Faut-il vraiment démanteler le Groupe EDF pour satisfaire Bruxelles ?

Les activités pourraient être séparées en un « EDF bleu » (nucléaire, barrages hydroélectriques et transport de l'électricité et un « EDF vert » (commerce, services, distribution). 2. / Flickr , CC BY-SA

Jeudi 19 septembre 2019, les salariés d’EDF ont répondu massivement à l’appel à la grève lancé par l’intersyndicale contre le démantèlement de leur entreprise prévu par le projet de réorganisation dénommé « Hercule ». Pour ces salariés, fiers de leur entreprise – et ils ont de quoi –, c’est tout simplement « la fin d’Électricité de France ».

Sur le site d’EDF, on peut lire « Leader mondial des énergies bas carbone, le groupe EDF rassemble tous les métiers de la production, du commerce et des réseaux d’électricité. En s’appuyant sur l’expertise de ses équipes, sa R&D et son ingénierie, son expérience d’exploitant industriel et l’accompagnement attentif de ses clients, EDF apporte des solutions compétitives qui concilient développement économique et préservation du climat ». Effectivement, avec Hercule, cette intégration qui fait sens, tant au niveau économique que technique, va être mise à mal.

Selon un syndicaliste de la CFE :

« Nous sommes mobilisés contre le projet Hercule qui veut créer une structure à 100 % nationalisée pour regrouper la production et le transport d’électricité. Une seconde entité sera créée avec des filiales dont le capital sera ouvert aux privés. »

En effet, le projet Hercule consiste à séparer les activités de l’électricien en deux entités : d’un côté un « EDF bleu », comprenant le nucléaire, les barrages hydroélectriques et le transport de l’électricité (assuré par RTE) ; et de l’autre un « EDF vert », qui regrouperait la branche commerce, les services, et le réseau de distribution ENEDIS (ex-ERDF). L’entité bleue serait détenue à 100 % par l’État et la verte verrait son capital ouvert à des investisseurs extérieurs.

Selon une source interne d’EDF, l’un des objectifs de cette opération sensible serait d’isoler financièrement le risque nucléaire dans un secteur en crise pour des raisons à la fois conjoncturelles (la catastrophe de Fukushima au Japon en 2011) et structurelles (l’incapacité à mener le chantier de l’ EPR de Flamanville à son terme).

Mais ce n’est pas le seul objectif de la manœuvre. La régulation du marché de l’électricité est en jeu à travers la réforme du groupe EDF et de l’Arenh, l’accès régulé à l’énergie nucléaire historique.

L’Arenh, un dispositif mortifère pour EDF

Malgré l’ouverture du marché de l’énergie, EDF continue de bénéficier de ce qui est considéré par Bruxelles comme des aides d’État, notamment dans le mécanisme des tarifs régulés de vente (TRV) de l’électricité. C’est la loi du 7 décembre 2010 relative à la « Nouvelle organisation du marché de l’électricité », dite loi Nome, qui a permis l’ouverture du marché de l’électricité et encouragé la concurrence. Elle répond à la volonté de Bruxelles de libéraliser complètement ce marché selon une directive communautaire de 2003.

Dans cette optique, la loi Nome impose à EDF de céder un quart de sa production nucléaire à la concurrence à un tarif défini par arrêté dit Arenh. Ainsi, selon la réglementation actuelle, EDF est obligée de vendre à ses concurrents un quart de son électricité nucléaire (100 térawattheures ou TWh) aux fournisseurs alternatifs au prix fixe de 42 euros par mégawattheures (ou MWh) jusqu’en 2025. Or, ce montant est jugé trop bas par EDF pour couvrir ses coûts de production. L’électricien souhaiterait le porter à 45 euros par MWh.

Le retard du chantier de Flamanville est l’une des raisons du plan Hercule. Panoramio/Wikimedia, CC BY

Il semble bien que cette affirmation soit validée par les comptes de l’électricien qui a du mal à rétablir ses marges. De son côté, le volume des ventes de l’énergie nucléaire passerait de 100 à 150 TWh ; ce qui augmenterait la part dédiée à la concurrence.

Il est intéressant de noter ici le fait que l’électricité n’est pas un bien stockable et que son cours varie fortement en fonction de la nécessaire adéquation de l’offre et de la demande en temps continu. Ainsi, lorsque le prix sur le marché est supérieur à 42 euros le MWh, les concurrents d’EDF exercent leur droit et achètent à ce prix. Mais quand il est inférieur, ils achètent au prix du marché libre. En fait, les concurrents d’EDF sont détenteurs d’une option d’achat (appelée « call » sur les marchés financiers) sur l’électricité nucléaire produite par EDF à concurrence d’un quart de sa production.

Cette option d’achat gratuite constitue un véritable cadeau non comptabilisé fait aux concurrents d’EDF (Total, ENI, GDF-Suez avec Engie, etc.), qui ne supportent aucun coût fixe d’investissement et ne font qu’empocher une marge sur le prix d’achat. Afin de pouvoir augmenter le tarif régulé et le porter à 45 euros le MWh (et augmenter au passage le volume des ventes à la concurrence), l’État a imaginé le bien nommé plan « Hercule » (un personnage doté d’une force extrême dans l’imaginaire collectif) pour négocier avec Bruxelles. En échange d’une augmentation du tarif régulé de l’Arenh, l’État rendrait à la concurrence la partie commerciale de l’électricien en la privatisant, et ne conserverait que la production nucléaire et hydraulique.

