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Fact check US : Joe Biden est-il « laxiste » en matière de sécurité ?

Le sénateur Joe Biden au Capitole, à Washington, pour annoncer une nouvelle loi contre la criminalité en 2007. Win McNamee/Getty Images/AFP

« Law and order » (la loi et l’ordre) : tel est le tweet le plus repris par le président des États-Unis depuis trois mois, un slogan de trois mots, martelé avec régularité et volontarisme et qui est peu à peu devenu son unique programme pour porter sa réélection. Donald Trump a par conséquent pris l’habitude de reprocher à Joe Biden d’être « soft on crime », c’est-à-dire de se montrer indulgent face à la criminalité. Le vice-président Mike Pence a dépeint le candidat démocrate comme « le cheval de Troie du socialisme », prêt à réduire le budget de la police. Sauf que Joe Biden a au contraire produit et défendu, tout au long de sa carrière, des lois sécuritaires. Revenons sur ce bilan qui, s’il s’avère gênant pour l’aile gauche du parti, place le camp démocrate au centre droit en matière de sécurité.

L’histoire se répète

En 2016, Donald Trump n’avait que le mot immigration à la bouche. Là résidait selon lui le fléau qui appauvrissait l’Amérique. En 2020, changement de registre : le danger viendrait cette fois de l’intérieur, sous la forme d’émeutiers qui, dans les grandes villes du pays, brûleraient et pilleraient sans que les démocrates ne soient capables d’empêcher « ces hordes sauvages » de mettre le pays à feu et à sang.

Cette stratégie républicaine n’est pas nouvelle, elle date de 1968. Les républicains avaient alors retrouvé un poids considérable au Congrès et cherchaient à capitaliser sur les tensions raciales de l’époque ainsi que sur la hausse de la criminalité. Quand Martin Luther King a été assassiné, des émeutes ont éclaté dans une centaine de villes. L’Amérique blanche a tendu une oreille attentive aux discours de George Wallace, un homme politique radical qui proposait justement de ramener l’ordre, quels que soient les moyens nécessaires. Richard Nixon copia très vite la partie de son programme consacrée à la sécurité et y ajouta l’idée qu’il existait dans le pays une majorité silencieuse.

Donald Trump fait le même pari en 2020, en tentant de fédérer les Blancs qui ressentiraient aujourd’hui la même peur que leurs parents ou grands-parents à l’époque. Le président, comme Nixon en son temps, s’appuie sur des émeutes dont il exagère la portée, souligne les traits les plus angoissants, afin de fédérer les masses dites « silencieuses ». Mais Joe Biden n’est pas l’adversaire idéal pour un Trump qui veut capitaliser sur la question sécuritaire.

Dès 1982, le candidat démocrate a travaillé sur ces questions et a tendu la main aux républicains pour combattre la criminalité. Il a conclu en 1984 une alliance étroite au sein de la commission judiciaire avec son président républicain conservateur, Strom Thurmond, ce qui permit la promulgation d’un important projet de loi contre la criminalité, qui renforçait les peines fédérales pour le trafic de drogue et préconisait la confiscation des biens de tout suspect, sans attendre son jugement. En 1986, il fut le rédacteur principal d’une loi sur la lutte contre la toxicomanie, renforçant les peines pour trafic ou possession de drogues. Les Afro-Américains furent les plus touchés par les effets de la loi.

Le bilan sécuritaire du prolifique Joe Biden

En 1988, Joe Biden co-parraina une autre loi anti-drogue, qui augmenta les peines d’emprisonnement pour trafic, renforça les peines pour le transport, et créa l’Office of National Drug Control, qui coordonne et dirige toujours les efforts fédéraux de lutte contre la drogue. En 1989, au plus fort de la politique punitive anti-drogue et des incarcérations de masse, Biden alla même à la télévision pour critiquer une proposition du président George H. W. Bush qui visait à intensifier cet effort. « Très franchement, le projet du président n’est pas assez dur, assez audacieux ou assez imaginatif pour faire face à la crise actuelle », affirma-t-il.

En 1994 encore, sa loi sur le contrôle des crimes violents – souvent surnommée Biden Crime Bill – a ajouté plus de 100 000 policiers dans les rues américaines et considérablement accru le soutien fédéral à la lutte contre la criminalité et à la guerre anti-drogue. La biographie officielle du démocrate éditée par le Sénat présente d’ailleurs son travail législatif en des termes très flatteurs : « Le sénateur Biden est un chef de file important en matière de lutte contre le crime et les drogues. Il a joué un rôle déterminant dans l’élaboration de presque toutes les lois qui ont été marquantes en matière de criminalité au cours des deux dernières décennies », y lit-on.

