Faire une thèse en Afrique : « Pas d’autres moyens que la volonté d’y arriver »

Le continent africain ne produirait qu’ 1 % de la recherche dans le monde. La cause : un environnement particulièrement difficile pour les jeunes chercheurs. Author provided

L’économie mondiale du savoir auquel l’Afrique devrait contribuer passe nécessairement par le renforcement de la formation doctorale et le soutien à la recherche.

Rédiger une thèse de doctorat demande ainsi du temps, de trois ans à plus de dix ans (la tendance globale actuelle est de la limiter à quatre ans maximum), un encadrement institutionnel, des moyens matériels et financiers, de l’autonomie, et de la discipline. Cependant, contrairement à nos homologues européens, asiatiques ou américains, nous nous engageons la plupart du temps dans une thèse sans repères, sans date butoir, sans bibliothèque, sans financements, sans ordinateurs, sans un encadrement effectif, sans surveillance et surtout sans autres moyens que la volonté d’y arriver.

Les motivations varient d’un candidat à l’autre, d’un contexte à un autre.

Cependant, une question demeure : concrètement, pourquoi et comment rédige-t-on une thèse de doctorat en Afrique aujourd’hui ? Comment devient-on docteur·e en sciences sociales à Yaoundé, à Ouagadougou, à Dakar, à Tunis ou à Maputo ? […]

Invisible recherche

L’idée a germé en 2012, au cours d’un séminaire consacré à la publication d’articles scientifiques dans le cadre de l’Université d’été organisée tous les deux ans par le Laboratoire d’études et de recherche sur les dynamiques sociales et le développement local (LASDEL) à Niamey.

Nous avons été une poignée à être choquée par la remarquable absence d’outils de publications scientifiques proches géographiquement de notre vécu quotidien, de notre environnement institutionnel et de la complexité de nos réalités sociales. Non pas qu’elles n’existent pas, mais elles sont invisibles.

Ainsi, quel intérêt de publier dans la revue Politique africaine située entre Paris et Bordeaux pour le chercheur africain étant donné que même si elle s’adresse à des pairs, elle est d’abord et avant tout portée par la volonté d’éclairer des réalités sociales liées à son environnement immédiat ?

L’étudiant de première année à la faculté des arts de Niamey a-t-il accès à cette revue ? Mais où sont les instruments de valorisation des savoirs produits en Afrique par les Africains ? Cette question innocente a suscité une tension relativement palpable dans les échanges qui ont suivi avec les intervenants.

En effet, pourquoi n’avaient-ils pas répertorié aussi des revues produites dans nos différentes universités (cahiers de recherches, annales, etc.) ? Elles n’étaient peut-être pas dignes d’intérêt ? Parce qu’inconstantes (c’est vrai), pauvres éditorialement (c’est faux), faibles au plan de la rigueur méthodologique (à discuter) et souvent taillés aux mesures d’un seul homme recteur, doyen ou chef de département (à discuter aussi).

À l’évidence, peu, sinon aucune revue (la preuve, il n’y en avait pas dans le top 10 de la liste des revues sur les études africaines présentée par l’intervenant) n’avait les qualifications requises pour s’élever jusqu’aux standards de qualité des revues éditées en terrains extra africains. […]

Combien de jeunes chercheurs réussissent-ils à se faire publier à l’étranger ? D’abord pourquoi attendre que la valorisation des connaissances produites localement vienne d’ailleurs ?

Événément Forum X–Afrique à l’École polytechnique, à Paris où de nombreux jeunes chercheurs et entrepreneurs africains avaient rendez-vous. L’avenir est-il toujours, forcément, ailleurs ? École polytechnique -- J.Barande/Flickr, CC BY-SA

Faire une thèse en tant qu’Africain

Ce livre n’est pas un gémissement, ni une complainte. Le but n’est pas non plus de faire le procès de l’enseignement supérieur en Afrique. Les raisons de la crise sont connues et des tentatives de réforme sont en cours – comme en témoignent les différents plans de réforme, financés en majorité par des bailleurs étrangers comme la Banque mondiale, des corporations américaines ou européennes.