Un montage financier problématique

Selon une source à la direction d’EDF, Hercule et Arenh sont totalement liés :

« Tous deux résultent malheureusement d’une négociation de marchands de tapis qui mettra fin au modèle intégré d’EDF tel qu’il existe depuis 1945. C’est la fin du service public de l’électricité. »

Dans cette négociation se trouve l’avenir du fleuron national de l’électricité qu’est EDF. Dans les commentaires, on retrouve souvent la situation financière difficile, voire préoccupante, de l’électricien. Bien entendu, Arenh n’a pas aidé EDF à améliorer ses marges et son endettement. Ceci étant, les chiffres ne sont pas si catastrophiques que beaucoup le pense. L’endettement financier net au 31 décembre 2018 du groupe EDF était de 33,4 milliards d’euros, soit 2,2 fois son EBITDA (bénéfice avant intérêt, impôt et amortissement). Au 30 juin 2019, la dette s’élevait à 37,4 milliards, soit 2,4 fois l’EBITDA.

De tels ratios se retrouvent dans très nombreuses entreprises. Certes, le montant absolu de la dette peut faire peur au commun des mortels mais, encore une fois, il faut le rapporter à la capacité du groupe à générer un cash-flow (flux de trésorerie) également important (15,3 milliards d’euros d’EBIDTA en 2018) malgré les contraintes qui pèsent sur lui. Ceci étant, il est vrai que dans une perspective de financement de la nécessaire transition énergétique, avec cette situation et l’impact de la régulation des tarifs, l’avenir est bien compromis. On peut même se demander si le relèvement à 45 euros le MWh permet de financer les investissements colossaux auquel devra faire face l’électricien si on veut réussir cette transition. De plus, si cette augmentation a bien lieu, elle impactera les prix pour les consommateurs.

Par ailleurs un aspect essentiel de l’équilibre financier d’EDF se trouve dans l’évolution du coût complet du KWh nucléaire en fonction du coût du capital. Dans une étude de 2017, citée par Basile Bouquet, directeur général d’Enexflow, la Cour des comptes anglaise a estimé le coût complet à 140 euros par mégawattheure (MWh) pour un taux de rémunération de 12 % (soit celui attendu par certains fonds privés d’investissement), il chute à 100 euros par MWh pour une rémunération de 9 % (taux minimum pour une entreprise introduite en Bourse), 70 euros par MWh pour 6 % (soit le taux habituel des investissements publics) et à seulement 30 euros par MWh en cas de retour attendu de 2 % (un taux encore plus élevé que les emprunts de l’État français). En d’autres termes, le nucléaire est un investissement de long terme qui a besoin d’un adossement public ; c’est ce que le Général de Gaulle avait bien compris lorsqu’il a lancé le programme électronucléaire français pour assurer l’indépendance énergétique de la France.

Quelles voies pour le groupe EDF ?

Le marché que semble proposer l’État à Bruxelles avec le plan Hercule nous semble contestable d’un strict point de vue financier. En effet, pourquoi enfermer la production d’électricité (nucléaire et hydraulique) dans une coquille nationalisée qui aura du mal à lever des fonds propres alors qu’elle en a considérablement besoin et privatiser la partie commerciale dont les besoins sont plus limités ? En fait, les deux branches sont nécessaires à l’équilibre financier de l’électricien sous réserve d’une réévaluation du tarif régulé de l’Arenh et d’une amélioration de l’efficacité opérationnelle de l’électricien.

Selon Yves Bamberger, ancien directeur R&D d’EDF, et Gérard Creuzet, ancien directeur général opérations d’EDF, membres de l’Académie des technologies, il existe d’importantes marges de progression. La plus importante se situe au niveau du coefficient de disponibilité du parc nucléaire en décroissance depuis de nombreuses années et qui est d’environ 10 points sous les meilleurs standards mondiaux. Pour y revenir, il est nécessaire de mettre en œuvre une démarche d’efficacité opérationnelle volontariste, avec toute la détermination nécessaire dans la durée. Selon eux, « gagner ces 10 points en cinq ans, c’est 52 térawattheures (TWh) de production supplémentaire, ce qui représente une amélioration de 2,7 milliards d’euros de l’excédent brut d’exploitation ». Avec une telle amélioration de ses résultats financiers, EDF serait alors de nouveau en situation favorable pour financer son développement.

Au-delà de la problématique financière, le projet Hercule soulève la question industrielle et sociale. EDF n’est pas une entreprise industrielle classique. C’est un groupe intégré producteur et distributeur d’électricité qui est un fleuron national et assure notre indépendance énergétique.

Sa production d’électricité (centrales nucléaires, barrages hydrauliques) et sa distribution (via RTE) relèvent d’une problématique de monopole public. Ses réalisations dans le domaine du nucléaire et de l’hydraulique ont fait de la France une référence mondiale dans ces domaines. Grâce à EDF, les Français payent leur électricité moins chère que leurs voisins européens et cela avec une qualité de service excellente. Avec leur premier mouvement de grève réussi pour défendre l’intégrité de leur entreprise les électriciens ont voulu montrer leur attachement à leur entreprise et son modèle hérité de la fin de la Seconde Guerre mondiale qui a très bien fonctionné jusqu’ici. Cet attachement, les salariés d’EDF le montrent également et très concrètement avec le succès de l’offre d’actions réservée aux salariés en 2018 et qui a été souscrite par plus de 40 000 bénéficiaires, et la préférence pour le paiement du dividende en actions qui évite d’amputer la trésorerie du groupe.

Certes, le monde change et la France fait partie de l’Union européenne. S’il est nécessaire d’adapter EDF à cette nouvelle donne voulue par l’Europe, avec notamment l’introduction d’une dose de concurrence au profit des consommateurs, cette adaptation ne passe pas forcément par un démantèlement comme le propose le plan Hercule. Espérons, à l’heure de la transition énergétique, que le gouvernement français entendra le message de l’intersyndicale qui pour une fois ne défend pas que des intérêts catégoriels mais bien l’avenir de notre filière électrique et notre indépendance énergétique.