Parmi toutes ces lois, c’est celle de 1994 qui fut particulièrement sujette à controverse au sein du camp démocrate ces derniers mois. Pour beaucoup de militants progressistes, la loi de Joe Biden sur la criminalité a en effet grandement contribué à l’incarcération massive. Il est vrai que la loi de 1994 faisait de l’augmentation du nombre d’incarcérations un outil de lutte contre la criminalité, mais les statistiques font état d’une réalité nuancée,). Et ce, pour une raison simple : 92 prisonniers sur 100 – en 1994 comme aujourd’hui – sont enfermés dans une prison d’État et non dans une prison fédérale. Et même si la loi incitait les États à se montrer plus sévères, peu d’États américains suivirent les consignes fédérales. Autrement dit, les raisons de l’incarcération de masse sont plutôt à chercher du côté des politiques locales.

Gagner à droite

Il est enfin intéressant de rappeler le contexte dans lequel Joe Biden effectua ce travail législatif. Dans les années 1990, il devient urgent pour les élus de s’attaquer à la criminalité violente qui augmente de façon continue depuis les années 1960. Comme le souligna Michael Waldman, professeur de droit à NYU School of Law, dans une enquête de The Atlantic :

« Ce n’est pas seulement le parti démocrate qui changea à cette époque-là, ce sont tout le pays et le contexte qui changèrent aussi. Entre 1960 et 1990 la criminalité fut multipliée par trois. La panique que cela créa est difficile à comprendre aujourd’hui, parce que le taux de criminalité est retombé depuis. »

Sur le plan politique, la loi de 1994 fut l’occasion pour les démocrates – et, en particulier, pour le président récemment élu, Bill Clinton – de subtiliser les questions de police et de justice aux républicains, qui en avaient fait leur chasse gardée. La victoire de George H. W. Bush contre Michael Dukakis lors de l’élection présidentielle de 1988 se joua ainsi en grande partie sur cette thématique, lorsque Bush dépeignit Dukakis comme un « laxiste en matière de criminalité ». En 1992, les démocrates étaient très inquiets que le même scénario se reproduise. La proposition de Biden permit de clamer que les démocrates imposeraient des peines de prison plus sévères au niveau fédéral et encourageraient les États à faire de même. La loi prévoyait un financement pour que les États construisent plus de prisons, et pour l’embauche de 100 000 policiers supplémentaires.

Si l’attitude de Joe Biden était donc le reflet de la pensée générale au sein du parti démocrate, qui voulait s’attaquer au problème croissant de la criminalité, l’actuel candidat s’est depuis repenti pour une partie de son passé. Il a reconnu que la création de peines supplémentaires pour le crack était « une grosse erreur ». « Je n’ai pas toujours eu raison », expliqua-t-il à de nombreuses reprises, « mais j’ai toujours essayé de bien faire ». Joe Biden met en avant aujourd’hui les dispositions qui font consensus, telles que la loi sur la violence contre les femmes ou encore le soutien au traitement de la toxicomanie. Néanmoins, la loi de 1994 reflète l’histoire pro-active de Biden à l’égard de la criminalité.

Une fois investi officiellement par son parti, Joe Biden a consacré son premier discours, prononcé à Pittsburgh, à la question sécuritaire alors que Donald Trump avait prétendu pendant sa propre convention que l’Amérique de Biden serait « sans loi ». « C’est lui qui encourage la violence », a affirmé le candidat démocrate au cours de son allocution. Et de renvoyer les Américains une question simple : « Vous sentez-vous en sécurité dans l’Amérique de Trump ? »

Joe Biden s’est depuis dit favorable à une augmentation des moyens alloués à la police, notamment pour développer les initiatives visant à renforcer les relations avec la communauté et pour les équiper de caméras portées sur le corps. Les affirmations de Donald Trump, reprises dans ses publicités de campagne, selon lesquelles Joe Biden veut couper les financements de la police comme le réclament des militants du mouvement Black Lives Matter, sont donc erronées.

On peut d’ailleurs s’en convaincre en constatant que l’image de Joe Biden à gauche de son parti reste plus que jamais celle d’un homme qui fait passer les impératifs sécuritaires avant les revendications communautaires et du mouvement de défiance vis-à-vis de la police porté par de plus jeunes militants dans le sillage de Bernie Sanders. Son choix est donc clair : rester lui-même et cohérent avec ses idées, en faisant le pari que le rejet de Donald Trump suffira à faire voter en sa faveur cette gauche plus turbulente et qui ne lui est pas acquise.


Jean‑Eric Branaa publie la biographie « Joe Biden », aux éditions Nouveau Monde, le 7 octobre.

La rubrique Fact check US a reçu le soutien de Craig Newmark Philanthropies, une fondation américaine qui lutte contre la désinformation.

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