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La communauté hassidique n’existe pas au singulier. On compte plutôt plusieurs communautés qui tirent leurs noms des villes d’Europe de l’Est et d’Europe centrale, où elles ont vu le jour. À Montréal, les Belz et les Satmar sont les plus connues. Philippe Montbazet

Hassidim et rassemblements illégaux : des pistes pour comprendre

La vidéo mise en ligne par TVA nouvelles et reprise par le Journal de Montréal a fait les manchettes : à la nuit tombée, des policiers sont rassemblés devant l’entrée de la synagogue de la communauté Skver, à l’intersection des rues Durocher et Lajoie. Des hommes et des jeunes garçons sortent en courant de l’édifice.

Sur le fond de différentes voix qui se mélangent, on entend clairement le mot de « Nazi », sans aucun doute proféré à l’encontre des policiers. Au cours des journées suivantes, d’autres interventions auront lieu.

En tant que chercheurs en sciences sociales intéressés par les enjeux relatifs au vivre-ensemble, cette vidéo nous interpelle, tout en nous invitant à entamer une réflexion qui la dépasse.

Un monde fragmenté

Au-delà du non-respect des consignes sanitaires émises par la Santé publique, cet épisode évoque un scénario maintes fois répété : la caractérisation de l’ensemble des groupes hassidiques présents à Outremont et dans le Plateau-Mont-Royal à partir des agissements de certains membres.

Cette façon de faire est bien connue et de nombreux travaux de psychologie sociale – notamment ceux de Henri Tajfel, pionnier de l’étude des relations intergroupes – mettent en évidence le processus par lequel un groupe minoritaire est perçu comme un ensemble homogène, dont les conduites de certains ne feraient que refléter celles de l’ensemble des membres.


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Il est donc utile de rappeler que LA communauté hassidique n’existe pas au singulier. On compte plutôt plusieurs communautés qui tirent leurs noms des villes d’Europe de l’Est et d’Europe centrale où elles ont vu le jour. Si les plus importantes à Montréal, comme les Belz ou les Satmar, comptent plusieurs milliers de membres et sont bien connues, d’autres communautés ne regroupent que quelques familles comme les Klausenberg et les Trisk.

À ces divisions ancrées dans la longue histoire du judaïsme hassidique, il faut également ajouter des divisions au sein même des différentes communautés. Dans un ouvrage récent, Who Will lead us ?, le professeur Samuel Heilman s’intéresse précisément à ces scissions ancrées dans des problèmes de succession au sein de cinq dynasties hassidiques en Amérique du Nord.

La fragmentation institutionnelle n’est pas propre au judaïsme hassidique et se retrouve dans d’autres traditions religieuses qui ne possèdent pas une structure organisationnelle unique dont l’Église catholique serait en quelque sorte le modèle. Cet émiettement a néanmoins des conséquences très concrètes en ce qui concerne la géographie locale des synagogues, comme le sociologue Iddo Tavory le montre bien dans ses recherches sur les communautés orthodoxes du quartier de Beverly-La Brea à Los Angeles.

En effet, si les membres peuvent à l’occasion de trois prières quotidiennes se rendre dans une synagogue qui n’est pas celle de leur communauté, notamment parce que les horaires conviennent mieux à leur emploi du temps, ils fréquentent la synagogue de leur communauté pour la prière du Shabbat qui s’étend du vendredi soir au samedi soir.

De mauvais citoyens ?

Au-delà de ces précisions organisationnelles, une question demeure après le visionnement de la vidéo mentionnée plus haut : pourquoi de tels rassemblements, alors même que la Santé publique les proscrit au nom d’une responsabilité collective ? Les membres des communautés juives hassidiques ne pourraient-ils tout simplement pas se soustraire à la prière du Shabbat, alors même que la situation sanitaire le requiert ? Faut-il conclure de façon péremptoire que ces individus se moquent tout simplement de leurs concitoyens et concitoyennes ?

Une voiture de police est stationnée devant une synagogue d'Outremont, le 23 janvier. La police a été appelée à la synagogue pour disperser un rassemblement illégal. La Presse Canadienne/Graham Hughes

Il nous semble qu’une telle hypothèse n’est pas satisfaisante et qu’il est utile de chercher à comprendre cette résistance, sans pour autant chercher à justifier ou excuser des comportements interdits par la loi.

Il faut d’abord pointer le caractère intrinsèquement collectif de certaines prières juives. En effet, ces prières ne seraient pas seulement le fait d’une connexion individuelle avec Dieu. Elles comportent une dimension communautaire et de coprésence. D’ailleurs, selon la loi juive, pour que certaines prières puissent avoir lieu (comme celles du shabbat), un quorum de 10 hommes adultes est requis. C’est ce que l’on appelle un minian.

Une conception de la vie religieuse difficile à saisir

Mais cela ne s’arrête pas là. Derrière ce geste réside une expérience tout autant personnelle que collective du religieux, difficile à saisir dans une société où la pratique religieuse est pensée comme relevant du domaine de l’intime et du privé. Renoncer tout court à se retrouver pour la prière du Shabbat ne serait pas quelque chose d’envisageable selon ces juifs « pieux » (c’est le sens du terme hébraïque « khasid »).

Cette prière (tout comme d’autres pratiques) constitue l’héritage d’une tradition qui se poursuit depuis des millénaires, même dans des situations extrêmes telles que l’Holocauste (il faut se rappeler que la présence hassidique en Amérique du Nord est inséparable de la mémoire de la Shoah). Elle doit être maintenue aussi, et surtout, parce que la requête de réaliser ces pratiques viendrait directement de Dieu, et que cela constitue le cœur de la vie des membres, et non seulement un volet « religieux » de leur identité.

Au printemps dernier, trois spécialistes du judaïsme orthodoxe expliquaient déjà dans le Daily News comment le passage du présentiel au virtuel mettait à mal l’essence même de ce judaïsme ultra-orthodoxe. Or il y a là pour plusieurs observateurs de la vie publique une tension difficilement réconciliable entre le respect de la loi de Dieu et de la loi des hommes, la première l’emportant sur la seconde. Cette situation est difficilement acceptable dans une société dite laïque et sécularisée.

Pourtant il serait peut-être plus pertinent de reformuler la question autrement et de s’interroger sur la supposée égalité de tous et de toutes face aux règlements mis en place pour contenir la pandémie.

S’il incombe au gouvernement de prendre des décisions, certes nécessaires et difficiles, il ne faut pas oublier leur caractère situé. Elles s’inscrivent dans une certaine vision de ce qui est essentiel pour mener « une bonne vie ». Or en matière d’affaires religieuses, il apparaît indispensable de reconnaître la multiplicité des expériences personnelles et collectives qui ne sont pas toujours évidentes à appréhender. Une telle reconnaissance n’engendre pas nécessairement des aménagements spécifiques, mais elle est au fondement d’une discussion collective et véritablement constructive.

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