François Fillon, la fracture communicationnelle

Contre-attaque sous la pluie de François Fillon au Trocadéro, le 5 mars 2017. Geoffroy Van Der Hasselt/AFP

La « rencontre d’un homme et d’un peuple » est la formule consacrée, et ressassée de toute élection présidentielle française. Elle fait appel à des notions pour le moins ambiguës en régime démocratique basé sur l’État de droit et où les médias ont une fonction critique dans la sphère de l’opinion publique. Notions qui vont du charisme individuel au pouvoir comme ascendant sur autrui : « L’emprise d’un roi sur ses sujets ou d’un général sur ses armées, mais également l’ascendant d’un homme de savoir sur son auditoire ou l’autorité d’un maître de maison sur ses gens. »

Or l’élection ressort d’un processus d’entente entre individus qui, pour être loin du « face à face », n’en répond pas moins à des conditions générales de possibilité : on s’accorde sur quelque chose – en l’occurrence un constat politique accompagné d’un programme d’actions –, suivant des normes de comportement – adéquates aux responsabilités en jeu –, et sur la base de la sincérité ou véracité de chacun(e) dans sa proposition d’offre d’action.

Échange de promesses

Dans tout agir social, qui demande l’accord d’au moins deux parties, se met en place une structure communicationnelle fondée, pour Jürgen Habermas, sur la présentation de « prétentions à la validité » que la notion trop simple de « confiance » ne saurait couvrir. Il n’y a pas de « rencontre », comme il y aurait une concordance des prix dans l’offre et la demande – condition suffisante à l’échange. À l’instar de ce que John Hicks affirmait, hors les prix, pour l’échange marchand, plusieurs types de promesses sont en jeu, relevant de champs distincts pour l’action :

« L’échange est un échange de promesses ; mais il est inutile d’échanger des promesses si l’on ne peut raisonnablement compter qu’elles seront tenues. »

Ce produit semble « alléchant », mais je ne l’achèterai pas si je pense que le vendeur essaie de me duper, n’est pas sincère dans l’échange envisagé – champ subjectif relatif à l’offre et la promesse qui l’accompagne. Je ne poursuivrai pas la relation avec cette personne (ce client, ce commerçant) si elle se comporte « mal », c’est-à-dire non conformément au rapport social institué client-commerçant (champ normatif). Et je n’achèterai pas ce steak s’il ne m’apparaît pas de bonne qualité ou si je suis… végétarien (champ objectif).

L’affaire Fillon montre combien cette structure contractuelle est à l’œuvre dans une élection démocratique et combien elle est sensible au soupçon dans au moins un de ces champs de « promesses ».

François Fillon, le soupçon

Dans les primaires de droite a surgi l’homme qui, premier ministre, avait osé déclarer en 2007 : « Je suis à la tête d’un État qui est en situation de faillite ». Le constat et sa sincérité avancée sont restés gravés dans la mémoire de tout épargnant du « peuple de droite » comme en témoigne le succès du candidat à la primaire. Dix ans après, ce même constat transformé en programme – destiné à « agir fort » –, associé à l’image d’une personnalité « plaidant inlassablement en faveur de l’exemplarité en politique » et se piquant de valeurs chrétiennes, a fait fi des pronostics médiatiques.

Puis viennent les articles du Canard enchaîné et la publicité de ce qui était par nature public, puisque dépendant de l’argent public, mais discret, trop discret…

Nous avons alors un premier moment où les pièces de la structure contractuelle se polluent l’une l’autre dans le doute :

  • La sincérité, l’exemplarité, de l’individu lui-même est mise à mal dans le soupçon d’un arrangement « familial » pour – aux frais de l’État – gagner plus sans travailler plus. Le critère subjectif, lié à l’appréciation d’une forme de cohérence entre privé et public, est menacé.

  • En conséquence le message programmatique du candidat – de la rigueur budgétaire et des coupes afférentes, de l’entreprise et du profit –, devient inaudible. Le critère objectif de l’offre politique est pollué par le soupçon sur l’homme privé, qui ne peut s’exonérer pour lui-même et ses proches des sacrifices qu’il exige pour les autres. Le message normatif, sur l’attente de comportement public, est pour le moins troublé par un comportement qui apparaît a contrario purement opportuniste.

Promesse éthique et promesse normative

À ce doute F. Fillon contre-attaque sur deux niveaux, il en rajoute sur le plan normatif pour sauver son image subjective – le programme lui-même étant désormais sous la ligne de flottaison de l’attention publique : il met en balance sa candidature dans la promesse de la retirer en cas de « mise en examen ».

C’est, d’un côté, une promesse éthique et il n’y a pas de promesse liée à la subjectivité plus forte que celle-ci : rendre publique une règle que l’on se donne à soi-même et que l’on promet de respecter.

C’est aussi une promesse normative, relative à un comportement qui va au-delà de ce que demande l’État de droit puisque la présomption d’innocence subsiste après la mise en examen. On sait que ses « amis » ne lui en demandaient pas tant…

Las, les juges continuent de soupçonner et la convocation pour une éventuelle « mise en examen » tombe.

Le problème de François Fillon, et par là de son camp, n’est pas la convocation des juges, mais la promesse faite et réitérée du candidat de se retirer comme preuve de son intégrité personnelle : la prétention à la validité subjective de l’individu, la promesse sur sa sincérité dans l’offre tangue à nouveau…

On connaît la contre-attaque de François Fillon sur l’assassinat politique : à travers sa personne c’est l’institution même que l’on assassine. Le candidat à la présidentielle revient sur le terrain de la « rencontre d’un homme et d’un peuple », et le surjoue dans le rassemblement du Trocadéro.

Démocratie critique…

Croire que l’on peut durablement se passer du respect de la structure communicationnelle nécessaire à l’entente est un leurre. À tout le moins dans une démocratie où la justice est indépendante, où la presse peut enquêter et diffuser largement, où la parole est libre. Bref, dans une société qui se donne les moyens de la critique. Il suffit de voir le jeu d’un Trump, d’un Erdogan ou d’un Poutine pour étouffer, discréditer, contourner la critique.

Au Trocadéro, le 5 mars 2017. Geoffroy Van Der Hasselt/AFP

François Fillon n’en est certes pas à ce stade, mais la fracture communicationnelle qu’il a lui-même introduite quant à son offre politique et contre une partie de son camp, au-delà de son effet final sur l’opinion, devra être réduite au plus vite s’il entend reprendre un chemin démocratique où doivent être présentées des « prétentions à la validité critiquables » (J. Habermas). Mais est-ce que cela va être possible ?