Exhiber l’exhibition ? Quand les historiens font débat : retour sur « Sexe, race et colonies »

Betye Saar, The Phrenologer’s Window II, 1966. Interroger les images permet de les déconstruire et d'ouvrir la réflexion sur leurs violences. Robert Wedemeyer/Fondazione Prada

Exhiber l’exhibition ? Quand les historiens font débat : retour sur « Sexe, race et colonies »

L’ouvrage Sexe, race et colonies, a ouvert un débat majeur, parfois fortement polémique, souvent passionné. Nous ne revenons pas ici sur les critiques laudatives – nombreuses –, du livre, mais sur des questions posées, et qui nous semblent devoir être discutées, et tranchées. Plusieurs registres de critiques doivent être distingués. Les premières concernent la possibilité même, le droit ou la légitimité à publier des images de la domination des corps esclavagisés, colonisés, racisés. Tout d’abord parce que l’opération reproduirait en définitive la domination elle-même, humiliant à nouveau les représentés.

C’est là une question épistémologique de première importance. Doit-on, ou non, s’arroger le droit de reproduire ces images ? Cette question, on se doute bien qu’elle nous a traversés, faisant l’objet d’intenses débats entre les directeurs de l’ouvrage et plusieurs auteurs y participant, depuis quatre ans. En vérité, il n’y avait que deux options : montrer ou ne pas montrer.

Se représenter l’événement

Nous avons choisi de montrer ces images parce qu’il est, selon nous, impossible de comprendre et de déconstruire un imaginaire aussi complexe, étendu, de longue durée, sans se donner la possibilité de voir ce que signifie réellement sa puissance scopique. Nous ne sommes pas les premiers à essuyer de telles critiques. Plusieurs intellectuels ont contesté, en leur temps et sous divers arguments (ces images sont partielles, il est impossible de représenter la Shoah…), la présentation d’images de la Shoah.

L’ouvrage fit scandale à sa sortie. Seuil

Pourtant, les images qui nous sont parvenues aident, selon nous, à se représenter l’événement. Le livre de Daniel J. Goldhagen, Les bourreaux volontaires de Hitler, qui fit également scandale lors de sa sortie, inclut un cahier central d’images d’humiliations publiques, de crimes et d’atrocités. Ces images, insoutenables, sont cependant utiles, à la fois pour matérialiser et substantialiser le crime, mais aussi pour aider à comprendre pourquoi les bourreaux eux-mêmes étaient parfois à l’origine de ces clichés, les présentant comme un fait d’armes valorisant.

De même, l’ouvrage Without Sanctuary: Lynching Photography in America (Twin Palms Publishers), paru en 2000 et reproduisant les images terrifiantes de lynchages de noirs aux États-Unis fut également contesté, accusé d’humilier à nouveau les victimes.

Pourtant, ce livre accessible au grand public, donne corps à ces milliers de morts par lynchage – très souvent au motif d’un regard trop appuyé ou d’une remarque « déplacée » à l’encontre d’une femme banche –, jusqu’alors simple chiffre, irreprésentable. Il donne aussi à voir les sociabilités autour des scènes de lynchage : foules nombreuses réunies pour l’occasion, où les parents emmènent leurs enfants, tant pour leur édification que pour un spectacle qui vient sanctionner l’impitoyable color line et réassurer les blancs de leur supériorité. Ce livre, par la photographie, nous en apprend donc beaucoup sur le lynchage, mais aussi sur la société des États du sud des États-Unis. Il est depuis devenu une référence, a fait ensuite l’objet d’expositions itinérantes comme à Arles en 2009 et s’affirme désormais comme la preuve par l’image de ce qui était jusqu’alors inaudible.

La légitimité en question

Il nous semble qu’un livre tel Sexe et race et colonies ne peut pas faire l’impasse sur les images, tout simplement parce que celles-ci ont une valeur phénoménologique : elles nous disent, brutalement, ce que fut la domination des corps colonisés, permettent de revenir aux actes quotidiens qui permettent d’éclairer pourquoi, par exemple, un colon envoi à un ami une photo de lui au milieu de deux jeunes filles déshabillées, elles nous autorisent à saisir ce que furent les représentations – incroyablement multiples – de ces corps dominés. Par ailleurs, pour les chercheurs, ces images sont des archives, des sources, des témoignages et, comme tels, ils doivent être connus, et donc montrés. Elles doivent bien sûr être commentées, remises en contexte, et il est nécessaire de faire le lien entre l’histoire coloniale concrète – sociale, politique, culturelle – et les fonctions de légitimation, par les images, de ce que les puissances coloniales avaient entrepris là-bas.

