nom sous lequel elle est connue « de Vitray-Meyerovitch ».

Bien qu’ayant reçu une éducation religieuse très poussée dès l’enfance, Eva de Vitray-Meyerovitch manifesta très vite sa curiosité et sa vivacité d’esprit. Ainsi, comme l’indique Jean‑Louis Girotto dans son avant-propos de l’ouvrage Universalité de l’Islam, dès l’adolescence « les questions se bousculaient dans son esprit. En quoi consiste l’acte d’apprendre ? Comment peut-on désirer connaître une chose dont nous ne possédons aucune idée préalable ? Pourquoi est-on attiré par cet Absolu qui nous dépasse infiniment ? ».

Après sa licence de droit qu’elle réussit avec brio, elle entame d’abord une thèse de doctorat sur la thématique de « La symbolique chez Platon ». Comme l’indique Muriel Roiland, « tout au long de son parcours universitaire, Eva de Vitray réussit tout ce qu’elle entreprend mais elle est avant tout une travailleuse acharnée, dotée d’une curiosité insatiable ». Après la Seconde Guerre mondiale durant laquelle elle doit interrompre ses travaux, elle intègre le prestigieux CNRS en tant que directrice par intérim du pôle « Sciences humaines ».

Durant cette période, elle découvre l’ouvrage Reconstruire la pensée religieuse de l’islam de Mohamed Iqbal (1877–1938). Si l’ouvrage marque un véritable bouleversement dans sa vie intellectuelle, elle est intriguée par les nombreuses évocations d’Iqbal au sujet de Djalâl ud-Dîn Rûmî (1207–1273).

Dès lors, elle entreprend de sérieuses investigations au sujet de ce personnage dont la littérature francophone n’offrait que peu de ressources et décida d’abandonner son projet de thèse sur Platon pour se pencher sur cette figure majeure de l’islam au Moyen-Âge que fut Rumî. Elle achève ce travail en 1968 avec la publication de sa thèse sous le titre de Thèmes mystiques dans l’œuvre de Djalâl- ud-Dîn Rumî. Confrontée au manque de littérature française sur Rumî, elle apprend le persan en deux ans puis consacre une grande partie de son œuvre à la traduction et au commentaire de ce dernier.

Un cheminement intellectuel et spirituel

Son intérêt pour Rûmi ne marque pas pour autant pas rupture avec Platon mais plutôt la continuité d’une réflexion autour de la thématique de la « réminiscence ». Aussi, comme l’indique Jean‑Louis Girotto, « avec Rûmi, la dimension de l’Amour rejoint celle de la Connaissance dans un élan de générosité qui puise à la source de la Sagesse éternelle ».

Poursuivant sa quête intellectuelle avec un sérieux et une exigence exemplaires, elle va au bout de sa démarche en entrant en Islam à l’âge de 45 ans. Ainsi que le rappelle Jean‑Louis Girotto, « si Eva de Vitray-Meyerovitch a fait le choix de devenir musulmane, c’est avant tout parce qu’elle a ressenti très vite une familiarité intime avec l’islam, et notamment avec la doctrine de l’Unité (tawhid). L’islam se révélait être pour elle un prolongement naturel de sa démarche spirituelle et réveillait en elle, comme un écho d’une teneur platonicienne, un puissant désir de participer pleinement et de façon concrète à une tradition spirituelle dont elle avait perçu toute la cohérence et la richesse. »

Aussi, comme elle l’écrit dans « La poétique de l’Islam », « le mot islam désigne uniquement une attitude d’esprit. […] Il ne s’agit donc pas, à proprement parler, d’une dénomination confessionnelle, et théoriquement, tout croyant qui a cette attitude l’esprit est par là musulman ». Animée par une forte indépendance d’esprit et par une vie intérieure forte, elle considère ainsi que « se connaître dans sa vérité propre, c’est se situer par rapport à une Transcendance, est par là même faire acte d’humilité, c’est-à-dire, d’islam ».

Dès lors, elle voit dans le soufisme et la mystique musulmane (notamment de Rûmî) un cheminement personnel qui « ira d’une psychologie quotidienne à une transcendance, afin de dépasser le petit « moi » de la vie quotidienne pour arriver au « Soi » qui le fonde. »

Une chercheuse de l’amour

Universitaire brillante, pédagogue reconnue, travailleuse acharnée, curieuse au point de parcourir le globe pour multiplier les rencontres qui l’enrichiront dans sa quête spirituelle, Eva de Vitray-Meyerovitch n’aura de cesse de s’inscrire dans cette quête de l’amour et de l’universalisme. Dans son texte intitulé « Aperçu sur l’enseignement de Rûmi », elle écrit ainsi : « Il y a, dit Rûmi, bien des chemins de recherche, mais l’objet de la recherche est toujours le même. » Seul peut l’atteindre « cet élan du cœur qui n’est ni la foi ni l’infidélité, mais l’amour.

Pour Rûmi, l’amour est l’âme de l’univers. C’est grâce à lui que l’homme tend à retourner à la source de son être : la musique de la flûte et l’ivresse du vin, la chaleur de la vie dans tout être, la giration des étoiles et le mouvement des atomes, l’ascension de la vie sur l’échelle de l’être, de la pierre à la plante, de l’animal à l’homme, jusqu’à l’ange et au-delà – tout est dû à l’amour qui est « l’astrolabe par lequel se révèlent les mystères cachés. »

Aussi, à travers le dogme de l’unicité divine (tawhid), elle perçoit une voie vers l’amour universel et la fraternité humaine. Dans son ouvrage La prière en Islam (p. 23), elle écrit que « L’Unicité divine se reflète dans l’unité fondamentale du genre humain. « Tuer une âme est coupable… dit le Coran, c’est comme d’avoir tué l’humanité entière » (Coran, V, 32). L’exigence de justice est impérative : « Je vous ai constitués en témoin de la justice ». La justice vis-à-vis des autres est garante de la sincérité du témoignage rendu à Dieu et en est indissociable. »

Parce qu’il y aurait beaucoup à dire sur cette universitaire française pour qui la connaissance et l’amour ne font qu’un (et dont le rare ouvrage autobiographique est l’entretien accordé dans Islam, l’autre visage), on pourrait reprendre les mots de Jean‑Louis Girotto pour synthétiser l’esprit de son œuvre exceptionnelle. Ainsi, écrit-il en introduction de Universalité en Islam, qu’« à travers l’œuvre de cette femme d’exception, le lecteur perçoit que c’est en allant jusqu’au bout d’un chemin personnel que l’on parvient à goûter à l’universalité de l’être ».

Universaliste, amoureuse de la vie et de la connaissance, alliant le sérieux à une indépendance d’esprit courageuse, soucieuse d’une fraternité qui dépasse les croyances et convictions, libre-penseuse, le parcours et l’engagement d’Eva de Vitray-Meyerovitch résonne pleinement avec ces mots de Rûmi qu’elle citait en introduction de la traduction du Livre du Dedans : « quelques mots qui transmettent une leçon sont comme une lampe allumée qui a donné un baiser à une lampe qui ne l’était pas encore, puis s’en est allée. Cela suffit, et le but est atteint. »

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