Idlib : vers un rapprochement entre la Turquie et les États-Unis ?

Un combattant des forces rebelles syriennes soutenues par la Turquie tient une peluche dans la ville de Saraqib, province d'Idlib, le 27 février 2020. Bakr Alkasem/AFP

Début 2020, la guerre civile syrienne semble toucher à sa fin : seule la province d’Idlib demeure sous le joug des rebelles. Cette région, jusqu’alors épargnée grâce au cessez-le-feu négocié avec la Turquie en septembre 2018, est pourtant la cible d’une offensive du régime de Damas le 27 février dernier, qui se solde par la mort d’une trentaine de soldats turcs. Une escalade s’ensuit. La Turquie contre-attaque, laissant ses alliés de l’Alliance atlantique perplexes. S’ils témoignent leur solidarité à Ankara, ils n’en redoutent pas moins qu’un conflit éclate entre un allié de l’OTAN et la Russie, sans qui l’offensive d’Al-Assad n’aurait pas été possible.

Face à l’éventualité d’un tel développement qui ne sied ni à Moscou ni à Ankara, les deux pays s’accordent sur la mise en place d’un nouveau cessez-le-feu le 5 mars, prévoyant l’instauration d’un corridor de sécurité de 6 km de profondeur le long de certaines sections de la stratégique autoroute M4 qui traverse la province d’Idlib et est surveillée conjointement par des patrouilles russes et turques.

Un véhicule blindé d’infanterie de la police militaire russe revenant d’une patrouille conjointe avec les forces turques le long de la frontière syro-turque, circule le long d’un rond-point près de l’aéroport de Qamishli dans la ville du nord-est de la Syrie le 9 avril 2020. Delil Souleiman/AFP

Mais au-delà de la résolution de la guerre civile syrienne, se joue à Idlib la place de l’État pivot turc sur les échiquiers américain et russe. Cet épisode illustre en effet la fragilité de la relation turco-russe et la dépendance d’Ankara envers une OTAN qu’elle a directement sollicitée ; il pourrait favoriser un apaisement de la relation turco-occidentale et contribuer à ce que la Turquie s’éloigne de la Russie.

Les fractures turco-américaines

Afin de comprendre dans quelle mesure la crise d’Idlib peut permettre d’envisager une amélioration de la relation turco-occidentale, on ne peut faire l’économie du contexte dans lequel elle s’inscrit. Parce que les tensions entre Washington et Ankara sont particulièrement vives, cet article privilégie l’étude de la relation turco-américaine.

Depuis le début de la guerre civile syrienne, les contentieux n’ont cessé de croître entre la Turquie et ses alliés de l’OTAN, à commencer par les États-Unis. Alors qu’en 2011 Ankara s’engage, de concert avec la France, dans le soutien à la rébellion face à Al-Assad, l’administration Obama adopte une position plus timorée, condamnant certes le régime de Damas mais se montrant peu encline à s’investir dans ce conflit et à soutenir concrètement l’opposition.

Cette oscillation n’est pas sans générer de l’amertume à Ankara qui réclame en outre, depuis fin 2012, la création d’une zone de sécurité à sa frontière pour faire face à l’afflux massif de réfugiés qui cherchent l’asile en Turquie et en Europe, ce que les Américains refusent. La rancœur turque s’accroît encore lorsque l’administration Obama, suite à l’utilisation de gaz sarin par le régime d’Al-Assad en 2013 contre sa population – ligne rouge fixée par les Américains –, fait volte-face et annule au dernier moment l’opération prévue.

Surtout, c’est l’arrivée de Daech sur le terrain syrien qui place la relation entre la Turquie et l’Occident au bord du précipice. Car en 2014, afin de lutter contre l’État islamique, les Américains et les Européens décident de soutenir et d’armer le PYD/YPG en dépit des fortes objections formulées par Ankara qui considère ces formations comme étant des émanations du PKK, groupe terroriste kurde opérant contre son pays. L’anti-américanisme des Turcs est alors à son paroxysme. Du côté des Américains, la déception grandit également face à la dérive autoritaire qui s’esquisse à Ankara et la réticence de l’allié turc à agir décisivement contre Daech (le YPG/PKK étant l’ennemi prioritaire).

Le coup d’État de juillet 2016 en Turquie et les gigantesques purges qui s’ensuivent aggravent les tensions entre Washington et Ankara, le gouvernement AKP allant jusqu’à accuser les États-Unis d’avoir contribué à la tentative de putsch, tandis que l’administration Obama déplore les manquements démocratiques turcs.

Lors de ce rassemblement pro-Erdogan après la tentative de putsch, un manifestant brandit une pancarte représentant le supposé instigateur du coup d’État, Fethullah Gulen, réfugié aux États-Unis. Ozan Kose/AFP

Dans ce contexte, la Turquie se rapproche de la Russie qui, contrairement à ses alliés européens et américains, s’est empressée de témoigner sa solidarité aux Turcs suite au coup d’État. Ce rapprochement russo-turc débouche même sur l’acquisition par Ankara de missiles anti-aériens russes, les S-400, nouvelle source de friction entre la Turquie et l’Occident. Non seulement un allié de l’OTAN achète du matériel militaire à la Russie, mais surtout le système des S-400 est jugé incompatible avec les F-35 de l’OTAN que la Turquie devait recevoir, au motif que Moscou pourrait recueillir des renseignements sur ces F-35 de nature à compromettre leurs capacités. La livraison de ces appareils à Ankara est donc suspendue.