Mais dans cette question « doit-on publier ces images ? » s’insère une seconde interrogation : « Êtes-vous légitimes pour le faire ? » Cette question est posée par des femmes et des hommes qui s’estiment être, au travers de collectifs, les héritiers des victimes. Nous comprenons ces réactions, et nous avons établi depuis longtemps, par nos activités scientifiques mais aussi militantes (féministes, postcoloniales, antiracistes…), de très nombreux contacts avec ces groupes et porte-paroles. Mais pour autant, si un dialogue doit être mené et poursuivi, cela justifie-t-il de nous interdire de publier ces images qui appartiendraient aux seuls descendants des victimes ? Faut-il, comme le réclament certains faire des excuses lorsque l’on produit des ouvrages historiques sur des sujets sensibles ? Faut-il s’interdire de traiter de tels sujets ?

Charles Easley, vidéographe, s’est emparé des images et textes de Without Sanctuary, pour ouvrir le débat dans la société américaine.

Une histoire internationalisée

Il faut répondre clairement à une question claire, et cette réponse est non. Sinon le métier d’historien n’est plus possible. Ces images concernent tout le monde, les esclaves autant que les maîtres (qui sont finalement tout autant affectés/infectés par le pouvoir de ces images), les colonisés comme les colons, et les populations colonisées tout autant que les Occidentaux ou les Japonais.

Nous sommes conscients de la nécessité d’objectiver notre position en tant que chercheur, comme des enjeux sociaux et mémoriels de notre travail (cela fait vingt-cinq ans que nous travaillons sur ces sujets…), mais nous ne pouvons accepter un partage de l’histoire qui serait dicté par la couleur de peau ou l’origine : les blancs devraient-ils être les seuls à étudier l’histoire de l’Europe ou des États-Unis ? Les Africains celle de l’Afrique ? les femmes l’histoire des femmes ? L’histoire est aujourd’hui internationalisée, comme le montrent d’ailleurs les 97 auteurs réunis dans l’ouvrage, venant de pays différents, écrivant dans des langues différentes, n’étant pas tous d’accord sur tout, mais travaillant à déconstruire la matrice de la domination des corps en commun, et contribuant ensemble à la circulation internationale des savoirs qui est une garantie de fécondité, d’échanges et de critiques croisées.

Mais alors, ne fallait-il pas, au minimum, demander l’autorisation aux hommes et aux femmes représentées sur les images leur autorisation ? Outre que le droit à l’image est une question juridique précise, que nous avons respectée pour les images contemporaines, que dans chaque légende figurent toutes les informations possibles et identifiées, que 40 % des légendes font l’objet de commentaires complémentaires, cette exigence est délirante et ne vise en fin de compte qu’à interdire de travailler et de reproduire les images de ce passé.

Je souhaite bien du courage aux historiens à venir pour trouver tous les descendants de femmes et d’hommes photographiés à la fin du XIXe siècle. Soyons net : cette recherche est le plus souvent impossible tant ces images ont bâti l’anonymat de celles et ceux qui étaient dessinés ou photographiés, une telle exigence revient à interdire la reproduction de ce type d’images ce qui condamne par avance la recherche historique dans ce domaine pour les décennies à venir.

Pourquoi un beau livre ?

Toujours sur les images, plusieurs reproches ont été adressés aux directeurs de publication sur la manière de les montrer. Fallait-il en montrer autant ? Et pourquoi un beau livre ? D’abord, on devrait souligner l’importance de la mise au jour de corpus aussi vastes, qui ont demandé plus de quatre années de travail dans près de 320 fonds d’archives publiques et privées, qui permet de mesurer l’emprise de la domination dans tous les empires, dans tous les pays, sur près de six siècles…

Plusieurs centaines de milliers d’images visualisées pour ce projet, 70 000 finalement inventoriées et classées, et 1 200 publiées au final dans cette édition française. Au regard de ce gigantesque corpus, la somme des images finalement publiées – exceptionnelle nous en convenons dans un ouvrage – ne représente qu’un minuscule fragment de ce que nous avons découvert, analysé ou commenté.

Cependant, ces images ont été sélectionnées selon des critères bien précis : en fonction de leur impact social, de leur importance dans l’histoire visuelle, de l’importance des thèmes, de leur valeur de témoignage et enfin en fonction des supports (dessins, objets, sculptures, cartes postales, photographies, extraits de films, affiches, peintures…).