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De nombreux plans de réforme ont été mis en œuvre depuis le début des années 1990 pour s’arrimer au LMD, rentrer dans le cercle de l’Assurance Qualité ou appuyer la mise en réseau des universités, des organismes de recherche avec des institutions équivalentes dans les pays plus développés.

Le but est de parler de la thèse en train de se faire en Afrique et en tant qu’Africain. Parce qu’il y a une spécificité, au-delà de ce que les doctorants de tous horizons partagent.

Cette spécificité est autant dans le regard que les autres portent sur nous (chapitres 3 et 8) que le contexte même dans lequel prend forme le projet doctoral (chapitres 10, 11 et 12). Dans un contexte scientifique international marqué par la concurrence, la recherche (dont le doctorat est la porte d’entrée) joue un rôle majeur dans la construction d’une expertise interne aux problématiques contemporaines.

L’Afrique produit moins de 1 % de la recherche au monde

Selon un rapport récent publié par l’Union africaine sur les Perspectives de l’éducation, l’Afrique produit moins de 1 % de la quantité de recherches au monde.

C’est en effet au niveau des programmes de doctorat que la plupart des universités africaines sont les plus faibles.

Tu seras Docteur.e mon enfant ! expériences et postures de recherche des thésards africains, sous la direction de Larissa Kojoué.

Sous la pression d’une forte demande de formation supérieure en sciences humaines et sociales notamment, les personnels universitaires, en particulier dans les pays francophones sont souvent mal qualifiés pour dispenser une formation de grande qualité. Ces insuffisances sont renforcées par l’absence de moyens minimum pour mener des recherches et participer ainsi à l’économie mondiale du savoir.

[…]

S’approprier l’université

Legs de la colonisation dans la majorité de nos pays, l’université souffre d’un handicap majeur dans son rapport au monde : la difficile adéquation entre concepts, théories et outils élaborés ailleurs (en Europe principalement, mais aussi en Amérique du Nord) à la critique des réalités sociales de notre environnement.

La réflexion n’est pas nouvelle, elle est présente depuis les luttes pour l’indépendance et touche autant les plans épistémologiques, méthodologiques, empiriques et théoriques.

[…] Ce livre participe ainsi d’une volonté de s’approprier l’université, de repenser la pérennité et la pertinence de la recherche universitaire en Afrique à travers l’acte créatif, itératif et réflexif que constitue l’écriture d’une thèse.

Si cette réflexion semble relativement marginale pour les chercheurs aujourd’hui, les lignes de tension demeurent et sont multiples. « Coincés » entre plusieurs systèmes, plusieurs logiques organisationnelles (chapitres 4, 5 et 13), une extraversion à la fois subie et entretenue (chapitre 1), entre deux âges (mi-adulte, mi étudiant), entre deux mondes (mi enseignant mi étudiant, chapitres 7 et 9) et entre plusieurs attentes (les nôtres et celles des autres, chapitre 2), nous voulons dire ici nos doutes, nous voulons exprimer nos incertitudes, nos tâtonnements, notre solitude, nos échecs, nos victoires, nos rechutes, nos espoirs et nos victoires.

[…]

Quelques étudiants devant un bâtiment de l’université Marien Ngouabi à Brazzaville, Congo, 19 janvier 2017, durant un mouvement syndical « université morte ». VOA/Ngouela Ngoussou)/Wikimedia

Très peu de docteurs chez les enseignants

Jusqu’à présent, les pourcentages de personnel enseignant titulaire d’un doctorat sont très largement en deçà de 40 % surtout dans les pays francophones. À Madagascar et en République Démocratique du Congo, seuls 17 % des personnels enseignants à l’Université sont titulaires d’un doctorat. Au Rwanda, c’est moins de 25 % (d’après un rapport de 2006 de l’Unesco).

