Hommage à Masao Yoshida, le directeur de la centrale de Fukushima, mort le 9 juillet 2013

Masao Yoshida (à droite). AFP

C’était il y a tout juste cinq ans, le 9 juillet 2013. Après des mois de chimiothérapie pour lutter contre un cancer de l’œsophage, Masao Yoshida décédait d’une hémorragie cérébrale à l’âge de 58 ans.

28 mois plus tôt, le 11 mars 2011, il vaquait à ses occupations de nouveau directeur de la centrale de Fukushima Daiichi. Nommé à ce poste depuis 9 mois seulement, Masao Yoshida connaissait en fait déjà très bien cette centrale, l’une des trois de l’électricien privé TEPCO.

Sans le séisme du 11 mars 2011 – et le tsunami dévastateur qui s’en est suivi, entraînant la mort de 18 000 personnes dans la région du Tohoku –, Yoshida serait resté un salarié anonyme de TEPCO. Forcé par les terribles événements, il aura lui-même écrit sa biographie « officielle » au cours de son audition de 28 heures devant la commission d’enquête gouvernementale.

Un pur produit TEPCO

Né en 1955, Yoshida étudie à la prestigieuse Université de Tokyo, et obtient en 1979 un diplôme d’ingénieur nucléaire. Il est alors embauché par TEPCO, où il occupe différents postes dans le service « maintenance » et le département « technologie », notamment à Daiichi qu’il découvre en 1986. En 1999, il devient directeur du département « production » de Fukushima Daini.

En 2002, à la suite d’un scandale sur la falsification de rapports d’inspection par TEPCO afin de cacher l’existence de fissures dans l’enveloppe du cœur de certains réacteurs, Yoshida, fort de son expérience, est appelé au siège pour traiter ce délicat dossier. En 2005, il est promu directeur d’unité à Daiichi et travaille sur l’exploitation et la maintenance des réacteurs 1 à 4. Deux ans plus tard, il est rappelé au siège au sein du département « construction ».

Hasard extraordinaire, le 16 juillet 2007, survient le séisme de Niigataken Chuetsu-oki, d’une magnitude de 6,8. Celui-ci qui provoque notamment l’arrêt d’urgence des trois réacteurs de la centrale TEPCO de Kashiwazaki-Kariwa. Yoshida est chargé du dossier. Durant près de trois ans, il étudie les conséquences du séisme sur l’installation et participe activement à sa remise en l’état.

Le 28 juin 2010 qu’il est nommé à la tête de la centrale de Fukushima Daiichi.

Héros malgré lui

Le 11 mars 2011, à 14h46, la vie de Masao Yoshida bascule dans une crise nucléaire sans précédent. Quatre centrales sont touchées par le tsunami à des degrés divers, deux appartenant au groupe TEPCO ; les huit réacteurs de ces centrales (deux à Daini et six à Daiichi) se trouvent dans un état critique. Sans électricité, il devient impossible de refroidir les réacteurs…

Si à Daini, au prix d’efforts considérables, l’installation est rapidement sécurisée, c’est loin d’être le cas à Daiichi.

S’ensuivent cinq jours interminables, ponctués de répliques, d’explosions, de petits exploits et d’évidents sacrifices pour parvenir à se déplacer et à intervenir dans une installation broyée par les forces de la nature et contaminée par ses propres rejets. Les échecs et les moments d’ingéniosité (parfois aux confins du bricolage !) se succèdent dans une tentative de faire face au pire.

Ce pire, experts et sachants le scrutent, bien loin du site ; les médias nippons et étrangers le traquent, livrant ainsi dans une sorte de télé-réalité la faillite d’abord technique puis politique d’une grande puissance réputée pour son excellence industrielle… Seule ressource disponible sur place : l’eau de mer laissée par le tsunami et, bien évidement, l’océan Pacifique tout proche. Les équipes s’en serviront en détournant de leur usage des camions de pompiers abandonnés par la plupart des prestataires sensés les opérer…

Après cinq jours de cette lutte acharnée, avec des moyens dérisoires, des soutiens externes quasi inexistants, les équipes de Yoshida réussissent à rétablir durablement le refroidissement des réacteurs endommagés, évitant ainsi une catastrophe nucléaire pire que celle de Tchernobyl.