L’occasion d’apaiser les relations avec la Turquie ?

Pourtant, la relation russo-turque n’est guère solide, les deux partenaires étant des rivaux historiques et soutenant des camps opposés dans divers conflits régionaux que ce soit en Libye ou en Syrie, le cas d’Idlib en étant l’illustration la plus notable. Cette collision russo-turque peut dès lors permettre d’envisager un rapprochement turco-occidental. On l’a dit, face à l’assaut d’Al-Assad, Ankara s’est tournée de nouveau vers ses alliés de l’OTAN et a convoqué l’article 4 de l’Alliance atlantique, en vertu duquel « tout allié peut demander des consultations chaque fois qu’il estime que son intégrité territoriale, son indépendance politique ou sa sécurité est menacée ».

Le secrétaire général de l’organisation, Jens Stoltenberg, s’empresse d’apporter son soutien à la Turquie, suivi du secrétaire d’État américain Mike Pompeo. Dans la foulée, la Turquie réitère sa volonté de voir l’OTAN établir une zone de sécurité dans le nord-est de la Syrie afin de limiter l’afflux massif de réfugiés se dirigeant vers le territoire turc et de protéger les civils d’Idlib ; peut-être peut-on aussi y voir une tentative d’Erdogan de peser sur les négociations d’après-guerre afin que les Kurdes du nord-est de la Syrie soient tenus à l’écart de son pays.

De plus, non sans ironie, Ankara, qui vient de recevoir les S-400 russes, réclame à ses alliés des missiles Patriot américains pour faire face à l’offensive syro-russe. Si l’Espagne, dans le cadre de l’OTAN, les fait parvenir à la Turquie, Washington, elle, appose une condition préalable : qu’Ankara rende le système des S-400 inopérable, ce que le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Çavusoǧlu, refuse pour l’heure.

Convaincre les Turcs de ne pas activer les S-400 serait un accomplissement majeur en vue du sauvetage de la relation turco-américaine. Le Sénat ne serait alors pas en mesure d’apposer des sanctions à la Turquie en vertu du CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act) comme il s’apprête à le faire.

Si le retrait des troupes américaines du nord-est de la Syrie en octobre 2019 a déjà permis une amélioration – la question des milices kurdes n’étant plus source de friction –, retirer la seconde épine fragilisant cette relation permettrait de consolider ce rapprochement. En revanche, comme le souligne un rapport du Congressional Research Service, en cas d’échec Trump ne pourra plus faire pression sur le Congrès pour empêcher la mise en place desdites sanctions, dont l’adoption aurait très probablement pour conséquence d’attiser la rancœur des Turcs, qui se rapprocheraient alors de la Russie et l’Iran, crainte majeure des États-Unis depuis les années 1990. Il faut dire que l’État pivot turc est considéré comme une pièce maîtresse de l’échiquier eurasiatique et moyen-oriental américain, indispensable pour contrer l’influence de Moscou et Téhéran dans ces régions ; son détournement définitif de l’Occident, tel celui de l’Iran en 1979, serait une perte stratégique majeure.

Une sortie de crise en perspective ?

Si une fenêtre d’opportunité s’ouvre bel et bien aujourd’hui, il n’est pas certain que la relation turco-américaine se solidifie à terme.

Certes, dans un contexte où la superpuissance américaine se désengage des affaires du Moyen-Orient et où la Turquie, a contrario, souhaite jouer un rôle de leader régional, on peut imaginer qu’une collaboration se maintienne, les États-Unis sous-traitant certains dossiers à la puissance émergente turque. Seulement, les intérêts d’Ankara peuvent parfois se heurter à ceux de Washington ou à ceux d’autres alliés des États-Unis tels Israël ou l’Arabie saoudite. Ainsi, selon toute vraisemblance, dans un contexte où la communauté de valeurs libérales s’érode, la relation turco-américaine a vocation à devenir ad hoc et donc à être moins idéalisée que par le passé.

Par ailleurs, notons qu’en dehors de la dimension militaire et stratégique, la relation bilatérale est très faiblement instituée dans ses composantes économique et culturelle, la rendant très vulnérable dès que surviennent des conflits régionaux ou des divergences de points de vue puisque rien de fort ne la soude.

Pour consolider la relation bilatérale, il faudrait donc pallier ces lacunes. Surtout, pour que cette relation puisse s’améliorer substantiellement, il faudrait régler les problèmes posés par le fort anti-américanisme des Turcs et l’hostilité à la Turquie d’Erdogan de la société civile américaine et du Congrès.

Ainsi, si la crise d’Idlib pouvait permettre de sauver la relation turco-américaine du naufrage, elle ne saurait suffire pour la remettre à flot à long terme. Reste à savoir dans quelle mesure l’actuelle crise sanitaire du Covid-19 détournera encore davantage l’attention des États-Unis des enjeux moyen-orientaux. L’administration Trump – ou celle de son successeur – sera-t-elle prête à s’investir dans cet effort ?

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