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Immersion dans le monde des sans-abri, ses codes et sa morale

Les sans-abri ne sont pas si isolés, « en errance », désorganisés et livrés à la loi du plus fort qu’il n’y parait de prime abord. Joel Saget/AFP

« SDF », « sans-abri », « punks à chien », « zonards », « clochards »… quels que soient les termes employés pour les désignés – qui renvoient d’ailleurs à des réalités parfois très différentes – ils arpentent les rues des centres urbains, mendient assis sur le trottoir, se réunissent aux abords des gares et des centres commerciaux et suscitent tantôt la crainte, tantôt la pitié des passants qui circulent autour.

Pour y voir plus clair à leur sujet, il faut se départir des idées reçues qu’on pourrait avoir à leur sujet et tenter d’analyser de l’intérieur les manières de survivre quand on n’a pas ou plus de domicile à soi.

En me présentant comme écrivain et en sympathisant avec les gens de la rue, j’ai passé 8 mois en immersion dans le monde des sans-abri à Nancy, de septembre 2017 à avril 2018. C’est ainsi que j’ai participé à leurs activités quotidiennes (manche, sociabilité de groupe, consommations, usage des services sociaux…), fréquenté les lieux qu’ils fréquentent (places, parkings souterrains, squats…) et identifié les logiques collectives qui régulent leur vie quotidienne dans cette ville moyenne française.

Il ressort alors que loin d’être « désocialisés », les gens de la rue s’inscrivent plutôt dans une « socialisation marginalisée », et attestent de codes, valeurs et règles morales qui incitent à ne pas penser l’expérience de la rue comme une « jungle » où régnerait la loi du plus fort.

L’interconnaissance dans le monde de la rue

Lorsqu’ils ont récemment connu des « accidents de parcours » ou des ruptures traumatisantes (conjugales, professionnelles, résidentielles, problèmes de santé…) provoquant la perte de leur logement, les gens de la rue se croisent dans l’espace public et dans les services sociaux qu’ils fréquentent plus ou moins assidument. Ils en viennent à se connaître « de vue » et à interagir dans leur quête « d’alliances de survie ».

Il faut dire que la survie expose à un sentiment de solitude et de perdition contre lequel il faut impérativement lutter dans l’optique du maintien de soi, sans compter sur les apprentissages nécessaires à la survie (apprendre à faire la manche, apprendre l’emplacement et le fonctionnement des services sociaux, apprendre à se débrouiller plus généralement, etc.).

Au-delà des rencontres fortuites, certains d’entre eux se connaissent plus intimement après avoir passé plusieurs années à « faire la route » ensemble et à constituer des groupes de sociabilité ancrés dans l’espace public et dans des squats – ce qu’ils nomment « la Zone ».

Une certaine mémoire collective se constitue alors, où des personnages hauts en couleur sont connus de tous, où des événements anciens continuent de forger les discussions actuelles (une bagarre mémorable, une arrestation musclée, la naissance d’une portée de chiens désormais adultes, etc.) et où les informations circulent sur d’anciennes connaissances aujourd’hui disparues – qu’elles soient décédées, réinsérées ou simplement parties ailleurs.

C’est notamment par les commérages incessants que se révèle au chercheur l’interconnaissance des gens de la rue, en même temps qu’elle se construit, perdure et structure l’ordre interne au monde de la rue.

En passant mes journées avec les gens de la rue à Nancy, j’ai pu constater que des histoires, des ragots et des potins circulent sur les uns et les autres, ce qui indique de prime abord l’interconnaissance des gens de la rue, sans présumer de la nature des relations entretenues.

Chloé, une femme de 32 ans qui fréquente le monde de la rue depuis près de 10 ans, me fera un jour ce commentaire révélateur, alors que nous faisions la manche ensemble :

« Tu connais la série Plus belle la vie ? Bah ici c’est Plus belle la Zone… tout le monde se connait ! Ça parle beaucoup, beaucoup ! ».

Certains personnages ancrés dans la survie depuis des années subissent ou jouissent parallèlement d’une réputation largement partagée : Jeannot (36 ans) ne serait pas fiable, il aurait tendance à mentir et à ne pas rembourser ses dettes ; Victoria (31 ans) prodiguerait des faveurs sexuelles contre des doses de drogue, ce qui lui vaut le qualificatif infamant de « pute à came » ; tandis que Christophe (50 ans) est connu pour être un homosexuel duquel il faudrait se méfier quand on dort avec lui dans la cage d’escalier d’un parking souterrain.

Dans le monde de la rue, il y a donc des « anciens » et des « nouveaux », des surnoms qui se donnent ou se revendiquent, des personnages connus de tous et d’autres, plus isolés, bien qu’intégrés à la marge.

Reste que les liens avérés ne sont pas tous de même nature, oscillant entre la fraternité, l’amitié, l’animosité, l’interconnaissance visuelle ou le simple compagnonnage de galère.


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L’économie morale au sein du monde de la rue

Les alliances et les conflits entre les gens de la rue sont remarquablement sous-tendus par le respect ou la transgression de normes et de règles morales qui structurent les comportements des uns et des autres. Une économie morale du monde de la rue se dessine et structure la hiérarchie informelle de ses membres.

Ce sont d’abord la dignité et l’honneur qui sont évalués, notamment à travers les capacités de débrouille dont attestent peu ou prou les gens de la rue. Se débrouiller par soi-même et n’avoir de compte à rendre à personne est un signe de force, une manière de sauver la face, de résister au stigmate.