Yoshida devient un héros aux yeux de ses compatriotes et du monde entier, même si l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) tempérera cet engouement en soulignant que :

« La réponse des personnels a été extraordinaire dans les conditions rudes mais leurs actions n’ont pas été optimales. »

Le chef de bande

La lecture des quatre cents pages de l’audition de Yoshida – disponible en français dans l’ouvrage Un récit de Fukushima. Le directeur parle – met en lumière les multiples facettes de ce héros.

Fumeur invétéré, caractère bien trempé et fort en gueule, Yoshida intrigue, interpelle, surprend. Mais s’il y a bien une constance chez lui, c’est son statut de chef. Un chef qui installe naturellement l’autorité et enjoint ses troupes à le suivre, quitte à se sacrifier. Un chef charismatique, paternaliste, aimé des siens. En témoigne son surnom révélé par l’un de ses proches collègues de TEPCO, Akio Komori, connu sur les bancs de l’université et prédécesseur de Yoshida à la tête de la centrale de Daiichi : Oyabun !

L’Oyabun (親分), c’est le chef de bande chez les Yakusa, cette organisation criminelle japonaise qui, sans être secrète, n’a rien à envier aux mafias les plus dures. Mais il ne faut pas s’arrêter à cette comparaison diffamatoire. Et l’analyse du mot révèle un sens plus profond.

Le premier caractère 親 (qui correspond ici au phonème oya) signifie « parent, membre de la famille ». Le second, 分 (bun), signifie « minute » ou « couper ».

L’ensemble désigne un chef entretenant des relations plutôt parentales et fraternelles avec ses subordonnés. En général, ces derniers appellent l’oyabun du terme affectif et respectueux d’oncle (ojisan). Puisqu’ils ont un parent commun, les subordonnés de l’oyabun sont semblables à des frères. Il y a un proverbe très populaire au Japon qui explique l’oyabun : « Si le chef-parent (親 ; oya) dit que c’est blanc, même si c’est noir, c’est blanc ». Bref, on ne remet pas en cause la parole de l’oyabun, même si c’est faux, c’est lui qui instaure ce qui est vrai.

Sans langue de bois

Instaurer ce qui est vrai, c’est ce que fera cinq jours durant Yoshida.

Il fondera des décisions sur des informations dramatiquement absentes, faute d’électricité pour alimenter les capteurs. Il imaginera des solutions ingénieuses sur la base de données figées dans le temps, là encore à cause de la coupure. Il agira par le mensonge et l’omission, allant jusqu’à mentir à l’état major de TEPCO et au premier ministre, Naoto Kan, qui lui intimaient l’ordre de cesser l’injonction d’eau de mer pour refroidir les réacteurs – alors qu’il était évident sur site de la poursuivre coûte que coûte pour éviter le pire.

Manager vertueux, qui n’a de cesse d’évoquer dans son témoignage l’ingéniosité, la polyvalence, l’intelligence, l’excellence de ses hommes, Yoshida a également marqué les mémoires pour son tempérament colérique. Face aux enquêteurs qui l’interrogent sur la gestion de l’accident, il règle ses comptes avec tous ceux qui ont porté préjudice à ses équipes et lui-même.

Yoshida ne pratique pas la langue de bois : à plusieurs reprises, il descend en flèche le premier ministre, fustigeant son manque d’empathie et son absence de soutien pour les travailleurs. Il ironise sur les pompiers, « ces héros » encensés par les médias et qui pourtant n’ont pas été d’une grande utilité dans ce drame. Ivre de rage, il est prêt à « tabasser » tous ceux qui, responsables de TEPCO ou membres du gouvernement, pensent que ses hommes ont hésité à agir ou ont tergiversé…

Yoshida témoigne durant son audition de la souffrance vécue par son collectif, qui a vécu l’enfer et a enduré des critiques injustes…

Yoshida nous a quittés bien trop tôt. Auteur de son propre récit, il aurait été particulièrement riche d’enseignement de le questionner et d’en débattre. Sa narration épique, digne d’une épopée mythologique, aurait sans doute été encore sublimée par sa présence auprès de ses confrères, tout particulièrement les directeurs de centrales du monde entier, qui auraient sans doute énormément à apprendre de ce survivant d’une crise sans précédent… et d’une apocalypse évitée de peu.

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