La situation est assez différente dans les pays d’Afrique australe où les effectifs de docteurs ont triplé en une quinzaine d’années.

En Afrique francophone, arabophone ou lusophone, ce sont les assistants et maîtres-assistants qui constituent le plus gros effectif des enseignants (chapitre 7).

Dans la majorité des cas, il s’agit des candidats au doctorat. Concilier mission d’enseignement à temps plein (parfois plus de 300 heures par année) et recherche doctorale devient dès lors un enjeu considérable à gérer. Quand c’est pratiquement le seul moyen de pouvoir financer sa thèse avec ses propres moyens, on comprend que l’effectif de docteur·e·s demeure considérablement bas par rapport aux autres contextes.

[…]

Un encadrement difficile

Les maux de la thèse, s’ils sont propres à tous les candidats au doctorat, sont ici spécifiques aux contextes africains : difficile appropriation de l’université, insuffisance de personnel qualifié et compétent, inexistence d’écoles doctorales, manque d’infrastructures, etc.. Être un Sénégalais ou Gabonais de 25 ans et décider de devenir un docteur en sciences sociales demeure un véritable parcours du combattant.

[…] Trouver un directeur de thèse était (ça l’est toujours) une source d’inquiétude pour de nombreux candidats au doctorat (chapitre 4). Vu l’insuffisance de professeurs de rang magistral il y a une vingtaine d’années, ceux qui voulaient continuer en thèse ont été contraints de s’inscrire à l’étranger.

Ceux qui sont restés doivent composer avec plusieurs aléas : « Je rencontrais mon directeur parfois sur le parking, pour cinq minutes… » déclare Samia, doctorante en science politique de l’Université de Jijel (Algérie).

« Il n’avait pas le temps. Il était débordé. Trop de doctorants et aussi trop de mépris. Il a fallu que je lui prouve de quoi j’étais capable […] C’est quand il a vu que j’avais des connexions avec l’Université de Bordeaux par exemple qu’il a commencé à me prendre au sérieux. On a eu une vraie discussion dans son bureau trois ans après mon inscription en thèse. »

Le cas de Samia n’est pas isolé. De nombreux candidats, surtout en Afrique francophone, devaient attendre parfois plus d’une année après le dépôt de leur thèse (que leur directeur n’avait jamais lu) avant que soit autorisée la soutenance (si elle était bonne) :

« Quand on m’a donné l’autorisation de soutenance, j’étais même déjà fatigué et j’avais oublié une bonne partie de mes travaux. Je me consacrais uniquement aux cours vu que j’étais assistant. Chez moi, il y a des gens qui sont restés assistants toute leur vie. Je ne sais pas si c’est parce qu’ils n’avaient pu finir leur thèse ou bien si c’était délibéré. De toutes les manières, il y avait beaucoup d’abandon et j’avais même déjà abandonné. »

Ces propos d’Emmanuel de la Faculté de sociologie de l’Université de Cotonou au Bénin reflètent bien la situation qui a prévalu pendant longtemps dans la majorité des universités d’Afrique francophone.

En dépit de toutes ces conditions éprouvantes connues et vécues, certains continuent de faire le choix de se consacrer à leur thèse, de devenir docteur·e, même à plus de 60 ans (chapitre 13). Contre vents et marées.


Cet ouvrage dirigé par Larissa Kojoué est l’aboutissement d’un long processus ayant reçu 46 propositions venant de 18 pays. La plupart des résumés provenaient de la France – où environ 75 % des doctorants étrangers des pays à faibles revenus viennent d’Afrique, beaucoup y demeurant après l’obtention de leur diplôme-, du Cameroun et du Sénégal.

L’auteur présentera l’ouvrage au West African Research Center, à Dakar le 21 juin à 16h.