Notre choix a été ensuite thématique pour mettre en lumière le caractère le plus souvent transversal des représentations, leurs circulations d’un support à l’autre, d’une époque à l’autre. Il s’agit de permettre le recoupement des éléments sémantiques les plus évidents, constituer des séries qui dialoguent entre elles et qui montrent que ce regard colonial sur la sexualité transgresse les frontières entre supports, dialogue par exemple entre corpus privé et public, témoignant d’une imprégnation par ce regard colonial de tous les acteurs. C’est aussi un choix qui permet de comprendre l’impact sur les contemporains de chaque siècle, et les répétitions de série d’images permettent de mesurer l’impact visuel de plusieurs thèmes. Nous espérons que la démarche fait sens et permet en définitive de faire surgir les principales caractéristiques des corpus. Nous pensons, ceci étant, que si le débat sur les images est important, il nous semble plus heuristique que le débat se déplace vers ce que montre le livre, c’est-à-dire la domination, bien réelle, des corps.

Accepter les failles, ouvrir la discussion

Ce travail a été contextualisé par 20 textes majeurs, écrits majoritairement à plusieurs mains. Plus de 100 notices, par ailleurs, viennent préciser, analyser, déconstruire ces corpus et les replacer dans leur contexte ou leur spécificité. On peut bien sûr trouver des failles, d’autres que nous proposeront demain d’autres images, d’autres analyses, mais c’est sur les bases d’un travail concret et précis qu’une discussion sur celles-ci peut s’engager. Nous sommes en effet ouverts aux critiques.

Celles mentionnant un insuffisant appareil critique – qui permettrait de mieux comprendre par exemple la circulation de ces images (nous le faisons pour certains corpus, tels les cartes postales, mais pas pour d’autres il est vrai) ou une meilleure différenciation et qualification des supports – nous semble très recevables. Le livre n’est pas sans défaut, c’est un premier pas.

Pour autant, fallait-il présenter ces images dans un « beau livre » ? La réponse est, là encore, claire : oui. Nous voulions que ces images soient aussi lisibles que lors de leur sortie, nous n’avions aucune raison – bien au contraire – de les présenter dans des reproductions médiocres qui ne garantiraient plus leur lecture, ou ne permettraient pas de comprendre qu’à l’époque elles étaient puissantes et vues. Puisque nous montrons ces images, il fallait les montrer dans leur plénitude et, autant que possible, dans leur taille d’origine pour les peintures et les sculptures.

À côté de ces questions fondamentales, d’autres, de moindre importance, émergent : Philippe Artières évoque la distinction, à propos des images de la Shoah, entre les images produites par les nazis et celles réalisées par les déportés et nous reproche de ne pas avoir établi cette distinction.

Et pour cause ! Les images reproduites dans l’ouvrage sont produites uniquement par les puissances esclavagistes et coloniales. Si nous avions décidé de ne pas publier les images produites par les puissances coloniales, alors il n’y aurait tout simplement pas eu de livre. La contre-image n’existe qu’à la marge et c’est pourquoi celles publiées sont pendant ces longs siècles hégémoniques.

Aussi, nous n’avons pas travaillé sur cet autre objet qu’est la production éventuelle d’un contre-imaginaire produit par les colonisés eux-mêmes, hormis dans le chapitre consacré aux révoltes anticoloniales (mais alors sont bien précisés les statuts des images, des affiches anticoloniales en particulier) et dans l’un des chapitres de la dernière partie consacré aux réactions et révoltes contemporaines (y compris artistiques) face à cette histoire.

Ce livre permet de voir et de comprendre la domination sur les corps et l’omniprésence de la sexualité aux colonies, et ces images nous agressent aujourd’hui car elles montrent un pan de l’histoire qui n’avait jamais été aussi clairement exposé.

Les rassembler ici c’est contribuer, selon nous, à une meilleure connaissance de ce passé. Nous n’avons pas à nous excuser de ce travail mais nous comprenons que ces images blessent encore aujourd’hui. C’est pourquoi il faut les déconstruire, les dépasser pour être capable de saisir ce qu’a été cette face sombre du colonialisme. D’autres choisiront d’autres chemins que nous, d’autres récits que nous, d’autres corpus que nous. C’est ainsi que les sciences sociales fonctionnent. Par un débat critique et fécond. Jamais en cherchant à faire un procès, jamais en cherchant à interdire des livres.


Nicolas Bancel est l’un des co-directeurs de l’ouvrage « Sexe, race et colonies », paru aux éditions La Découverte le 27 septembre 2018.

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