Comme le soulignait déjà Serge Paugam il y a trois décennies, l’usage des services sociaux concrétise la disqualification sociale. La dépendance envers les services sociaux peut être perçue comme une faiblesse due à l’incapacité de se débrouiller seul ; tandis que les compétences pour ouvrir des squats et « faire de l’argent », d’une manière ou d’une autre, sont largement valorisantes (la mendicité étant la forme la moins valorisée de ces techniques de débrouille).

Dans la même optique, l’extrême dépendance à des produits toxiques, comme l’alcool, les drogues et les médicaments, est également fortement dévalorisée : s’il est relativement commun de consommer ce type de produits dans le monde de la rue, c’est l’intensité des consommations et l’état léthargique qui peut en découler qui sont fortement dénigrés et perçus comme indignes (notamment par la désignation de l’autre comme « camé » ou « gros toxico »).

La dignité passe aussi par l’entretien, même minimal, de l’hygiène corporelle et des apparences vestimentaires, à tel point que la figure du « clochard » est systématiquement mise à distance.

La virilité surexposée

L’honneur renvoie d’ailleurs à une autre valeur importante dans le monde de la rue, très majoritairement composé d’hommes : la virilité.

La masculinité viriliste s’exprime à la fois par la tenue de son corps, l’usage d’un langage argotique et la gouaille qui caractérisent plus généralement les milieux ouvriers et populaires.

Les rares femmes qui s’ancrent dans le monde de la rue – quand elles n’adoptent pas une stratégie d’invisibilisation – sont d’ailleurs elles-mêmes virulentes et prêtes à en découdre en cas de menaces ou d’affronts.

Mais la force ne s’emploie pas contre n’importe qui, c’est là aussi une question d’honneur et de respect. Il est collectivement mal vu de s’en prendre physiquement aux plus vulnérables de la rue : par exemple, les « clochards » âgés, les femmes isolées et les jeunes gens timides et frêles.

Quoi qu’il en soit, la virilité et la violence participent de la hiérarchisation entre les dominants et les dominés. Pour s’en convaincre, il n’est qu’à voir comment l’homosexualité, l’introversion et la féminité sont collectivement décriées comme des caractéristiques propres aux « faibles ».

Coups de main, échanges et solidarité

Sur un autre plan, c’est la solidarité et le partage qui s’expriment comme des valeurs centrales du monde de la rue. Ces règles morales légitiment à la fois les alliances les plus fortes et les conflits les plus éclatants.

La solidarité et le partage sont des valeurs centrales du monde de la rue. Lionel Bonaventure/AFP

Loin du « chacun pour soi » auquel on pourrait s’attendre de prime abord, les gens de la rue se rendent fréquemment des coups de main, partagent nourriture, argent, drogue et alcool, et forment régulièrement des binômes et des groupes où les modes de réciprocité sont multiples.

L’exemple éloquent du groupe que composent Noah (45 ans), Dédé (50 ans) et l’Indien (56 ans) mérite d’être évoqué. Ces trois hommes sont inscrits dans le monde de la rue depuis moins de 2 ans et s’allient quotidiennement depuis près d’un an. Ils dorment ensemble dans un parking souterrain ou dans le centre d’hébergement du 115. Ils échangent leurs maigres ressources et partagent la quasi-totalité des moments de leur vie quotidienne, démontrant ainsi une solidarité certaine.

En outre, la règle d’être « réglo » apparait en creux quand ceux qui sont désignés – parfois réputés – comme des « taxeurs » ou des « gratteurs » ne respectent pas les normes de réciprocité qui ont cours dans le monde de la rue comme ailleurs.

La solidarité est donc à la fois l’objet d’alliances et l’objet de conflits quand elle n’est pas respectée. Flavien (27 ans) était ainsi régulièrement pris en charge par un groupe, un binôme ou un couple, puis systématiquement rejeté lorsque ses bienfaiteurs considéraient qu’il ne participait pas aux dépenses collectives, qu’il ne rendait pas la pareille en somme.

Au-delà du remboursement de ses dettes, « être réglo », c’est aussi ne pas mentir et ne pas divulguer d’informations personnelles sur les autres. La norme de discrétion s’élabore autour du respect des « bons plans » et des histoires privées des semblables. Ne pas révéler l’emplacement des squats et parkings occupés, ne pas « balancer » les agissements illégaux et savoir « tenir sa langue » à propos des révélations personnelles sur une connaissance sont autant de normes qui se donnent à voir quand elles ne sont pas respectées.

Les commérages évoqués précédemment servent alors à produire des réputations, à définir « ce qui se fait » et « ce qui ne se fait pas ». Ils fonctionnent dès lors comme des positionnements moraux permettant d’exclure ou d’inclure tel ou tel gars de la rue, en respectant ou non cette norme de discrétion.

L’expérience du sans-abrisme et de l’extrême pauvreté n’est pas qu’une expérience singulière et individuelle. Pour peu qu’on s’intéresse de près et de l’intérieur aux interactions et formes d’organisation qui traversent la survie, on constate que cette expérience se structure au contraire via l’inscription dans le réseau d’interconnaissance et l’économie morale qui façonnent le monde de la rue. Dans leur grande majorité, et dans le contexte nancéien étudié – pour le moins –, les sans-abri ne sont donc pas si isolés, « en errance », désorganisés et livrés à la loi du plus fort qu’il n’y parait de prime abord.

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