Finance responsable et durable : le monde académique se doit d’agir

Les commissaires européens Valdis Dombrovskis (à g.) et Jyrki Katainen lors de la conférence de presse présentant l'initiative pour promouvoir la finance durable. Emmanuel Dunand/AFP

Finance responsable et durable : le monde académique se doit d’agir

Considérée comme un marché de niche pour les investisseurs, la finance durable et responsable est aujourd’hui entrée dans une phase d’expansion et d’accélération. Le meilleur exemple est la récente annonce de la Commission européenne concernant son plan d’action pour la finance durable. Celui-ci s’appuie sur les conclusions et propositions du groupe d’experts de haut niveau (High Level Experts Group – HLEG), le 22 mars dernier à Bruxelles, lors d’une conférence réunissant chefs d’État et hauts responsables financiers dont le président français Emmanuel Macron et l’ancien maire de New York Michael Bloomberg.

L’objectif est ambitieux : consacrer 40 % du budget européen au financement de la transition vers un modèle bas carbone et éviter que les 60 % restant ne lui nuisent. Autre but non moins : faire en sorte que les accords commerciaux européens soient en phase avec les accords de Paris sur le Climat.

Une annonce dans l’air du temps

Cette annonce par la Commission européenne fait écho et sens en regard des nombreuses initiatives qui sont prises par certains acteurs financiers pour transformer leur business model. À l’heure actuelle, les discours ne viennent plus seulement des entreprises mais également des instances politiques et des banques centrales.

Très récemment, le gouverneur de la banque d’Angleterre, Mark Carney, a incité le système financier à s’adapter rapidement, de manière harmonieuse et efficace, aux besoins sociétaux et particulièrement aux enjeux climatiques. La banque de France, qui vient d’annoncer sa charte d’investissement responsable, engage elle aussi à aller plus loin que le soutien aux actifs verts, en pénalisant les actifs néfastes pour le climat (dits « actifs bruns »).

Ces discours et positionnements s’inscrivent dans la ligne des politiques fortes d’investissement éthique et durable déjà menées par certains fonds souverains tel le fonds souverain norvégien.

La finance durable et responsable se démocratise

Les initiatives privées sont structurées depuis plusieurs années, principalement chez les asset managers et les investisseurs institutionnels. Mais l’accélération et la transformation sont notoires et sortent la finance durable de sa niche pour la rendre « mainstream » et incontournable.

La banque française « La Banque Postale » vient par exemple d’annoncer vouloir gérer l’ensemble de ses actifs de manière socialement responsable d’ici 2020, soit 220 milliards d’euros. Blackrock, le plus gros investisseur du monde, avec ses 6 000 milliards d’actifs sous gestion, vient d’annoncer son intention d’exclure de ses fonds les fabricants d’armes à feu mais également les entreprises commercialisant des armes si elles en tirent plus de 5 % de leurs revenus, ciblant de très près Walmart ou encore Kroger.

L’actionnaire activiste ne se contente plus d’encaisser ses dividendes mais demande des réponses sur la stratégie de l’entreprise et son positionnement éthique et responsable, quitte à désinvestir ses actifs de certaines entreprises. C’est notamment le cas de Nordea Asset Management, qui vient de retirer l’ensemble de ses participations dans Facebook suite au scandale des données manipulées.

Au-delà des problématiques climatiques et éthiques, l’enjeu se situe dans la moralisation du capitalisme financier. Le plan d’action européen sur la finance durable préconise de remettre « le fleuve finance » dans son lit, afin de le rendre utile pour la société. Ce discours se rapproche des idées de Karl Polanyi, intellectuel hongrois, qui expliquait dans son ouvrage « La Grande Transformation » que la Société guidait et encastrait l’économie, et donc la finance. La finance est un outil stratégique au service de l’économie, elle-même au service de la société. Les enjeux sociétaux doivent donc guider les décisions et projets économiques, avec un objectif de planification social marqué.

Intégrer les enjeux sociétaux dans les programmes de formation en finance

En juin 2016, David Pitt-Watson, executive fellow à London Business School, publiait une tribune dans le Financial Times expliquant que les étudiants de master en finance devaient apprendre quel était le rôle réel de la Finance, et que les programmes en finance se devaient d’intégrer les questions de société dans les relations économiques au sein de leurs apprentissages.

Afin de former des financiers responsables capables de répondre aux nouveaux défis sociétaux de demain, les universités et écoles de management se doivent de remettre en question leur manière d’enseigner les pratiques financières. Elles doivent faire preuve, elles aussi, de plus de responsabilité afin d’éviter de reproduire les erreurs du passé et de former des acteurs déconnectés des enjeux de l’économie réelle et incapables de comprendre les conséquences de leurs décisions sur les entreprises et donc les femmes et hommes qui les composent.

Le nombre d’établissements d’enseignement supérieur qui ont engagé leurs formations en Finance sur ces enjeux est encore trop faible. Beaucoup préfèrent miser sur des formations en finance quantitative et mathématique ayant pourtant démontré leurs limites lors des précédentes crises financières et ne répondant pas aux enjeux économiques de demain.

Le monde académique doit prendre ses responsabilités

Les étudiants en finance de marché sont choisis la plupart du temps sur leurs compétences en ingénierie et leurs capacités à créer et coder des algorithmes pour les serveurs de trading à haute fréquence. Le choix de leur formation et de leur métier n’est la plupart du temps pas fonction d’un principe d’engagement ou de passion. Il est plutôt fondé sur la recherche de la réussite financière, seul gage de crédibilité à leurs yeux. Leur appétence pour les chiffres et l’informatique les dirige automatiquement vers des activités et métiers où la prise en compte des problématiques de société et des mécanismes de l’économie réelle sont exclus.

Mais les premiers coupables de cette situation sont les académiques, en raison de leur incapacité à se remettre en question et de leur propension à privilégier l’enseignement de théories économiques et financières obsolètes et décorrélées des besoins sociétaux de notre époque. La communauté académique et scientifique est en partie responsable des acteurs formés durant les trente dernières années, lesquels ont été directement impliqués dans les récentes crises financières (et, par voie de conséquence, économiques et sociales).

Il est donc temps que le monde académique prenne conscience non seulement de sa responsabilité, mais également de sa capacité à transformer les événements en jouant un rôle central dans la refondation de la Finance. En répondant par exemple à ce plan d’action européen très ambitieux, via la mise en place de formations innovantes et en phase avec les attentes des entreprises et, surtout, de la société.

This article was originally published in English